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Nihil addendum
par al.jes

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Lettre à un sans-abri

Monsieur,

Je doute que vous me lisiez. Non que vous n’ayez d’accès à Internet : je vous ai vu utiliser votre antique smartphone lorsque vous êtes monté dans le métro, et il y a suffisamment d’endroits avec du wifi gratuit dans Paris pour que vous puissiez vous passer d’abonnement. Plus simplement, je doute que vous ne veniez jamais sur ce journal-ci. Je vous écris quand même, au cas où.

Nous nous sommes croisés sur la ligne 7. Nous nous rendions tous deux à Ivry. Moi, jeune, lavé le matin, bien habillé. Vous, entre deux âges, mais vieilli par l’expérience, sale, dans des vêtements de récupération. Sans me connaître, je comprends que vous ayez vu en moi un privilégié. Pour ma part, j’ai pu m’imaginer en vous voyant que la vie n’avait pas toujours été facile pour vous. L’apparence peut se jouer de nous.

Vous êtes monté à bord de la rame où je me trouvais, et vous avez commencé à chanter. Je ne vais pas vous le cacher, c’était assez mauvais. Toujours les mêmes accords, répétés ad nauseam, pour des paroles dignes de la Fête de l’Huma —et encore, je doute que les nombreuses références religieuses plaisent à ce public notoirement athée. Après quoi, vous vous êtes lancé dans un discours, lors duquel vous affirmiez votre ambition de passer à la télévision, d’être célèbre. C’est bien d’être ambitieux. C’est bien de rêver. Mais faites attention à ne pas vous contenter de ça. La qualité des contenus télévisuels a beau être déplorable, vous avez encore beaucoup à progresser.

Vous avez fait le tour des passagers, leur demandant quelques pièces, les remerciant quand ils vous en donnaient, leur disant qu’ils verraient, un jour, ils vous verraient sur leur petit écran. Puis vous êtes arrivé à mon niveau. J’aurais pu vous mentir, comme beaucoup l’on fait, et prétendre que je n’avais pas de monnaie sur moi. J’aurais pu, comme d’autres l’ont fait, vous ignorer, tourner la tête ou vous regarder d’un air dégoûté. J’ai préféré être franc. ‹ Non ›, ai-je dit.

Vous m’avez ignoré, insisté. J’ai répété le même refus. Vous avez cru faire un bon mot, m’avez demandé quelques billets. J’ai cru halluciner. Vous avez dû le sentir dans mon regard, parce que vous avez eu un bref mouvement de recul, puis vous êtes revenu à charge. ‹ N’insistez pas. › Vous l’avez mal pris. ‹ Ça fait vingt-cinq ans, dites-vous, que je fais ça, que les riches me chient dessus… › Et j’en passe. Ça arrive de craquer, et il aura fallu que ça me tombe dessus. Soit. Je ne vous en veux pas.

Vous continuez votre tour de wagon en continuant de râler auprès de qui veut bien vous écouter, autant dire pas grand monde. Votre chanson suivante fut une improvisation sur les ‹ riches dans leur tour d’ivoire, qui ne veulent pas partager… › Puis vous rendez grâce à votre dieu, qui vous a mené là où vous êtes. Personnellement, si un dieu m’avait mené à vingt-cinq ans de misère, je doute que je lui rende grâce. Passons.

Vous repassez à mon niveau, demandant une nouvelle pièce aux passagers. Vous me regardez. ‹ J’espère que je t’ai donné une bonne leçon ! › J’étais fatigué, j’ai manqué de contrôle. J’ai ri. À gorge déployée. ‹ Une leçon ? Je ne pense pas que vous soyez en mesure d’en donner ! › C’était dur et inutile, j’en conviens. Vous vous êtes tu un moment, un regard haineux emplissant votre visage. Puis vous râlez encore auprès des autres passagers.

Pendant votre troisième chanson, j’arrive à mon arrêt, vous descendez derrière moi. M’insultez copieusement. À ce point-là, je n’ai plus la moindre patience. Je vous tourne le dos et marche vers ma destination, laissant votre ire loin derrière moi.


La vie n’a sans doute pas été facile avec vous, c’est vrai. Vous parlez de vingt-cinq ans de misère, et je ne vois aucune raison de ne pas vous croire. Là où vous faites erreur, c’est de vous placer comme victime, comme si on vous avait tout pris. Sauf que je ne vous avais jamais rencontré avant. Vous ne me connaissez pas, et considérez que je vous devrais de l’argent… Me devez-vous quelque chose ? Non. Vous ne me devez absolument rien. Ça tient aussi dans l’autre sens. Vous ne devez rien à personne, et personne ne vous doit rien.

C’est vrai, certains ont plus de chance que d’autres. On ne démarre pas tous au même point. C’est toutefois faire fausse route que de croire que c’est le point de départ qui compte. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait avec ce qu’on a. Rien d’autre. Je suis responsable de là où je suis maintenant et, oui, vous êtes responsable de là où vous vous trouvez à ce point de votre vie.

Ce sont des paroles dures. Difficiles à avaler. Surtout de quelqu’un qui vous semble privilégié. Mais je suis de ceux qui préfèrent une honnêteté brutale à un confort mensonger. Voyez-vous, la vie ne cajole personne. N’attendez pas qu’elle vous berce ou vous caresse dans le sens du poil. La vie est une pute borgne unijambiste qui vous soufflette de son gant de cuir bon marché. Elle vous fout une droite, et quand vous vous relevez, elle vous fout une gauche. Il s’agit, comme le fait si justement remarquer Mark Manson, d’apprendre à aimer la douleur. On veut un corps parfait ? Il faut aimer se lever tôt, courir des kilomètres à s’en brûler les poumons, et suivre un régime permanent. On veut s’en sortir financièrement ? Il faut aimer les boulots durs, les horaires à rallonge, et ainsi de suite. Il n’y a pas de secret. Il n’y en a jamais eu.

J’aurais pu vous donner une pièce. Faire une bonne action et soulager ma conscience et, in fine, vous encourager à continuer ainsi. Ça ne fait que forger de nouvelles mailles pour les chaînes qui vous retiennent. Ça n’est pas vous aider. Pas vraiment. Ce qui vous aiderait vraiment, ce serait de vous montrer que vous pouvez briser ces chaînes. C’est ce que j’essaie de faire, avec ce texte, même si je doute que vous le lisiez un jour. Cependant, je ne peux que vous montrer la porte.

À vous de franchir le pas.

Publié le 20.12.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Toute Critique est positive

On dit parfois que la critique est aisée, tandis que l’art est difficile. Si c’est vrai d’une certaine manière —il est effectivement plus facile de critiquer que de faire—, ça induit une idée à laquelle il s’agit de tordre le cou : la critique est un art qui s’apprend.

Voyez-vous, nous offrons en général une très mauvaise critique. Le résultat est que notre interlocuteur a en général du mal à recevoir la critique, au point que nombre d’entre nous ne distinguons plus la critique de l’attaque !

Pourtant, la distinction est fondamentale : une attaque vise à blesser, tandis qu’une critique vise à aider. Toute critique est constructive. Toute critique est positive. Le problème, disais-je, est que, malgré nos bonnes intentions, nous ne savons pas faire de bonne critique. Aussi, voici trois étapes simples qui devraient nous aider :

  1. Pointer les éléments positifs. Cela permet de montrer à notre interlocuteur que nous ne sommes pas agressifs, et qu’il n’y a pas besoin de prendre une posture défensive. Nous sommes là pour aider.
  2. Passer à la critique elle-même, mais en identifiant clairement les éléments à améliorer. Il s’agit d’être spécifique, que notre interlocuteur sache où porter son attention.
  3. Indiquer une possible solution ou une voie d’amélioration, afin d’encourager tout en confirmant qu’on est là pour aider.

Par exemple, ‹ Il est nul, ton texte… › pourrait devenir ceci : ‹ Le sujet est intéressant, mais ça manque de clarté. Peut-être devrais-tu essayer d’utiliser des phrases plus courtes… › Ça demande un peu plus d’effort de notre part, mais ça donne de bien meilleurs résultats.

Publié le 11.12.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Qu’est-ce qu’un milliardaire ?

De manière usuelle, est milliardaire qui dispose d’un milliard ou plus d’une unité monétaire donnée. C’est bon, vous pouvez aller voir ailleurs.

Ou bien ? Après tout, même si cette définition reste techniquement valide, elle est d’un ennui… Quelqu’un qui a un gros paquet d’argent. Youpi ! #oupas

Bref. J’aimerais proposer une autre définition. Une qui fait davantage sens. Mais avant d’y arriver, j’aimerais vous exposer mon raisonnement. Tout commence par une question bête.

Mais, au fond, c’est quoi, l’argent ?

C’est bête, mais il n’est pas si facile d’y répondre… Est-ce que, l’argent, ce sont les pièces, les billets, la valeur contre laquelle j’échange des biens et des services ? Dans ce cas, un bout de papier ou une petite pièce d’un métal par ailleurs sans importance suffirait ? Ça se complique quand on considère le chiffre de notre compte en banque. Si je vous donnais un chiffre comme ça, ou sur un morceau de papier, vous considéreriez que c’est de l’argent ? Non, bien sûr.

Au fond, ce qui donne de la valeur à l’argent, ce sont les gens qui l’utilisent. L’argent n’a pas de valeur en soi, mais est une unité conventionnelle (et très pratique) pour échanger des biens ou services qui, eux, ont de la valeur. L’argent, c’est ce qui nous paie à manger, un logement, de quoi se déplacer. L’argent, c’est ce qui nous donne un filet de sécurité pour s’investir dans des projets personnels, pour entreprendre, pour partir à l’aventure. L’argent, c’est ce sur quoi tout le monde se met d’accord pour s’offrir des objets ou des expériences qui nous rendent heureux.

Jusqu’à un certain point.

Il peut arriver un moment où notre argent nous donne déjà le meilleur de tout. Les meilleurs voyages, les meilleurs restaurants, les meilleurs massages, les meilleurs véhicules, les meilleurs vêtements, les meilleurs domiciles, le meilleur accès aux meilleurs systèmes de santé… Au-delà vient la tentation de dépenser pour dépenser, de donner dans le tape-à-l’œil, sans que ça ne contribue à notre bonheur. Pire, ce comportement attire l’opprobre, aussi bien des moins aisés (la jalousie est un phénomène bien humain) que de leurs pairs (ça fait ‹ nouveau riche › et mauvais genre).

Je ne sais plus où j’avais vu ça, mais il me souvient que cette limite était évaluée à vingt mille dollars américains par mois. Le nombre est sujet à discussion, bien entendu, mais pas de manière significative. Faisons avec, voulez-vous.

Vingt mille dollars par mois. Ça fait (en arrondissant) un quart de million par an. Admettons une espérance de vie à cent ans (ce qui est tout à fait raisonnable puisque vous avez accès aux meilleurs systèmes de santé). Soustrayez donc votre âge de cent, divisez par quatre, et c’est le nombre de millions qu’il vous faut pour atteindre cette limite.

J’ai vingt-six ans. Dans mon cas, ça représente 18,5 millions de dollars. Pour un nouveau-né, il s’agit de 25 millions de dollars. Quand vous avez sécurisé cette somme, c’est bon, vous n’avez plus besoin d’accumuler d’argent. Ça ne contribuera plus à votre bonheur. Ça n’aura plus un impact positif sur votre vie.

Bien sûr, on peut vivre (et très bien) avec moins. Ce n’est qu’une limite. Une limite individuelle : ça ne fait pas sens d’accumuler plus si votre seul objectif est votre bonheur individuel. C’est pour cela que le faste dans lequel vivent certains nous paraît illusoire. Intuitivement, on a déjà intégré cette idée. Un milliard d’une unité monétaire donnée, ça ne fait pas sens.

Par delà cette limite, il reste néanmoins possible d’augmenter son bien-être, en… contribuant au bien-être des autres. Il peut s’agir de notre famille, de nos amis, ce ceux avec qui l’on travaille (collègues ou employés), de nos clients, voire d’illustres inconnus… Chacun a sa manière de contribuer, à son échelle. En offrant des cadeaux, avec quelques mots encourageants, en se rendant disponible, en facilitant la vie des autres…

Toujours est-il qu’au-delà d’une certaine limite, ce qui compte, ce n’est plus l’argent. Ce sont les gens.

D’où ma définition.

Un milliardaire est quelqu’un qui a un impact positif sur la vie d’un milliard (ou plus) d’individus.

Dès lors, tout change. Vouloir être milliardaire, ce n’est pas être cupide, égoïste, ou indifférent. Vouloir être milliardaire, c’est être en mission pour l’humanité. Vouloir être milliardaire, c’est vouer sa vie à améliorer la vie de gens à ce point au-delà du nombre de Dunbar que ça en devient absurde. Être milliardaire ne relève pas de la richesse matérielle, mais d’un état d’esprit, de la volonté profonde, sans cesse renouvelée, d’aider son prochain.

C’est pour ça que des gens comme Elon Musk, Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg sont admirables. Parce qu’ils correspondent à cette définition nouvelle, méconnue, mais inconsciemment déjà acceptée du grand public, de ce qu’est un milliardaire. Ces gens améliorent nos vies.

Si c’est ça, un milliardaire, alors je veux en être un.

Publié le 03.12.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Espèce invasive

‹ Pense à la planète ! ›, ‹ Et les ours polaires ? ›, ‹ Tu y as pensé, aux abeilles ? ›…

On a tous reçu ces leçons de morales, un jour où l’autre. Pas même les écologistes eux-mêmes ne sont épargnés. On est tous le pollueur de quelqu’un.

Réfléchissons à la situation, voulez-vous. Dans un océan de vide, une boule de roche orbite autour d’une grosse poche de gaz en fusion. Cette boule de roche n’est pas seule, ni autour de sa poche de gaz ni dans l’absolu. Il y en a des milliards, comme elle. Il n’empêche, elle est un peu particulière.

En effet, sur cette boule de roche-là s’est développé… comment dire… une sorte de parasite… une maladie bizarre, grouillante, évoluant en permanence, dans toutes les directions possibles… et qu’on appelle communément la vie.

La Terre a 4,5 milliards d’années. La vie en a 4,1 milliards.

Il y a environ 3 à 10 millions d’années, soit rien du tout, est apparu une forme de vie particulièrement invasive, qui bientôt occupa toutes les terres émergées de la planète, ou presque. Il y a environ 10 000 ans, les humains, qui avaient déjà exterminé de nombreuses espèces, commencèrent à domestiquer la planète. Depuis environ deux siècles, les humains connaissent un développement sans précédent, qui occasionne des changements profonds, tant pour eux que pour leur environnement. Dans un avenir proche, ils iront établir des colonies sur d’autres planètes voire, dans un avenir plus lointain, autour d’autres étoiles.

On comprend que tout ça donne le vertige. Que certains prennent peur. Notre espèce, depuis qu’elle existe, a toujours eu un impact remarquable sur son environnement. Et voilà qu’il y a peu, on a réalisé qu’on n’était qu’une espèce parmi d’autres.

Sauf qu’on pollue. Sauf qu’on détruit la planète. Sauf qu’on serait en train de causer une extinction majeure d’espèces. On n’est qu’une espèce, mais on est un événement majeur de l’histoire de la vie. Avec, pour l’instant, un impact assez négatif.

Dont acte. Certains prennent la défense de la planète. Des espèces en voie de disparition. De fait, la Terre n’est qu’une boule de roche perdue dans l’espace… Qu’on soit là ou non, elle n’en a cure. De fait, la vie a connu cinq extinctions majeures avant nous, et s’en sortira très bien quand on disparaîtra.

Si vous vous êtes arrêté là dans votre réflexion, je vous propose un plan d’action très simple :

  1. Réunissez le plus de monde possible, formez un mouvement. Inutile de viser l’efficacité maximale, visez plutôt l’efficacité optimale. Dit autrement, quand ça devient difficile de recruter des gens, que ça prend trop de temps, vous êtes mûr pour passer à l’étape suivante.
  2. Refermez le groupe. Resserrez les liens au sein du mouvement, transformez-le en secte. Préparez vos fidèles à la dernière étape.
  3. Organisez le plus grand suicide collectif de l’Histoire. Ça fera tout ça de pollution en moins pour la planète.
  4. (optionnel) S’il y a des survivants, recommencez à l’étape qui vous semble préférable.

Non ? Ça n’est pas ce que vous pensiez ? Vous ne seriez pas un peu égoïste ? Pensez donc aux ours polaires !

Toujours pas ? Vous préférez les humains, en fait ? Tant mieux.

C’est parce qu’on est une espèce invasive qu’on aura finalement un bilan positif pour la vie. Oui, malgré une probable extinction majeure. Parce qu’à la fin, on va vers les étoiles.

Emportant la vie avec nous.

Publié le 30.11.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Une Théorie sur la religion

Traduction de ‹ A Theory about Religion ›, by Scott Alexander.


La quasi-universalité de l’idée religieuse est surprenante. Nombreux sont ceux qui ont spéculé quant à comprendre l’obsession des tribus du monde entier à croire en des dieux, à leur plaire, et ainsi de suite. Plus récemment, des gens comme Dawkins ou Dennett ont ajouté leur pierre à l’édifice, à base de mèmes parasites et d’un système de détection d’agent hyperactif.

Cependant, je pense que la plupart de ces explications sont trop centrées autour d’une acception moderne de la religion. Je trouve les religions anciennes bien plus éclairantes. Je ne suis pas historien, mais, du peu que j’en sais, les religions anciennes semblent suinter dans tous les autres aspects de la vie des Anciens. Par exemple, la religion romaine était un condensé de mythologie, d’une histoire épique, de patriotisme, de jours de fête, de traditions, de superstitions, de règles de bon gouvernement, de croyances quant à la vertu, et de tentative de lire l’avenir depuis les entrailles de cochons. Excepté les entrailles de cochons, tout ça a un air de déjà vu.

La culture américaine tient beaucoup de cela aussi. Elle a sa mythologie et ses récits épiques —George Washington qui coupe le cerisier, les Pères fondateurs, auréolés de gloire et de sagesse, Abraham libérant les esclaves d’une seule main avec sa hachette— ; ses symboles patriotiques —la bannière étoilée, l’hymne national, l’Oncle Sam— ; ses jours de fête —le 4 juillet, le jour de Martin Luther King, l’anniversaire de Washington— ; ses traditions —manger de la dinde pour Thanksgiving, faire un barbecue pour le jour du Mémorial, suivre le Superbowl— ; ses superstitions —le nombre 13, les chats noirs— ; ses tabous —même certaines choses ‹ évidentes ›, comme ne pas sortir nu, doivent être considérées comme des tabous, puisque certaines cultures le font sans se poser de question— ; ses règles de bon gouvernement —les lois, mais aussi des croyances ancrées comme le bien-fondé de la démocratie, l’idée que les hommes naissent égaux, ou même des coutumes qui touchent à la gouvernance, comme le discours présidentiel sur l’état de l’Union en janvier devant les deux chambres du Congrès— ; ses croyances quant à la vertu —on devrait tous être libres, tâcher d’être indépendants, de travailler dur, et poursuivre le Rêve américain.

Certains disent que le code alimentaire juif est inhabituellement strict, mais il est important de noter la rigueur du régime moderne américain. Ne surtout pas manger d’insectes —la cacherout autorise les criquets ! Presque pas d’oiseaux en dehors des habituels poulets, canards, dindes, et oies —la cacherout autorise le pigeon ! Pas de chien, de chat, de rongeur, de cheval. Pas de reptile ni d’amphibien, quand bien même les Français essaient de nous convaincre que les cuisses de grenouilles sont bonnes [N.d.T. : ahem]. Ne pas manger de tête d’animal quand c’est trop visible, avec les yeux et tout —quand bien même des dizaines de cultures avancées le font avec délectation. Pas de produit issu du sang —comme du boudin noir. Mélanger du lait et du soda dans le même verre serait absurde et répugnant. Tout thon obtenu d’un processus qui ne peut s’assurer à 100 % qu’il n’y a pas de dauphin est impur. Et je ne parle même pas des nouveaux tabous contemporains comme le gluten, le glutamate de sodium, les acides gras insaturés, la nourriture génétiquement modifiée, etc.

Si nous demandions à une tribu de Nouvelle-Guinée de suivre les tabous alimentaires juifs une semaine, puis les tabous alimentaires américains la suivante, je ne suis pas sûr qu’ils puissent identifier un régime comme plus strict ou bizarre que l’autre. Ils auront sans doute des questions à propos de cette histoire de viande et de lait, mais se demanderont aussi pourquoi un cheeseburger est parfait pour le dîner, mais ridicule pour le petit-déjeuner.

Certains se soucient de toutes les règles bizarres du Lévitique, mais il est important de noter à quel point nos propres règles sont strictes. Les anciens Juifs auraient trouvé ridicule que les hommes doivent se raser et se laver tous les jours s’ils veulent obtenir les meilleurs emplois. Il est interdit d’uriner ailleurs qu’à la toilette —mais vous seriez surpris du nombre de Japonais impeccables qui iraient dans une allée s’il n’y a pas de toilette à proximité. On m’a crié dessus pour aller au travail sans cravate ou pour l’avoir nouée de la mauvaise façon ; porter un pantalon de survêtement au travail est inadmissible. Encore une fois, la liste s’allonge encore plus si l’on ajoute les nouvelles règles. Le lévitique en dit beaucoup sur les logements ayant des parasites, mais j’ai récemment appris que les lois sur la location en disent bien davantage.

Encore une fois, si on demande à notre tribu de Nouvelle-Guinée de suivre les standards d’hygiène juifs une semaine, et américains la suivante, ils seraient tout aussi confus pour l’une que pour l’autre.

Donc quand on pense à l’Amérique comme d’une culture parfaitement séculaire, et les Juifs comme suivant un code draconien de superstitions, nous nous contentons de dire que nos lois paraissent naturelles et évidentes, mais que les leurs nous semblent imposées. Je pense que si le roi Salomon traversait les époques jusqu’à nous, il reconnaîtrait la culture américaine comme une religion, et bien plus vite qu’il ne le ferait pour le christianisme. Ce dernier aurait l’air d’un culte initiatique barbare ayant pris des dimensions absurdes ; la culture américaine, elle, serait familière.

Si ce n’est pas évident pour ceux qui ont étudié d’anciennes religions à l’école, c’est parce que la seule chose qu’on apprend de ces dernières, ce sont les mythologies absolument dingues. Cependant, je pense que la culture américaine a montré plus d’un signe qu’elle se transforme en une mythologie absolument dingue, mais qu’elle est contenue à cause de facteurs spécifiques à la modernité. On ne peut avoir de telle mythologie parce qu’on a trop d’historiens pour nous dire comment les choses se sont vraiment passées. On ne peut avoir de telle mythologie parce qu’on a trop de scientifiques pour nous dire d’où la pluie et la foudre viennent vraiment. On ne peut pas avoir de telle mythologie parce qu’on n’a que deux cents ans d’histoire et que ces choses prennent du temps. Et surtout, on ne peut avoir de telles mythologies parce que le christianisme veille à garder sa place.

Mais si l’Amérique avait mille ans, aucune science, ni religion, ni écriture, on aurait une de ces mythologies de tarés ! George Washington prendrait la stature d’un Agamemnon ; Benjamin Franklin aurait le statut d’un Dédale. Au lieu de centaures, de satyres et de chimères, on aurait des jackalopes, des chupacabras et des extra-terrestres. Tous ces gens qui disent avec un clin d’œil et un sourire entendu que Paul Bunyan a creusé les Grands Lacs pour abreuver un bœuf géant diraient la même chose, mais sans clin d’œil ni sourire entendu. Superman serait un Zeus, résidant avec Obi-Wan Kenobi et Bigfoot au sommet du mont Whitney, aidant les vertueux et punissant les vilains. Un Hésiode américain succomberait au désir de tout systématiser, regrouperait le tout et expliquerait que George Washington est le fils de Superman et qu’il a donné l’ordre à Paul Bunyan de creuser la baie de Chesapeake pour encercler la flotte britannique, et personne ne pourrait dire qu’il a tord. Je veux dire, on a déjà Superman et Batman dans un même film, pourquoi ne pas aller plus loin ?

D’une certaine manière, notre meilleure analogie pour les religions anciennes est la culture américaine mêlée à la sorte de mythologie nationale dont on aurait hérité si on connaissait moins notre histoire. D’une autre manière, les religions anciennes étaient bien plus que ça. L’Amérique a sa culture propre, mais participe du laïcisme industriel occidental. Un Américain ne ressentira pas de choc culturel en déménageant en Grande-Bretagne, et en aurait plus en allant en Nouvelle-Guinée.

L’ancien monde avait un commerce et un réseau de transports bien moins étendu que ce que nous connaissons, et était bien moins homogène. Si vous voulez savoir ce qu’un ancien ressent à propos de sa religion, imaginez que tous vos voisins soient aussi différents de vous que le sont les tribus de Nouvelle-Guinée, les chefferies afghanes, ou le parti unique chinois. Dans un tel monde, votre identité en tant qu’Américain serait frappante, et l’essence d’être américain serait inséparable de cet ensemble complet de croyances nationales quant au 4 juillet, à l’interdit alimentaire sur les insectes, à la soif de liberté et de démocratie, et à Superman, qui vit au sommet du mont Whitney. En dehors de la communauté de gens qui croient à 100 % à toutes ces choses, il n’y aurait que des étrangers inatteignables, dont vous ne parlez pas la langue, et dont les coutumes vous paraîtraient à mi-chemin entre obscures et barbares.

C’était ça, les religions anciennes. Une culture dans un monde où ça signifiait tout. Ça n’avait rien à voir avec les religions modernes —ce qui explique pourquoi vous n’entendiez jamais les Grecs se plaindre que les Égyptiens étaient d’ignobles hérétiques qui nient la lumière de Zeus et devaient être convertis par l’épée. Les Anciens ressentaient une connexion à leur culture qui englobe les notions modernes de patriotisme, de piété, d’érudition —et l’exprimaient en performant continuellement leurs rites, fut-ce au péril de leur vie.

La question de l’origine de l’idée religieuse se résume donc à comment ces cultures ont-elles évolué pour devenir les religions clairement définies de notre temps.

Je pense qu’il s’agit pour bonne part d’ossification et de séparation du contexte. La loi juive préserve ce que tout israélite normalement constitué aurait considéré, il y a trois mille ans, comme naturel, évident, n’ayant besoin d’aucune justification —tout comme tout Américain contemporain normalement constitué considère évident de ne pas manger d’insecte. Quand la Bible fut écrite, ce n’était très certainement plus tout à fait la norme, les coutumes étrangères et inévitables changements sociaux rendant les usages anciens de moins en moins pertinents. Les érudits modernes pensent que la Bible fut écrite par une faction de prêtres conservateurs défendant l’adhésion aux traditions. L’acte d’écrire dans un livre l’ensemble des choses auxquelles certains pourraient —mais ne devraient pas— douter, et léguer ce livre à leurs enfants… c’est ça qui en fit une religion moderne, dans le sens de quelque chose de possiblement séparable de la culture, qui aurait besoin de justification. Insister sur le rôle de Dieu —ou des dieux— fournit cette justification.

La Bible hébraïque ne dit jamais qu’il n’y a pas d’autre dieu que Dieu, bien au contraire ! Elle loue constamment Dieu, comme plus fort, meilleur que les autres dieux. Il prouve sa supériorité sur les dieux d’Égypte quand le serpent qu’il envoie en aide à Moïse mange les serpents que les sorciers de Pharaon reçoivent de leurs dieux. Les israélites sont constamment mis en garde contre l’adoration d’autres dieux, non parce qu’ils n’existent pas, mais parce que Dieu est jaloux. Ce n’est pas le point de vue de quelqu’un ayant des idées fortes quant à la nature du monde et comment des êtres surnaturels s’insèrent dans cette nature. C’est celle de gens qui disent : ‹ Notre culture est meilleure que votre culture. › La Bible parle d’adorer des dieux étrangers comme d’adopter des coutumes étrangères. Puisque Dieu a un engagement vis-à-vis d’Israël, tous deux sont interdits.

Cela semble correspondre à ce qu’était la religion à l’époque classique. Je pense tout particulièrement à la conception qu’en avait Auguste, mais elle ne venait pas de nulle part. C’était en accomplissant correctement les rites dévolus aux dieux romains que vous montriez votre attachement à la culture romaine et votre loyauté envers Rome. La vision romaine de la religion peut nous sembler assez ridicule —un apport constant de nouveaux dieux et mystères en lesquels vous pouviez croire indifféremment, plus la déification occasionnelle de telle ou telle figure politique influente, suivie par sa dé-déification une fois éloignée du pouvoir. Cependant, tout au long de tout ça, se perpétuait l’idée que suivre les rites prescrits par Romulus témoignait de l’allégeance à Rome, et que faire autrement mènerait tout droit à la décadence, à la défaite, sans alternative.

Les religions plus modernes, comme le christianisme, l’islam, ou le bouddhisme, fonctionnent différemment. Bien sûr, leurs fondateurs respectifs jouent un rôle énorme, mais je ne peux m’empêcher de penser que ce qui fait d’elles des religions plutôt que de simples philosophies ou enseignements spirituels est qu’elles ont subi un processus d’ossification. Tout comme le judaïsme moderne préserve de nombreux aspects de l’Israël d’il y a trois mille ans encodés dans ses Écritures saintes, le christianisme moderne préserve de nombreux aspects du syncrétisme judéo-hélenne du premier siècle. En fait, il préserve de nombreux aspects de la pensée scolastique du treizième siècle, puisque c’est à cette époque que les chrétiens commencèrent à sérieusement formaliser et officialiser leur théologie. À l’époque, la pensée scolastique n’était pas particulièrement religieuse ; ce n’était que la compréhension qu’avait la communauté académique du monde qui les entourait. Puisque l’Église a officialisé ce canon, tout le monde a continué d’avancer, mais pas le canon.

Il est aussi possible que les premiers fidèles de ces religions se retrouvassent à former une sous-culture, avec autant de développement culturel arbitraire que pour n’importe quelle tribu. Mon expérience personnelle des sous-cultures me souffle qu’elles peuvent développer très vite des coutumes très différentes de celles de la société les entourant, avec ou sans connexion à leur point de ralliement. Ces valeurs inhabituelles d’une sous-culture devinrent alors les valeurs de la religion qui se développa par la suite.

Par chance, le lien avec le dernier billet est assez clair [N.d.T. : ‹ The Ideology is not the Movement ›, dans lequel Scott Alexander parle du processus selon lequel se créent les tribus, cultures, et divisions qui en découlent]. Au cœur, une religion est un point de ralliement qui encourage à préserver une certaine culture et fournit un mur protecteur contre le monde extérieur. Essentiellement, et malgré tout ce que j’ai dit à propos du processus d’ossification, la culture change, beaucoup : le roi Salomon reconnaîtrait sans doute le judaïsme moderne, mais à peine. Cependant, elle change à sa façon, différemment de la manière dont la culture laïque l’entourant change. D’une façon liée au texte ossificateur, afin qu’il y ait toujours une portion de cette ancienne culture préservée dans le marbre, arrivée jusqu’à nous.

Publié le 27.11.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

De l’importance du doute

Traduction de ‹ The Virtue of Doubt ›, par Mark Manson.


James Warren Jones était un pasteur charismatique qui bâtit une congrégation en s’adressant aux minorités, aux chômeurs et aux sans-abri. Il appelait parfois sa congrégation sa ‹ famille arc-en-ciel, › du fait de sa diversité ethnique et sociale —ce qui était encore peu courant dans l’Amérique des années 50 et 60. Il avait aussi de fortes convictions socialistes et demandait du gouvernement des réformes extrêmement progressistes dans le but d’aider les plus démunis.

Selon toute apparence, c’était un homme admirable.

Dans les années 70, Jones était devenu une personnalité politique influente à San Francisco. Son église avait des milliers de fidèles, qui pouvaient aisément être mobilisés pour aider la campagne de tel ou tel candidat. Par conséquent, les candidats de gauche de l’époque se reposaient sur lui pour gagner leurs élections. Il participa à la célèbre campagne d’Harvey Milk, qui devint le premier élu ouvertement homosexuel. Il aida George Moscone à devenir maire de San Francisco en 1975. Il a même échangé en privé avec le vice-président d’alors, Walter Mondale, et la première dame, Rosalynn Carter.

Ce qu’aucune de ces personnes n’a remarqué, c’est que Jones croyait qu’il était la réincarnation de Jésus Christ.

Non, sérieusement.

Jones laissait souvent entendre dans ses sermons que les gens devaient le traiter comme leur père et leur Dieu, qu’il avait à sa charge la création d’un nouveau Jardin d’Éden et que l’Apocalypse pouvait maintenant advenir d’une seconde alors. Ce nouvel Éden serait quelques vingtaines de kilomètres plus loin, sur l’autoroute 101, en tournant à gauche après le dinner dont l’enseigne montre un hot dog.

Maintenant, ce qui vient peut vous surprendre, mais, vers la fin des années 1970, il fut révélé que Jones abusait physiquement et sexuellement ses fidèles. Je sais… surprise.

Fort heureusement, les anges sont venus à lui et lui ont dit que, en fait, ce nouveau Jardin d’Éden n’était pas censé être en Californie. Vous voyez, ils s’étaient trompés et avaient lu la carte à l’envers. En fait, Jones était censé guider son peuple élu et construire le Jardin d’Éden dans le tout proche… roulement de tambour Guyana… qui, par hasard, ne pratique pas l’extradition vers les États-Unis.

Jones est donc parti au Guyana, emmenant avec lui 1000 de ses fidèles préférés.

Au Guyana, Jones promit le salut de l’Apocalypse qui, sérieusement, adviendrait maintenant d’une seconde à l’autre. Son campement, rapidement surnommé ‹ Jonestown, › serait une communauté égalitaire où tout serait partagé à pars égale et tous seraient égaux. Il n’y aurait ni peur, ni violence, ni aucune de ces choses horribles qui existaient aux États-Unis. Ce serait une utopie, pour ainsi dire. Un parfait petit coin de paradis sur Terre. Et nous savons tous comment finissent les utopies…

Comme vous pouvez l’imaginer, le gouvernement américain n’était pas très enthousiaste à l’idée de cette utopie ni de Jones lui-même. Du coup, un membre du Congrès, Leo Ryan, organisa une délégation de politiciens et de journalistes pour aller voir de leurs yeux cette Jonestown.

L’accueil fut chaleureux et joyeux. Les fidèles étaient amicaux, et semblaient heureux et en bonne santé. C’est alors qu’un habitant de Jonestown glissa un morceau de papier au correspondant de NBC. ‹ Aidez-nous à partir, › pouvait-on y lire. Bien assez vite, d’autres mouvements discrets suivirent, à l’intention de la délégation. Ou alors les visiteurs étaient introduits dans des pièces calmes, où les fidèles leur chuchotaient leur désir de partir.

Profondément effrayé, Ryan réunit quatorze fidèles qui avaient exprimé leur volonté de partir, et les emmena à la piste d’atterrissage. Cependant, avant qu’ils ne puissent embarquer, un véhicule avec à son bord l’équipe de ‹ sécurité › de Jones s’arrêta près de l’avion et tira sur la délégation et les fuyards. Ils en blessèrent neuf et en tuèrent cinq, dont Ryan. En fin de compte, ils tirèrent vint-et-une fois sur ce dernier, dont une à bout portant en plein visage.

Pendant ce temps, à Jonestown, Jones prit un haut-parleur et annonça qu’était venu le temps de commettre un ‹ suicide révolutionnaire. › Les habitants avaient été préparés et entraînés pour cela —une mort de groupe finale, conçue pour échapper aux griffes du péché et être désignés comme le peuple élu de Dieu avant la fin des temps. Ce soir-là, les fidèles, dont des dizaines d’enfants, burent un soda avec du cyanure, commettant le plus grand suicide de masse dont vous ayez probablement jamais entendu parler. Au total, 909 personnes se tuèrent ce jour-là, peu après en avoir assassiné cinq autres.

Tout ça pour quoi ? Une croyance absurde en la fin des temps ?

Les Dangers des super-croyances

J’ai un concept que j’ai inventé et nommé ‹ super-croyances. › Les super-croyances sont des croyances si abstraites et de si grande envergure qu’elles englobent toutes les autres croyances ainsi que les expériences qui pourraient les contredire. Il en résulte que les super-croyances ne peuvent être prouvées ou réfutées, puisque toute expérience tombe sous leur coupe.

Qu’on le réalise ou non, on a tous nos super-croyances. Elles sont incroyablement communes, et on tend à s’y attacher comme si notre vie en dépendait.

‹ Il n’y a pas de fumée sans feu › est une super-croyance. C’est tellement englobant que ça peut expliquer toute pensée ou idée que vous pourriez imaginer pour y répondre. Dès lors, il est impossible de la réfuter ou d’amener le moindre indice contraire.

‹ Quelque chose n’est vraie que s’il y a des preuves allant dans ce sens › est une autre super-croyance. ‹ Dieu a un plan pour tout › en est une autre. ‹ Nous sommes tous connectés spirituellement et ne faisons qu’un avec l’Univers › en est encore une.

‹ Nous vivons tous dans la matrice et les machines nous exploitent › est une super-croyance. Tout argument contraire proposé ne va en fin de compte que la renforcer. Si j’essaie d’indiquer qu’il n’y a aucune preuve que nous vivons dans une réalité virtuelle hyperréaliste, on me répondra : ‹ Oui, bien sûr, puisque les machines l’ont programmée comme ça. › Vous y croyez ou n’y croyez pas. Les super-croyances sont comme ça.

Les super-croyances sont si répandues qu’elles définissent une bonne part de notre culture. Certains croient que les gens méritent toujours ce qui leur arrive, que si la vie les fait souffrir, c’est parce qu’ils sont fainéants, bêtes, ou tout simplement qu’ils n’essaient pas assez. D’autres croient que les gens souffrent à cause d’un karma —ou, dit autrement, que ce qui va dans un sens inévitablement revient dans l’autre. D’autres croient que les gens souffrent parce que les humains sont intrinsèquement pécheurs et que Dieu les punit de ne pas se repentir. Ce sont là trois super-croyances, très courantes de nos jours, qui ont de véritables conséquences sur la société.

Prenez les croyances politiques [N.d.T. : aux États-Unis]. Les gens de gauche ont tendance à croire que les gens sont profondément bons et purs, et que c’est la société environnante qui les oppresse et les corrompt. Les gens de droite croient que les gens sont profondément égoïstes et méchants, et que ce sont les règles et structures de la société qui nous protègent de nous-mêmes.

Comme un test de Rorschach social, les super-croyances expliquent pourquoi deux personnes aux vues diamétralement opposées peuvent assister au même événement et croire toutes deux qu’il confirme leur position. L’un voit un sans-abri, et y voit une victime oppressée par la société. L’autre voit le même sans-abri, et y voit un individu qui a succombé à ses instincts les plus basiques et mérite la souffrance qu’il s’est lui-même apportée. Parce que les super-croyances peuvent tout expliquer, tout renforce la super-croyance.

Les super-croyances peuvent être bénignes (‹ tout arrive pour une raison ›), utiles (‹ tout savoir doit être vérifié et testé pour être validé ›), bienveillantes (‹ le but de la vie est d’aider les gens dans le besoin ›), ou juste malsaines (‹ mort aux infidèles ›).

Vous n’en êtes peut-être pas conscient, mais vous apportez vos super-croyances avec vous partout où vous allez. Elles sont le fondement sur lequel vous avez bâti votre compréhension de l’Univers et de tout ce qui s’y passe. Par conséquent, les super-croyances sont difficiles à identifier, car elles semblent si évidemment vraies qu’on ne pense jamais à les remettre en question.

Au fur et à mesure que le temps passe, vous remarquerez vos super-croyances, et celles des autres, bousculant leurs vilaines idées, sortant des conversations raisonnées, ou vous fermant à tout discours ou progrès. C’est dans ces moments où les super-croyances émergent qu’elles doivent être remises en question.

Quand les gens font des choses horribles, ce n’est pas parce qu’ils sont peu sûrs d’eux, ou qu’ils pensent qu’ils ont tort ou sont mal fichus d’une manière ou d’une autre. Bien au contraire ! Les gens font des choses horribles parce qu’ils sont absolument certains de leur supériorité morale. Ils sont tellement certains d’avoir raison et que les autres ont tort qu’ils se sentent autorisés à imposer leurs idées par la force.

Que l’on parle d’Hitler, de Mao, de brûler au napalm la moitié de la mer de Chine méridionale, ou du crime d’honneur à l’encontre d’une Pakistanaise parce qu’elle a montré ses chevilles en public, ceux qui commettent ces actes ignobles le font parce qu’ils sont persuadés de leur propre droiture morale, et cette droiture morale est souvent le résultat d’une super-croyance qui ne peut être vérifiée ni concrètement remise en question.

Jones a pris des gens désespérés, ou avec des maladies mentales, et les a convaincus d’adhérer à la super-croyance qu’il est Dieu et qu’il était leur seul salut. Partant de là, comme pour la plupart des sectes, tout était tracé. Une fois que les fidèles adhèrent à cette super-croyance initiale, les convaincre de donner tous leurs biens, de déshériter leur famille, ou même de partir dans la jungle du Guyana n’est plus qu’une évidence.

La Seule Croyance vraie

La seule super-croyance qui puisse être vraie, c’est qu’aucune autre super-croyance n’est complètement vraie. C’est-à-dire que la seule certitude est que rien n’est certain.

C’est la seule super-vérité ‹ sûre › puisqu’elle limite notre capacité à imposer nos certitudes par la force, tout en nous laissant simultanément toujours ouverts aux idées nouvelles ou améliorées. Elle nous laisse ouverts à de nouvelles expériences et capables de faire face à toute difficulté pouvant survenir d’une manière sûre et réaliste. Elle nous rend aussi moins bêtes.

Ces derniers temps, on entend souvent qu’il faut être sûrs de nous, qu’il faut avoir foi en nous et nos idées. Ces platitudes sont d’habitude régurgitées comme moyen d’encourager les gens à se sentir un peu plus confiants. On s’inquiète de nos performances professionnelles, donc on tâche de se rassurer, de se dire qu’on est les meilleurs. Ou alors on commence à être inconfortable dans notre relation amoureuse, et on retombe dans la super-croyance selon laquelle ‹ tout arrive pour une raison › afin de se sentir plus à l’aise avec la situation.

Les super-croyances nous libèrent de l’anxiété causée par l’incertitude, mais elles le font en créant des structures mentales qui peuvent nous guider sur des sentiers dangereux. Dans notre société du ‹ feel good ›, nous avons oublié une vérité simple et importante : l’anxiété est utile.

L’anxiété est ce qu’a trouvé l’évolution pour nous empêcher de faire les choses stupides qui pourraient nous tuer. On voit un ours dans la forêt ? On devient anxieux. Il y a une raison pour ça. Si les humains étaient totalement à l’aise et l’esprit tranquille à faire un avec l’Univers pendant qu’un grizzly se promène à côté, eh bien, il ne resterait plus beaucoup d’humains.

L’anxiété est conçue pour nous alerter du fait qu’on est peut-être en train de faire quelque chose de très bête. Douter de nous génère aussi de l’anxiété, parce que ça nous force à reconnaître qu’on croit peut-être à quelque chose de très bête qui pourrait nous tuer —ou tuer d’autres personnes. Mais au lieu d’apprendre à vivre avec le doute, notre culture a plutôt décidé de nous débarrasser de l’anxiété et de croire le plus possible dans nos idées les plus torchées.

Le doute est sain. Le doute est une vertu. De la même manière que soulever des poids fait souffrir nos muscles pour les rendre plus forts, il en va ainsi pour le doute et nos idées ou croyances.

Il n’existe pas de foi sans doute. Le doute est nécessaire pour tester la foi et la renforcer. Il n’y a pas de confiance en soi sans doute. Sans doute, il n’y a aucun besoin de persévérer. Il n’y a pas d’idée brillante sans doute, puisque le doute, la critique et l’échec sont ce qui cisèle lentement une idée moyenne pour en faire le résultat brillant qui sera présenté au monde.

Cultivez le doute dans votre vie. Soyez toujours incertains. L’incertitude amène au test, à la découverte, à l’apprentissage, à l’amélioration. Elle mène au dialogue, à la tolérance, à tous ces trucs sur le bonheur.

Le doute rend plus intelligent. Il rend plus résilient. Et, si pratiqué correctement, il rend plus curieux.

Douter aujourd’hui est plus important que jamais. Avec une attention disponible déclinante pour chaque problème, avec la surabondance d’informations contradictoires, avec la facilité avec laquelle Internet nous laisse nous entourer de seulement ceux qui pensent comme nous, la capacité de douter deviendra une des vertus de la société du vingt-et-unième siècle. Ceux capables de raisonner et de synthétiser l’information se distingueront de ceux qui s’abandonnent à la lubie du moment. Ceux qui trouvent leur chemin dans une mer d’opportunités se différencieront de ceux qui se noient dans les lames de fond du bruit numérique.

Publié le 23.11.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Voyage dans le temps

Je me promène dans les rues du village de mon enfance. Le pas vif, l’esprit ailleurs. Je vagabonde.

Je suis rentré en France, pour quelques mois. De retour chez les parents. Après être presque devenu végétarien en Inde, puis avoir expérimenté un régime paléo lorsque j’habitais au Kenya, retour aux sources. Viande tous les jours, féculents à chaque repas. Plâtrées gargantuesques, et il s’agit de ne rien laisser !

Bref, je m’empâte.

Je ne suis pas coureur, mais je tâche de m’exercer. Yoga le matin. Promenade l’après-midi. Tantôt dans la campagne environnante. Tantôt dans le village. Aujourd’hui, c’est le village.

Quand je déambule le long de ces rues où j’ai grandi, je repense à cette époque. À mes amis d’enfance, presque tous perdus de vue. À nos jeux. À la joie qu’ils m’apportaient.

Puis je repense à l’enfant que j’étais. Aux moments difficiles. À mes maladresses. À mon inaptitude sociale, contre laquelle j’ai si longtemps lutté. J’en ai fait des bêtises. Non que j’étais turbulent, ni complètement inadapté. Mais j’étais dans mon monde. Perdu dans mes rêves, tellement plus attrayants que la morne banalité qui m’entourait. Je n’ai jamais vraiment compris l’importance que tant de gens prêtent au spectacle de gens faisant du sport dans un stade, à la vie mondaine ou affective des célébrités…

Plus jeune, mon cercle social était très restreint. J’avais peu d’amis, et j’admirais la facilité avec laquelle ils s’en faisaient, eux. Puis j’ai grandi. J’ai appris à accepter, puis embrasser, mon ‹ anormalité ›.

Quand je repense à mon enfance, puis à mon adolescence, je ne ressens aucune nostalgie. J’ai eu de bons moments, certes, mais je préfère, et de loin, ma vie d’adulte.

Je me promène dans les rues du village de mon enfance. Le pas vif, l’esprit ailleurs. Je vagabonde.

Je suis impatient de voir où la vie me mène.

Publié le 18.11.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

La Question la plus importante de votre vie

Traduction de ‹ The Most Important Question of Your Life ›, par Mark Manson.


Tout le monde veut ce qui a l’air bien. Tout le monde veut une vie aventureuse, heureuse et facile, tomber amoureux et avoir de fantastiques relations sexuelles et amicales, une apparence impeccable, devenir riche et célèbre, et respecté, et admiré, et prendre leur pied au point que les conversations cessent quand on entre dans la pièce.

Tout le monde aimerait ça ; c’est facile d’aimer ça.

Si je vous demande ce que vous attendez de la vie et que vous me répondez vouloir être heureux, avoir une famille géniale et un emploi que vous aimez, c’est tellement évident que ça ne veut plus rien dire.

Une question plus intéressante, et que vous n’avez peut-être jamais considéré, est ‹ Quelle douleur accueillez-vous dans votre vie ? Pour quoi êtes-vous prêt à vous battre ? › Cela semble être autrement déterminant dans l’évolution de notre vie.

Tout le monde veut un emploi extraordinaire et l’indépendance financière, mais peu sont prêts à souffrir des semaines de soixante heures, de longs trajets, la paperasse interminable, à naviguer dans la hiérarchie arbitraire des corporations et le confinement infernal des habitacles d’open space. Les gens veulent être riches sans les risques, sans les sacrifices, sans la patience nécessaires pour accumuler des richesses.

Tout le monde veut d’exceptionnelles relations sexuelles et d’encore meilleurs amours, mais peu sont volontaires pour les conversations difficiles, les silences gênants, les sentiments douloureux et les psychodrames émotionnels requis pour en arriver là.

Et donc ils s’installent. Ils s’installent, et se demandent : ‹ Et si ? ›, pendant des années, jusqu’à ce que la question, de ‹ Et si ? ›, devienne ‹ Et donc… ça y est ? › Et quand les travailleurs rentrent à la maison et reçoivent leur fiche de paie dans le courrier, ‹ C’est tout ? › Si ce n’est à cause de leurs attentes au rabais pendant les vingt années précédentes, à cause de quoi ?

Car le bonheur requiert de lutter. Le positif n’est que le revers d’avoir su gérer le négatif. Vous ne pouvez éviter les expériences négatives que jusqu’à ce qu’elles vous reviennent en pleine figure.

Au centre du comportement humain, nos besoins sont plus ou moins similaires. Les expériences positives sont faciles à gérer. Ce sont les expériences négatives qui, par définition, nous rendent la vie difficile. Par conséquent, ce qu’on retire de la vie n’est pas défini par les bons moments que l’on désire, mais par les mauvais moments que l’on veut et peut entretenir dans le but d’arriver à ces bons moments.

Les gens veulent un corps d’athlète… mais ne peuvent l’obtenir ; à moins d’apprécier légitimement la douleur et le stress physiques qui vont avec la fréquentation régulière de la salle de sport, heure après heure ; à moins d’aimer calibrer et rationner sa nourriture, planifier sa vie, repas après repas.

Les gens veulent monter leur propre affaire, l’indépendance économique… mais on ne devient un entrepreneur accompli sans trouver un moyen d’aimer le risque, l’incertitude, les échecs à répétitions, les horaires de travail impossibles, pour quelque chose dont on n’a aucune idée de si ce sera couronné de succès ou non.

Les gens veulent un partenaire, une âme sœur… mais on n’attire pas une personne extraordinaire sans apprécier la turbulence émotionnelle qui vient avec les ruptures dégradantes, la construction d’une tension sexuelle jamais assouvie, ou le regard vide d’un téléphone qui ne sonne jamais. Ça fait partie du jeu de l’amour. On ne peut gagner si on ne joue pas.

Le facteur déterminant de la réussite n’est pas ‹ comment voudrais-je jouir ? › La question est : ‹ Quelle souffrance ai-je envie d’entretenir ? › La qualité de notre vie n’est pas déterminée par la qualité de nos expériences positives, mais par la qualité de nos expériences négatives. Apprendre à gérer les moments difficiles est apprendre à gérer la vie.

Vous trouverez quantité de gourous prêts à vous dire qu’il suffit de le vouloir assez… Tout le monde veut quelque chose ! Et tout le monde veut quelque chose assez ! Les gens ne sont tout simplement pas conscients de ce qu’ils veulent, encore moins de ce qu’ils veulent ‹ assez ›.

Parce que si vous voulez tirer des bénéfices d’une chose, il vous faut aussi vouloir en payer le prix. Si vous voulez le corps d’athlète, il vous faut aussi vouloir la sueur, l’épuisement, les réveils matinaux, les fringales… Si vous voulez le yacht, il vous faut aussi vouloir les nuits de labeur, les choix risqués, la possibilité qu’une autre personne ou que dix mille autres personnes vous haïssent.

Si vous vous retrouvez à vouloir la même chose, mois après mois, année après année, sans pour autant l’obtenir ni même vous en rapprocher, peut-être que ce que vous désirez est un fantasme, un idéal, un mirage, une image toute faite. Peut-être que vous ne voulez pas vraiment ce que vous désirez.

Parfois, je demande aux gens : ‹ Comment choisissez-vous de souffrir ? › Mes interlocuteurs penchent la tête et me regardent comme si j’avais douze nez. Je pose quand même la question, car ça m’en apprend bien plus sur vos envies et fantasmes. Vous ne pouvez pas ne pas choisir. Une vie sans douleur est impossible. Ça ne peut pas être tout rose avec des licornes. En fin de compte, c’est cette question difficile qui importe. Le plaisir, c’est une question facile, et nous avons presque tous les mêmes réponses. La question intéressante est celle de la douleur. Quelle douleur voulez-vous entretenir ?

Répondre à cette question vous apportera des résultats. C’est la question qui peut changer votre vie. C’est ce qui fait que je suis moi et que vous êtes vous. C’est ce qui nous définit, nous distingue, et, finalement, nous réunit.

Pour le plus clair de ma jeunesse, je me rêvais musicien, une star de rock. À chaque fois que j’entendais un épique morceau à la guitare, je fermais les yeux et m’imaginais sur scène, jouant pour une foule déchaînée, le public perdant tout sens commun devant le mouvement de mes doigts sur les cordes. Ce fantasme pouvait m’occuper pendant des heures, et continua pendant mes études supérieures, même alors que je quittai l’école de musique et cessai de jouer sérieusement. La question n’était pas de savoir si j’allais jouer devant des foules hurlantes, mais quand ? J’attendais le bon moment pour investir le temps et l’effort approprié pour que ça marche. D’abord, je devais finir mes études. Ensuite, je devais mettre de l’argent de côté. Alors, il fallait trouver le temps. Puis… puis rien.

Malgré avoir fantasmé là-dessus pendant plus de la moitié de ma vie, ce n’est jamais devenu une réalité. Il m’a fallu beaucoup de temps et d’expériences négatives pour finalement comprendre pourquoi : je ne le voulais pas vraiment.

J’aimais le résultat —l’image de moi sur scène, les gens m’acclamant, moi jouant magistralement, mettant mon cœur dans ce que je jouais—, mais je n’aimais pas le processus. Pour cette raison, j’ai échoué. Plusieurs fois. Et encore, je n’ai même pas essayé assez pour appeler ça un échec. Je n’ai même pas vraiment essayé.

La pénible pratique quotidienne, la logistique de monter un groupe et de répéter, la galère pour obtenir un concert, m’assurer que tout le monde vienne et en ait quelque chose à faire… Les cordes cassées, l’ampli défoncé, traîner vingt kilos de matériel pour aller aux répétitions et en revenir, sans voiture… C’est le rêve d’une montagne et d’une ascension de deux mille mètres. Et ce que j’ai mis du temps à comprendre, c’est que je n’aimais pas grimper. J’aimais seulement m’imaginer au sommet.

Notre culture me dit que j’ai d’une certaine manière échoué ; que je suis un lâcheur ou un perdant. Le développement personnel dirait que je n’étais pas assez courageux, pas assez déterminé, ou bien que je ne croyais pas assez en moi. Les entrepreneurs me diraient que j’ai paniqué, laissé tomber mon rêve, et me suis abandonné à mon conditionnement social conventionnel. On me dirait de m’affirmer, de joindre un groupe d’entraide, de faire quelque chose…

La réalité est bien moins intéressante que tout ça : j’ai cru que je voulais quelque chose, et il s’est avéré que je me trompais. Point final.

Je voulais le réconfort sans l’effort. Je voulais le résultat, mais pas le cheminement. Je n’aimais pas le combat, mais la victoire. Et la vie ne fonctionne pas comme ça.

La personne que vous êtes est définie par les valeurs pour lesquelles vous êtes prêts à vous battre. Ceux qui aiment lutter à la salle de sport sont ceux qui finissent en bonne forme. Ceux qui aiment les heures supplémentaires et les luttes d’influence dans leur entreprise sont ceux qui grimpent la hiérarchie. Ceux qui aiment le stress et l’incertitude de la vie d’artiste sont ceux qui finissent par vivre de leur art.

Ce n’est pas une leçon de morale de plus, un encouragement à faire preuve de volonté ou de force de caractère.

C’est la composante la plus simple et élémentaire de la vie : nos combats déterminent nos succès. Alors, cher ami, choisissez bien vos combats !

Publié le 17.11.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Propos sur l’armement citoyen

Ou comment se faire des amis… ;)

Si vous vivez en Europe occidentale, il y a une forte chance pour que les armes à feu soient un non-sujet pour vous : vous n’en voulez pas. Pourtant, j’aimerais, sinon vous faire changer d’avis, vous donner quelques pistes de réflexion allant dans l’autre sens.

Un avertissement, toutefois : jusqu’il y a peu, j’en étais au même point que vous, partisan de l’interdiction des armes. Je suis loin d’être spécialiste de la question, mais quelques recherches en ligne devraient suffire si vous souhaitez un complément d’information.

Pour commencer, donc, vous avez sans doute, comme moi, fait connaissance des armes au travers du cinéma hollywoodien. Si c’est le cas, la façon dont vous percevez les détenteurs d’armes à feu est faussée. Hollywood nous a habitués aux cowboys qui tirent plus vite que leur ombre, sans réfléchir, et n’a rien fait depuis pour corriger le tir. Je me souviens encore des affiches pour les derniers James Bond, où l’on voit le célèbre agent secret tenant une arme, le doigt sur la gâchette, au mépris total de la trigger policy.

S’il y a bien une erreur fondamentale, c’est bien celle-ci : considérer que posséder une arme fait de vous une brute sanguinaire irréfléchie. Il existe diverses raisons de posséder un tel objet, dont la collection, la chasse, le tir sportif, ou l’autodéfense.

Par ailleurs, les propriétaires d’armes ont bien conscience qu’il s’agit d’objets dangereux. À chaque fois que j’ai parlé à l’un d’eux, ils m’ont confirmé qu’il y a quatre règles que l’on apprend avant même d’approcher le stand de tir :

  1. Une arme est toujours chargée. On ne pointe pas une arme vers quelqu’un, même si on a des raisons de penser qu’elle est déchargée. On pointe toujours par défaut le canon de l’arme vers le sol, le ciel, ou une zone dans laquelle on ne risque pas de blesser quelqu’un. On vide l’arme avant de la nettoyer.
  2. On ne vise pas une cible si on n’est pas prêt à la détruire. Ça vaut pour les cibles non vivantes (tir sportif) ou vivantes (chasse, autodéfense). Une arme n’est pas un jouet.
  3. On ne met le doigt sur la gâchette qu’au moment de tirer. Pas avant, pas après. Un accident est vite arrivé (pensez à ce pauvre Marvin, dans Pulp Fiction).
  4. On vérifie toujours qu’il n’y a personne devant et derrière la cible. Encore une fois, on veut éviter tout accident (pensez cette fois-ci à l’intrigue de In Bruges).

C’est à ces règles et différents usages possibles que les gens font référence quand ils disent que ce n’est pas l’arme qui tue, mais le criminel. Quand un meurtre est opéré au couteau de cuisine, on ne demande pas l’interdiction des couteaux de cuisine : c’est la même chose. Un pistolet peut servir à autre chose qu’à commettre un crime.

D’ailleurs, quand on y pense, quelqu’un de prêt à commettre un crime ne va pas s’arrêter parce que les armes sont interdites. Il va s’alimenter sur le marché noir, ce qui n’a fait qu’enrichir des réseaux mafieux. Interdire le port d’arme, ce n’est que désarmer les citoyens honnêtes.

Ici, vous parlerez peut-être des tueries de masse, soi-disant rendues possibles par la disponibilité des armes à feu. Ce serait ignorer trois choses.

La première, c’est que des pays qui pratiquent un contrôle du port d’arme connaissent aussi ces tueries. Les attaques de Paris ou de Nice (avec un camion, pour cette dernière) devraient suffire. San Bernardino est en Californie, état américain pourtant présenté comme modèle par les partisans du contrôle des armes.

La seconde, c’est que ces tueries ont presque toujours lieu dans des gun free areas (écoles, bars, salles de concert… interdisant le port d’arme en leur sein). C’est logique : la possibilité que les victimes puissent se défendre et riposter est un frein bien plus efficace que l’opprobre ou la prison…

La troisième est que certains pays où le port d’arme est fréquent ne connaissent pas (ou presque) ce phénomène. On pourrait par exemple parler de la Suisse, petit pays où le port d’arme est très courant, et qui connaît un taux de criminalité extrêmement bas. Le fait est que de nombreux critères entrent en jeu, et les comparaisons sont souvent faites avec des populations très différentes…

Ça n’a pas de sens de comparer la Norvège (petite population culturellement très peu violente) avec les États-Unis (grande population culturellement violente)… Si on veut faire une comparaison pertinente, il faut le faire toutes choses égales par ailleurs : dans un même pays, avant et après interdiction ou réinsertion du port d’arme.

Enfin, il y a une certaine hypocrisie des politiciens quant au port d’armes. Ils veulent le contrôler ou l’interdire, mais pas par leurs hommes. Forcément, on n’a pas besoin de porter une arme, quand on est entouré de gardes du corps entraînés et armés. D’ailleurs, c’est d’autant plus flagrant aux États-Unis, où les politiciens demandent l’interdiction des armes de guerre dans un contexte de militarisation de la police…

Si l’objectif était de lutter contre les criminels, une arme de poing est plus efficace pour braquer une banque qu’un bazooka ou un fusil d’assaut. En revanche, ces derniers deviennent très efficaces en cas d’insurrection armée. Après les Printemps arabes et Occupy Wall Street, on comprend qu’ils aient pris peur…

Publié le 07.11.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

L’Opium du peuple

Je me souviens d’une conversation que j’avais eue il y a quelque temps avec une amie. Je ne sais plus comment on en était arrivés à parler de religion, mais je me suis retrouvé à lui expliquer que je suis agnostique (et ce que ça veut dire). Sa réponse n’a pas tardée : si elle comprend ma position, elle n’arrive pas à comprendre comment certains en arrivaient à décider que Dieu n’existe pas (elle est chrétienne, d’un pays très croyant).

Le fait est qu’il est plus simple de croire qu’il n’y a pas de dieu que d’entreprendre cette démarche active qu’est l’agnosticisme. J’ai déjà exprimé cette idée : nous sommes cablés pour croire. C’est une question de survie : face à un fauve, celui qui croit que tout fauve est dangereux a de meilleures chances de survie que celui qui vérifie par l’expérience. Comme le premier survit plus facilement, sa prédisposition génétique à la croyance se répand davantage dans les générations suivantes.

C’est comme ça que, plusieurs centaines de générations plus tard, on s’est retrouvé avec des humains complètement accros aux histoires, aux réponses faciles, aux croyances… Et c’est dur de s’en défaire ! On en a besoin, de ces réponses faciles !

Comme le dit si bien Ploum, on ne peut se défaire de croyances avec seulement des arguments, car il faut aussi se défaire de la charge émotionnelle qu’elles représentent : pour réaliser qu’on a probablement tord, il faut accepter qu’on a été dans l’erreur pendant longtemps, peut-être toute notre vie. Parfois, cela requiert même de revenir sur des choses autour desquelles on s’est construit : ça demande un sacré travail sur soi !

Alors, dans un sens comme dans l’autre, on aura tendance à s’accrocher à ses croyances. À s’enfermer dans le biais de confirmation. Pas par fainéantise intellectuelle, mais parce qu’on ne sait pas faire autrement. Pas pour quelque chose qui nous est aussi fondamental.

C’est pour ça que les agnostiques sont l’exception. C’est pour ça que, quand Dieu est mort, certains ont cherché une solution de recours. On a besoin de sacré, de spiritualité. On est accros à nos croyances. Pour l’un, la solution sera de joindre une secte new age. Un second se tournera vers le néo-paganisme. Un troisième vers une philosophie semi-religieuse comme certaines formes de bouddhisme. Un autre vers un prophète d’un genre nouveau (d’où l’essor des idéologies meurtrières du vingtième siècle). Un dernier croira éliminer les croyances en croyant qu’il n’y a rien.

C’est très dur, d’accepter que l’on ne sait pas, que l’on ne saura sans doute jamais, et que ça n’est pas grave. Une croyance, c’est rassurant. Ça donne du sens, à nos vies. On a été placé là pour servir les desseins de Dieu, pour mener la lutte des classes, ou encore pour atteindre le Nirvana…

Cela paraît extraordinaire que l’athée puisse penser qu’il n’y a aucun but à la vie, et que hakuna matata, mais que penser de l’agnostique, qui lui se dit que peut-être il n’y a aucun but à la vie, ou bien que peut-être il passe complètement à côté de quelque chose…

Publié le 05.11.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

L’Entretien

Je me gare sur le petit parking, avec quelques minutes d’avance. Je regrette déjà d’être venu. C’est du temps perdu.

Cela fait maintenant une semaine que je suis rentré en France, et mes parents m’ont poussé à prendre ce rendez-vous. Fatigué par le voyage et par le froid ambiant —auquel je ne me suis pas encore réhabitué—, j’ai accepté. Maintenant, il faut y aller.

Je sors de la voiture, et me rends dans le bâtiment. Deux personnes font la queue au guichet. Le second se retourne à mon arrivée. Il a un petit sourire résigné. Sur son visage, j’ai l’impression de lire qu’il a attendu toute sa vie…

Heureusement, ce n’est pas mon sort. Une femme d’un âge moyen, visage neutre, vient appeler mon nom. Elle a un joli accent, et son sourire est engageant quand je lui réponds. Elle me guide jusqu’à son bureau, m’invite à m’asseoir, et s’installe elle-même derrière un ordinateur d’apparence vétuste.

Le siège est inconfortable. Le bureau, en contreplaqué. La décoration, impersonnelle. Pour toute vue, la fenêtre dévoile le parking. Gris. Morne. Triste. Je suis pris d’un élan d’empathie pour cette dame, qui s’excuse par avance de potentiels cafouillages : le logiciel de l’agence a été mis à jour dans la nuit, et elle n’y est pas encore rodée.

Elle ouvre donc mon dossier, pour vérifier les données que j’avais renseignées en ligne au préalable. Elle est impressionnée par mon parcours. Me demande des précisions. Je lui présente mon curriculum vitae.

Mais… il est en anglais !

Oui, j’ai fait une partie de mes études et deux stages en entreprise dans des pays anglophones. Je ne veux pas me limiter à la France.

Elle a un temps de réflexion, puis :

C’est tout à votre honneur. Ça change ! D’habitude, les gens ne veulent pas sortir du département…

Je ne dis mot. Il n’y a rien à dire face à ça. Elle me sauve.

C’était où, vos études ?

En Inde.

Oh ! Vos stages aussi ?

Non. Le premier au Ghana, le second au Kenya.

Vous aimez voyager, vous ! Vous êtes allés dans combien de pays ?

En tout ? Une vingtaine.

Elle a un regard que j’ai déjà vu, assez fréquent chez ceux qui voyagent peu. Perdu. Halluciné. Impressionné, aussi. Un regard qui rend humble, tant il rappelle la chance insolente que j’ai.

Elle se reporte au formulaire, et entre ces nouvelles données. Elle continue de me questionner. Je détaille les tâches effectuées lors de mes stages.

Du coup, ça n’est pas vraiment un premier emploi que vous cherchez… Je veux dire, vous avez eu deux expériences, déjà.

En effet…

Elle pianote à deux doigts sur son clavier d’ordinateur. Après une pause, je reprends.

À vrai dire, je ne cherche pas vraiment un emploi…

Elle cesse de pianoter, et me regarde. Interloquée. Inquiète, même.

Et qu’est-ce que vous comptez faire, alors ?

Je souhaite créer mon entreprise.

Ah ?

Oui.

Ah…

Je détaille les démarches que j’ai déjà accomplies, celles que je prévois de faire plus tard. Elle m’écoute patiemment, avec intérêt. Quand j’ai fini, elle reprend :

Je vois que vous êtes autonome. Je ne pense pas qu’on puisse vous aider plus que ça…

Je lui souris en guise de réponse.

Je vais quand même vous proposer un atelier sur la création d’entreprises.

Ah ?

Oui.

Ah.

Ça peut peut-être vous donner des idées, on ne sait jamais.

Soit.

Elle retourne à son logiciel. Pianote. À un moment, elle fronce les sourcils. Un problème avec son logiciel. Elle appelle une collègue, qui la dépanne, et elle finit de me ranger comme elle peut dans les cases étriquées du système qui l’emploie.

Enfin, elle imprime un document récapitulatif, me le tend, et me souhaite une bonne continuation.

Bref, j’ai eu un rendez-vous au Pôle emploi.

Publié le 24.10.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

La Troisième Nuit

Je me tiens aux aguets ; les muscles tendus, prêts à frapper ; l’oreille attentive au moindre son que la bête pourrait laisser échapper.

Le monstre est arrivé chez moi il y a trois nuits, et je n’ai jusqu’à présent réussi ni à l’expulser ni à l’éliminer. Il n’est pas comme ses congénères : il a évolué pour me résister. Depuis, toutes les nuits se répète la chasse, tel un rituel maudit.

Le soir, je vais me coucher, espérant que la nuit précédente ne se répète pas. Je dors depuis quelques minutes, et voilà qu’il me réveille, me narguant d’un vrombissement dans l’une ou l’autre oreille. Alors je me lève, appuie sur l’interrupteur, chausse mes lunettes, et la chasse reprend.

Et là, plus rien. Le silence. Il est furtif, invisible, même. Je ne suis pas croyant, mais je sais quel visage a l’enfer. Moloch a des ailes.

Quand soudain, le voilà, visible pour un instant. Je le combats, mais il esquive tous mes coups. Je ne suis pourtant pas mauvais chasseur, mais ce monstre est plus vif qu’une mouche en plein vol : une pirouette, un tour de passe-passe, et il disparaît à nouveau.

Alors je veille, le cherche du regard. Parfois, il vrombit derrière moi, mais impossible de le voir quand je me retourne. Parfois, il me passe sous le nez, me frôle le visage avant de disparaître aussi subitement. Le harcèlement touche au sublime.

Alors, inlassablement, je fatigue. Je m’assieds sur le lit, et attends sans espoir qu’il se montre. Puis je m’endors, trop fatigué pour lutter. Immanquablement, il vient me réveiller, depuis le creux de l’oreille. Je me relève d’un bond, mais il est déjà parti. Furtif.

La partie de cache-cache continue ainsi cycle après cycle, heure après heure. Quand soudain, le réveil sonne. Je n’ai presque pas dormi de la nuit, encore une fois. Je prends une douche, puis pars au travail. Bien évidemment, l’impertinent reste à couvert.

Nous sommes maintenant au milieu de la troisième nuit. Je suis épuisé. J’en ai assez. Ce vampire me rend fou.

Et là, l’improbable se produit : il entre dans mon champ de vision. Plus par réflexe qu’autre chose, mes mains se tendent. Le coup porte. Je vérifie, et le vois. Là, au milieu d’une flaque de sang. Mon sang, qu’il ponctionne depuis trois nuits.

Je n’ose y croire. J’attends, mais le silence s’impose. Heureusement, on est maintenant samedi, et je pourrais m’offrir une grasse matinée.

Dieux, que je hais les moustiques !

Publié le 24.09.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Nuisance télévisuelle

Lors de mon récent séjour à Kericho, j’ai été agacé de trouver un téléviseur allumé dans chacun des restaurants où j’ai mangé. Bruyants, aux images bougeant incessamment, quémandant l’attention y compris quand on ne souhaite pas leur accorder le moindre moment. Par chance, la plupart des émissions étaient diffusées en swahili et ont donc moins pollué mon cerveau.

Le truc, quand on voit une télé qui ne parle pas notre langue, c’est qu’on la comprend mieux. Sitôt que le discours n’est plus, il reste la diction infantilisante des journalistes, les vociférations des politiciens, les gesticulations des émissions-poubelle, la vulgarité des réclames et, parfois, furtivement car les tenanciers zappaient rapidement, la sérénité d’un film documentaire.

De fait, il n’y a que deux choses appréciables à la télévision, et nul besoin de cette fâcheuse pour en profiter : les documentaires et la fiction se retrouvent facilement sur Internet. Pour le reste, tout est à jeter ; ce n’est que du temps perdu, une grossière propagande, un gâchis d’encéphale…

Protégez-vous : détruisez votre télé.

Publié le 21.09.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Quatrième bougie

Quatre ans.

Quatre ans. Plus j’y pense, et plus je trouve ça fou…

Quatre ans… À une exception près, aucun de mes autres blogs n’a connu ne serait-ce que la moitié de cette longévité. Et ladite exception est le journal de voyage que j’ai entamé en partant vivre en Inde…

Quatre ans… Où étais-je, il y a quatre ans ?

Je n’étais pas né. Une autre vie. Je terminais ma licence de cinéma et une participation de dix ans à une association. La fin d’une ère. Tant de choses se sont passées depuis…

Aujourd’hui, je termine mon stage de fin d’études, au Kenya. J’ai vécu sur trois continents. J’ai fini mes études, et je prépare les prochaines aventures. Je vous en dirai plus le moment venu… En attendant, je compte profiter des trois prochains mois pour avancer sur des projets trop longtemps laissés de côté, dont… comme la fusion des blogs que j’avais annoncée l’an dernier.

Je n’ai pas vraiment eu le temps de m’y atteler, et pour cause. Cette dernière année fut un gros morceau. Mon projet de fin d’études m’a pris énormément de temps et d’énergie, et j’en suis fier comme tout. Malheureusement, il m’a laissé moins de temps pour écrire, mais j’ai une liste longue comme le bras de sujets que je souhaite traiter, de brouillons qui traînent, de textes en anglais que je souhaite traduire…

L’année à venir promet d’être riche !

Publié le 19.09.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Vivre plusieurs vies

Je pense au temps passé, et une idée me frappe. J’avais déjà exprimé cette idée il y a quelques années, mais elle est retournée nager dans les courants profonds où se plaisent la plupart des idées. Aujourd’hui, comme cela arrive parfois, elle a refait surface.

Cette idée est simple : j’ai vécu plusieurs vies.

Je ne parle pas de réincarnation, bien que je trouve cette autre idée séduisante. Non, je parle de quelque chose d’infiniment plus beau, plus complexe, plus incroyable.

Voyez-vous notre personnalité est définie par la structure de notre cerveau. Au fil des expériences que nous vivons, nos neurones s’interconnectent de nouvelles manières, et notre structure cérébrale évolue imperceptiblement, changeant subtilement ce que nous sommes.

Pour le dire autrement, nous sommes le résultat de notre expérience. Nous apprenons, progressons, au fil de notre vie, si bien que la personne que nous sommes maintenant est très différente de celle que nous étions il y a vingt ans, ou de celle que nous serons dans vingt ans.

Encore heureux. Imaginez un peu la tristesse que ce serait de stagner, pour toujours la même personne, avec les mêmes défauts, les mêmes croyances inutiles, les mêmes faiblesses. Nous grandissons. Nous mûrissons. Nous nous éduquons, du latin ex ducere, ‹ extraire [de l’ignorance] ›.

C’est grâce à ce phénomène que nos cultures sont apparues. Que nous avons commencé à bâtir nos excroissances technologiques. Que nous sommes capables de traverser les océans, de nous élever dans les airs, de communiquer par delà les siècles et les continents…

Souvent, ce changement est lent, imperceptible, évoluant lentement au fil des ans. Nous ne sommes plus qui nous étions il y a un an, mais il y a continuité. Une vie.

Parfois, le changement est bien plus brusque. Brutal. Paradigmatique. Il y a un avant, et un après, et il est impossible d’ignorer ce moment où l’improbable est devenu réel. Ce moment peut être plus ou moins bref, mais le résultat est le même : après un événement donné, nous ne sommes radicalement plus la même personne.

Dans mon cas, j’ai connu un tel moment il y a deux ans, alors que je déménageais en Inde. J’aurais pu continuer à rêver d’un départ prochain, mais j’ai préféré me réveiller, et faire du rêve une réalité. Mon ancien moi est mort dans cet avion, et j’y suis né.

Maintenant, cela fait un peu plus de deux ans que je vis hors de France, et je m’apprête à y retourner, le temps de quelques mois. La nostalgie me prend et, en revenant sur mes pas, je réalise combien j’ai changé. C’est un sacré bout de chemin que j’ai parcouru, et je n’ai qu’une envie : continuer.

Publié le 15.09.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Apprendre à travailler ensemble

Quand j’ai rejoint mon école, l’an dernier, je me souviens que mes camarades et moi avions beaucoup de préjugés, débutants que nous étions… L’un d’entre eux concernait le rôle de chacun, même si nous n’aurions osé l’avouer devant nos enseignants.

Les programmeurs pensaient ainsi :

Sans nous, il n’y a pas de jeu. Les graphistes sont utiles pour faire un joli jeu, mais ça n’est pas indispensable pour qu’un jeu soit amusant. Puis, ils ne travaillent pas vraiment… Ils dessinent. Les designers ? On ne sait pas vraiment ce qu’ils font. Tout le monde peut trouver des idées, non ? Ils ne sont pas utiles… Non, vraiment, c’est nous qui faisons le jeu.

Les graphistes pensaient ainsi :

Soit, les programmeurs sont utiles, avec leurs trucs de geeks, mais ils ne réalisent pas à quel point on est important. Sans nous, on en serait encore à Pac-Man et Tetris… Et encore, ils n’auraient pas d’interface. Personne ne veut jouer avec de la ligne de commande. Les designers ? Ah, bah pareil, on ne voit pas trop à quoi ils servent. Nous aussi, on a des idées…

Les designers pensaient ainsi :

Sérieux les mecs ? Vous ne vous rendez vraiment compte de rien… Heureusement qu’on est là, parce qu’on ne voudrait pas voir vos simulacres de jeux… Allez, retournez jouer avec vos dessins et votre code, et laissez faire les gens sérieux…

Bien entendu, c’est exagéré. C’est seulement pour que vous ayez une idée de ce qui se passait dans nos têtes.

Toujours est-il qu’on a eu un premier projet en équipe, où il nous a fallu travailler tous ensemble. Voici ce qui a changé dans nos têtes.

Pour les programmeurs :

Les graphistes dessinent n’importe quoi, ils n’ont aucune idée des contraintes d’optimisation du code… Et les designers sont usants, à vouloir nous dire comment faire notre travail.

Pour les graphistes :

Qu’est-ce que c’est que ces gens qui veulent dicter notre façon de travailler ? Ils connaissent notre métier, peut-être ?

Pour les designers :

On le savait. C’est tous des incompétents. Heureusement qu’on est là…

Ah oui, ça n’est pas joli. Ne vous étonnez donc pas comme ça ! C’est la première fois qu’on travaille tous ensemble… À quoi vous attendiez-vous ?

Et donc nous avons tous eu des cours de dessin. Rien de bien méchant : tout juste de quoi mieux comprendre nos amis graphistes. Pareil avec la programmation. Je me souviens de l’un de mes camarades designers qui, ne comprenant rien au code qu’il devait analyser, s’est exclamé que jamais il ne sous-paierait un programmeur.

Mais rien de semblable pour le design.

Jusqu’à la fin de l’année, du moins. Pour un projet, on a réuni tout le monde pour une session de brainstorming. Nous étions partis très loin du sujet donné, faisant des liens que beaucoup ne comprenaient pas, proposant parfois des idées qui semblaient démentes, sans jamais rien refuser.

Après la séance elle-même, nous leur avons montré comment nous avons relié les idées entre elles pour créer des premières ébauches de mécaniques et concevoir une expérience de jeu. Partant de là, nous avons défini les moyens (graphiques, par exemple) nécessaires à l’obtention de cette expérience.

D’un coup, ils ont compris pourquoi on insistait parfois sur des détails qui ne leur semblaient pas essentiels : nous, designers, avons la vision du jeu et, plus important, de ce que le joueur doit ressentir.

Depuis, nous avons tous une vision plus claire du rôle de chacun ; nous ne méjugeons plus les contraintes rencontrées par nos camarades. Tout simplement, nous avons appris à travailler ensemble.

C’est, je crois, l’un des aspects de ma formation qui me plaît le plus. J’apprends le game design, certes, mais au contact d’autres professions.

Publié le 24.04.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

La Découverte du feu

Traduction du texte de Our Story: The Discovery of Fire, par le vidéaste Melodysheep.

Le Feu.

Notre premier véritable développement technologique…

Il y a si longtemps… C’était un cadeau du Titan Prométhée. Un cadeau qu’il a volé aux dieux, qui étaient terrifiés à l’idée de ce que nous pourrions faire avec le Feu, s’il arrivait entre nos mains…

Ce qui soulève la question : qu’avons-nous fait ?

Tout ça parce qu’il nous a donné le Feu. Notre premier véritable développement technologique…

Nous disposons de pouvoirs incroyables. Le pouvoir de transformer, de détruire, de créer. Ce qui nous amène à une évidente conclusion…

Nous sommes des dieux, maintenant.


  1. La première trace écrite d’une éclipse solaire date de cette période. N.D.T. 

Publié le 28.03.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

L’Image de soi

Quand je me suis mis pour de bon à la photographie, je me suis vite amusé à appuyer sur le déclencheur face à des paysages, le cours des nuages, les fleurs… En somme, je me plaisais à enregistrer l’éphémère, à arrêter le temps.

Le temps passant, l’envie me pris de tirer des portraits. Après tout, plus que la Nature, c’est l’humain qui m’a toujours fasciné, d’une manière ou d’une autre… Le problème, c’est que, pour photographier les gens, il faut accepter un contrat tacite, et accepter d’être pris en photo.

Quand j’étais petit, ça ne me posait aucun problème… Je profitais encore de cette absence d’inhibition qui sied si bien aux enfants. Mais en grandissant, j’ai eu un rapport à mon corps assez désastreux. Encore maintenant, lorsque je vois les rares clichés où je figurais, je ressens comme un certain inconfort… Photographier, pourquoi pas, mais être un sujet, c’est une autre histoire.

Ce n’est que lors de ma dernière année en France que j’ai entamé la lente redécouverte de mon corps… Tout d’abord, j’ai profité d’hériter d’une jolie veste de mon grand-père pour m’essayer au vêtement classique. J’avais toujours aimé les costumes, les beaux tissus… mais je n’avais jamais osé m’y mettre. Une fois la porte du Nouveau Monde franchie, je m’y suis engouffré avec un plaisir fou. Et maintenant que j’habite en Inde, je profite des prix —dérisoires— pour acquérir de belles pièces que je ne pourrais absolument pas m’offrir en Europe : costumes en haute mesure, châles en pashmina… tout y passe.

Parallèlement à ces folies sartoriales, je me suis mis au sport. Quelques mois de musculation, pour commencer, puis je me suis mis au yoga en arrivant sur le Sous-Continent. Une heure et demie, deux fois par semaine, en moyenne. Puis, quelques mois plus tard, j’ai suivi le conseil d’un ami et ai poussé la porte d’un spa pour un massage intégral. Là aussi, c’est devenu une habitude. Peu à peu, j’apprivoise mon corps et m’y confronte. J’apprends à l’assumer.

Cependant, qu’il s’agisse des tissus, du sport ou des massages, c’est un apprentissage tactile, intime. Je ne ressens plus de gêne quand on me touche, mais je suis longtemps resté mal à l’aise à l’idée qu’on me tire le portrait.

Et là, l’Inde m’est venue en aide.

Voyez-vous, la société indienne a deux particularités intéressantes. D’une part, comme un peu partout en Asie, la photographie y est appréciée. J’ai vu des gens me demander d’être photographiés sans même espérer récupérer le cliché. Le simple fait de mitrailler semble déclencher la sympathie générale. D’autre part, l’Inde possède sa propre diversité culturelle, mais sans être un pays cosmopolite. Les étrangers n’y sont pas si courants, et une curiosité un peu invasive existe à notre égard.

Du coup, très souvent lors de mes voyages, les gens me regardent ostensiblement, m’abordent pour me demander d’où je viens ou d’être pris en photo avec moi. Ou plus simplement, ils me tirent le portrait ou me filment sans se soucier de discrétion ou de mon autorisation, un peu comme si j’étais une bête sauvage, une attraction passagère, un monstre —au sens premier du terme, quelque chose que l’on mon(s)tre du doigt…

Les premières fois, je m’en suis amusé… Après tout, pourquoi pas, et la situation peut être cocasse. Très vite, pourtant, je m’en suis lassé, puis agacé. Je suis un être humain, et je me définis par bien plus que ma couleur de peau ou mes origines ethniques, et l’idée d’être ainsi catalogué pour des critères si superficiels est malsaine…

Puis, au fil du temps, j’ai voulu me mettre au portrait. L’exercice me plaît, et le Sous-Continent semble l’endroit idéal pour s’y mettre. Alors j’ai dû accepter ce contrat dont je parlais plus haut. Il m’a fallu accepter d’être l’objet des regards, d’être un sujet, même si c’est ‹ le blanc › qui est photographié plutôt que l’individu. Il y a toujours ce côté ‹ bête sauvage ›, mais j’apprends à endosser ce rôle.

En fin de compte, l’Inde m’a appris à lâcher prise, à accepter mon image plus sereinement, et tant pis si je finis dans l’album d’un illustre inconnu. Tant pis… ou tant mieux.

Publié le 27.03.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Plus Étonnant

Quel est le fait le plus étonnant que vous puissiez partager avec nous à propos de l’Univers ?

La question est posée par un lecteur du magazine Time, au célèbre astrophysicien Neil de Grasse Tyson. Voici sa réponse…

Le fait le plus étonnant… C’est de savoir que les atomes qui permettent la vie sur Terre, les atomes qui composent le corps humain sont traçables jusqu’aux creusets qui ont cuit les éléments légers pour donner les éléments plus lourds, sous des conditions extrêmes de températures et de pression.

Ces étoiles, les plus massives d’entre toutes, devinrent instables dans leurs dernières années. Elles se sont ramassées avant d’exploser, éparpillant leurs précieuses entrailles au travers la galaxie… Des entrailles faites de carbone, d’azote, d’oxygène, et tous les ingrédients fondamentaux de la vie.

Ces ingrédients ont rejoint des nuages de gaz qui se sont condensés, ramassés, pour former la nouvelle génération de systèmes stellaires —des étoiles autour desquelles orbitent des planètes. Et ces planètes ont hérité des ingrédients pour la vie.

De fait, quand je lève les yeux vers le ciel nocturne, et je sais que, oui, nous faisons partie de cet Univers, on est dans cet Univers, mais peut-être plus important que ces deux faits réunis, que l’Univers est en nous.

Quand je pense à cela, je lève les yeux… Beaucoup de gens se sentent petits, parce qu’ils sont petits et que l’Univers est grand, mais je me sens grand, parce que mes atomes viennent de ces étoiles.

Il y a là une connexion. C’est tout ce qu’on veut, dans la vie ! On veut se sentir connecté. On veut se sentir pertinent. On veut se sentir comme… un participant au cours des événements, des activités qui nous entourent. C’est précisément ce qui nous définit, simplement en tant qu’êtres vivants…

Publié le 19.03.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Déclaration d’indépendance du Cyberespace

Il y a vingt ans jour pour jour, le 8 février 1996, John Perry Barlow, membre fondateur de l’Electronic Frontier Foundation, est à Davos, en Suisse. Il apprend que les États-Unis viennent de passer une loi inique en vue de réguler les télécommunications. Excédé par cette nième tentative de brider Internet, il réplique. C’est cette réplique, plus d’actualité que jamais, que je vous traduis aujourd’hui.


Gouvernements du monde industriels, géants usés de chair et d’acier, je viens du Cyberespace, le nouveau domicile de l’Esprit. Au nom du futur, de vous demande à vous, qui êtes du passé, de cesser de nous importuner. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous ; vous n’avez aucune souveraineté là où nous nous rassemblons.

Nous n’avons pas de gouvernement élu, et il est peu probable que nous en ayons un jour, aussi je ne m’adresse à vous sans plus d’autorité que celle avec laquelle la Liberté elle-même parle. Je déclare que l’espace social mondial que nous construisons est naturellement indépendant des tyrannies que vous essayez de nous imposer. Vous n’avez ni légitimité à nous gouverner, ni de réelle méthode de coercition que la raison nous inciterait à craindre.

Les gouvernements dérivent leur pouvoir du consentement du peuple. Vous n’avez ni demandé ni reçu le nôtre. Nous ne vous avons pas convié. Vous ne nous connaissez pas ni ne connaissez notre monde. Le Cyberespace ne se trouve pas dans vos frontières. N’espérez pas le construire, comme s’il s’agissait d’un projet de construction publique. C’est impossible. Il s’agit d’un acte de la nature et croît de soi-même au travers nos actions collectives.

Vous n’avez ni participé à la Grande Conversation ni créé les richesses de nos marchés. Vous ne connaissez notre culture, notre éthique, ni les règles tacites qui apportent déjà à notre société plus d’ordre que ne le pourrait aucune de vos ingérences.

Vous prétendez qu’il y aurait chez nous des problèmes que vous devriez résoudre. Vous utilisez cette excuse pour nous envahir. Nombre de ces problèmes n’existent pas. Là où se trouvent les véritables conflits, où sont causés des dommages, nous les identifierons et les traiterons avec nos propres moyens. Nous érigeons notre propre contrat social. Cette gouvernance émergera de notre monde, c du vôtre. Nos mondes sont différents.

Le Cyberespace est constitué de transactions, de relations, de la pensée même, arrangée comme une onde stationnaire sur la toile de nos communications. Notre monde est partout. Notre monde n’est nulle part. Mais notre monde n’est pas où résident les corps.

Nous créons un monde que tous peuvent pénétrer, sans privilège ni préjudice de race, de classe, de force militaire ou de naissance.

Nous créons un monde où tous, partout, peuvent exprimer leurs opinions, même les plus iconoclastes, sans craindre d’être réduits au silence ou à la conformité.

Vos concepts légaux de propriété, d’expression, d’identité, de mouvement, et de contexte ne s’appliquent pas à nous. Ils sont fondés sur la matière, mais il n’y a pas de matière ici.

Nos identités n’ont pas de corps, aussi, contrairement à vous, nous ne pouvons obtenir l’ordre par la coercition. Nous estimons que c’est de l’éthique, d’un souci éclairé de l’intérêt propre et du bien commun que notre gouvernance émergera. Nos identités peuvent être distribuées sur nombre de vos juridictions. La seule loi que toutes nos cultures constitutives reconnaissent est la Règle d’Or 1. Nous espérons construire nos propres solutions sur cette base, mais nous ne pouvons accepter les solutions que vous tentez de nous imposer.

Aux États-Unis, vous avez créé aujourd’hui une loi, le Telecommunications Reform Act, qui répudie votre propre constitution et insulte les rêves de Jefferson, Washington, Mill, Madison, Toqueville et Brandeis. Ces rêves renaissent aujourd’hui, en nous.

Vous êtes terrifiés de vos propres enfants, qui sont natifs d’un Nouveau Monde où vous serez toujours des immigrés. Parce que vous les craignez, vous confiez à vos bureaucraties les responsabilités parentales que vous êtes trop lâches pour affronter vous-mêmes. Dans notre monde, tous les sentiments et expressions de l’humanité, du plus vil au plus pur, font partie d’un tout homogène, la Conversation mondiale des bits. Nous ne pouvons séparer l’air qui étouffe de l’air sur lequel les ailes s’appuient pour voler.

En Chine, en Allemagne, en France, en Russie, à Singapour, en Italie et aux États-Unis, vous essayez de confiner le virus de la Liberté en érigeant des postes de garde aux frontières du Cyberespace. Ces derniers contiendront peut-être la contagion quelque temps, mais ils ne fonctionneront pas dans un monde bientôt couvert de médias porteurs de bits.

Vos industries, toujours plus obsolètes, voudraient se perpétuer en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui prétendent réguler la parole elle-même au travers du monde. Ces lois déclareraient les idées un autre produit industriel, sans plus de noblesse que de la fonte. Dans notre monde, tout ce qu’un esprit humain peut créer peut être reproduit et distribué infiniment, à coût nul. L’acheminement mondial de la pensée n’a plus besoin de vos usines.

Ces mesures de plus en plus agressives et coloniales nous placent dans la même situation que les précédents amoureux de la Liberté et de l’autodétermination qui durent rejeter l’autorité de pouvoirs éloignés et mal informés. Nous devons déclarer nos personnalités virtuelles exemptes de votre souveraineté, même si nous continuons à accepter votre loi pour ce qui est de nos corps. Nous nous répandrons à travers la planète de façon à ce que personne ne puisse stopper nos pensées.

Nous allons créer une civilisation de l’Esprit dans le Cyberespace. Qu’elle soit plus juste et humaine que le monde précédemment façonné par vos gouvernements.


  1. Ne pas faire à d’autres ce qu’on n’aimerait qu’ils nous fassent. NdT. 

Publié le 08.02.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Comprendre les années 90

Alors que je procrastinais, en fin d’après-midi, je suis tombé sur une série de tweets par un certain Noah Smith, à propos des années 90, et de ce qui nous manque, depuis le nouveau millénaire. C’est écrit de son point de vue d’Américain, mais je me suis dit que ça en intéresserait tout de même plus d’un ici 1.


Les natifs du numérique ne semblent pas vraiment comprendre les années 90, ni à quel point elles étaient géniales. J’aimerais expliquer…

Oui, dans les années 90 nous n’avions pas nos smartphones, le mariage gay, les réseaux sociaux ou un président noir. Ce que nous avions était des attentes.

Aussi fou que cela paraisse, j’ai grandi avec l’idée qu’un holocauste nucléaire était inéluctable. Tout ça changea brutalement quand l’URSS est tombée en 1991. Soudain, nous allions vivre. Et une vague de liberté s’est répandue dans le monde. Nous venions de survivre à la Fin de l’Histoire.

Au milieu des années 90, le Web devint grand public. Le monde entier s’ouvrait d’un coup —comme si nous avions découvert une quatrième dimension. Avant 1994, si vous vouliez apprendre quelque chose, il fallait demander à quelqu’un ou regarder dans une encyclopédie faite de papier. Imaginez-vous ça ? Dès lors, en quelques clics, vous pouviez discuter avec des millions d’étrangers. Ça a changé en moins de deux ans !

Dans le même temps, la société a évolué rapidement. Ma mère était femme au foyer dans les années 80. En 2000, des femmes étaient à la tête d’entreprises, avocates, médecins !

Les années 80 étaient le pire d’une grande vague de crime. Les villes étaient des zones à éviter. Mon année de naissance a eu le plus haut taux de crime adolescent jamais enregistré… Et soudain, en une demi-décennie, le siège s’est levé. La criminalité a réduit plus que de moitié. On pouvait habiter en ville à nouveau.

L’augmentation du niveau de vie qui a suivi —en partie dû au travail des femmes— était simplement incroyable. La productivité a explosé. Tout le monde était confiant en la technologie. On vivait dans un roman de Vinge —on vivait la Singularité !

Bien sûr, la bulle de 2000 nous menait à des hauteurs vertigineuses… Des jeunes de mon université devinrent riches en un été en passant leur stage à Amazon. On ne se préoccupait presque nullement du travail qu’on ferait. Quelque chose se profilerait. On finirait riches à peine nous serions fatigués des jeux vidéo.

On s’est mis à croire que ce rythme d’amélioration était la nouvelle norme. En termes économiques, on parle d’extrapolation quantitative. Or, comme Miles Kimbal vous le dirait, le bonheur dérive d’améliorations dans les perspectives d’avenir.

Le capital de cette extrapolation quantitative, et le bonheur qu’on en tirait, étaient ce qui ont rendu les années 90 si géniales.

Ensuite, on a eu Bush, le 11 septembre, la guerre en Iraq, Katrina, Poutine, le réveil de la Chine, la banqueroute de Lehman, la crise de 2008, le Tea Party, et maintenant… Trump !? Quinze ans sans augmentation notable des revenus, la faillite de la famille, le ralentissement de la productivité, les inégalités, une polarisation bipartisane croissante, la fin de la Pax Americana.

Tous les rêves des années 90 peuvent peut-être encore se réaliser, mais nous avons maintenant que la route pour les atteindre sera plus longue, difficile, et cabossée.


  1. Comme on change de format (de tweets à billet de blog), je me permets d’adapter en traduisant. J’espère rester fidèle à l’esprit de son texte malgré cela… 

Publié le 29.01.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Qu’est-ce qu’un dieu ?

Nouvelle traduction d’une vidéo de Jason Silva. Décidément, le bonhomme fait réfléchir…

Qu’est-ce qu’un dieu ? Qu’est-ce que penser à quelque chose de sacré, qui nous dépasse, infini, sans limites ? L’histoire humaine semble si habituée à cette inclinaison pour le divin… Nous voulons croire qu’il y a quelque chose de plus. Et nous voulons pouvoir nous connecter avec cet être supérieur, avec cette croyance que quelque chose nous dépasse, excède nos capacités de compréhension.

Aussi nous voyons des dieux partout, avec leurs mythes et métaphores. Des dieux anciens, nouveaux, des dieux vengeurs… Ils apparaissent et s’évanouissent tout au long du cours des civilisations. De tout temps, l’Humanité a voulu célébrer ce qui nous apporte la vie. Quelle est cette chose qui nous a permis d’émerger ?

Le Soleil. L’étoile au-dessus de nos têtes est la source de tous nos mythes, rêves et espoirs. Elle a donné vie au monde, fait naître la vie. Son cœur brûle à dix millions de degrés et consomme des millions de tonnes de matière par seconde. Nous-mêmes sommes composés de restes de ses sœurs tombées…

Les conditions préalables à notre Humanité, voilà certainement ce qu’est un dieu, n’est-ce pas ? Que la lumière soit !

Il est aussi grand qu’un million de Terres, nous illumine depuis plusieurs millions de kilomètres… Il a régné sur nous depuis des milliards d’années et prospérera encore pour autant…

Je trouve ça fascinant.

Publié le 08.01.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Nocturne

Je viens de rentrer chez moi, après un atterrissage de nuit. J’ai toujours trouvé qu’il y a une certaine beauté dans un atterrissage nocturne sur une mégapole, au-delà du sentiment de retour à la maison.

Aussi loin que puisse porter l’horizon, les lumières sont partout, dévoilant des artères, un poumon, une vie grouillant, quel que soit l’endroit où l’on pose le regard. C’est une vue qui réveille. Dans son éternel combat contre Mère Nature, l’Homme a gagné depuis longtemps, ouvrant les portes d’un Éden infernal où nous sommes nos propres dieux.

C’est une vision effrayante, d’un certain point de vue. Mais que ça nous excite ou nous frappe d’horreur, nul ne peut nier la beauté et la grandeur de cette scène : l’humanité à la conquête de son antique peur du noir, victorieuse.

Publié le 05.01.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

Bientôt une civilisation spatiale ?

On vit une époque extraordinaire. J’en ai encore eu confirmation l’autre jour, alors que je lisais un article de Calimaq. Petit rappel des faits…

Il y a quelques décennies, les états participant à la conquête spatiale signaient un Traité de l’espace affirmant que tout ce qui ne se trouve pas dans l’atmosphère terrestre ne pouvait être approprié par un état. Dans le contexte de l’époque, c’était particulièrement sage. Ça évitait une guerre des étoiles en lieu et place d’une course à la Lune.

Il y a quelques semaines, Obama a promulgué une loi autorisant les compagnies américaines à revendiquer la propriété de ressources naturelles hors de l’atmosphère terrestre. Pour l’anecdote, ça ne rompt pas le précédent traité, car les États-Unis ne revendiquent pas de souveraineté sur ces ressources… Néanmoins, cette loi change beaucoup de choses : si les ressources spatiales peuvent être privatisées, alors il ne s’agit plus d’un bien commun. Ça a de quoi en chatouiller plus d’un, et c’est bien compréhensible…

Cependant, c’était inévitable. Tôt ou tard, avec ou sans l’aval d’un état terrien, les humains auraient déclaré comme leur appartenant des portions de sol extra-terrestre. Nous savons déjà que des organisations comme Mars One et des visionnaires comme Elon Musk ambitionnent de coloniser Mars avant la moitié du siècle. D’autres compagnies, Deep Space Industries et Planetary Resources, parlent de miner des astéroïdes. Bref, ce n’est vraiment qu’une question de temps…

Pourtant, la loi américaine que nous évoquions ne fait qu’ouvrir la voie. Imaginez-vous que des colons humains sur Mars, Vénus, Titan ou Europe tolèrent longtemps le diktat de politiciens terriens ? Moi non plus. Même en acceptant l’idée de colonies appartenant à un pays terrien, les nouveaux territoires déclareraient leur indépendance dès qu’ils atteindront une certaine population et une certaine autonomie. Alors dans le cadre d’une exploration spatiale privée 1, vous pensez bien…

Personnellement, je trouve que c’est très bien comme ça. Au-delà des considérations politiques, ça me fait rêver… L’humanité commence une saga de science-fiction grandeur nature, et nul ne sait où tout ça nous mènera. Une grande page de notre Histoire s’ouvre devant nous : celle où la civilisation humaine quitta le berceau. Ouah ! Vous le ressentez, vous aussi, ce frisson ?

C’est l’excitation qui précède l’aventure !


  1. Si certains espèrent encore une colonisation spatiale publique, mettez-vous à la page. Les politiciens n’étaient réellement motivés que par battre l’adversaire dans ce gigantesque bras de fer qu’était la Guerre froide. Depuis, les budgets des organisations spatiales publiques n’en finissent pas de baisser. C’est triste, mais la science motive moins ces gens-là que taper sur leur voisin. On peut espérer, en revanche, que l’argent soit une motivation suffisante pour certains. Qu’on aime ça ou non, c’est ainsi. 

Publié le 19.12.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Pour un Serment d’Hippocrate vidéoludique

Il y a deux écoles, chez les game designers. La première —la plus ancienne et la plus répandue— construit des jeux autour de mécaniques plus ou moins simples, plus ou moins nombreuses, avec pour objectif l’amusement du joueur. La seconde essaie d’aller plus loin, d’utiliser le potentiel artistique du support ludique. Vous le savez, j’appartiens à la seconde.

Le jeu est un support extraordinaire. Si le cinéma, la musique ou la littérature savent nous faire passer en quelques minutes d’une émotion à l’autre, c’est parce qu’ils ne nous font pas vivre de nouvelles émotions. Dans la ‹ vraie vie ›, il nous faut bien plus de temps pour changer d’état émotionnel. Ils ne font que nous rappeler intelligemment des émotions passées. Et, déjà ainsi, ces médias disposent d’une influence formidable sur nos idées, nos sentiments, notre personnalité.

Je me souviens d’un cours d’historiographie du cinéma, il y a quelques années de cela. Mon enseignante nous avait parlé d’une réalisatrice qui avait participé à la propagande hitlérienne. Ce faisant, la réalisatrice en question n’interrogeait que l’esthétique de ses films. Il lui semblait évident que ce n’était ‹ que des films ›, qu’elle n’avait aucun impact autre que sur des œuvres. Ce n’est que bien plus tard qu’elle aura compris les conséquences de ce qu’elle avait fait, consacrant la fin de sa carrière à essayer de se racheter…

Le jeu vidéo dispose du même potentiel, et plus encore. Parce que le joueur est acteur de l’œuvre, il aura besoin de plus de temps pour passer d’une émotion à l’autre. N’avez-vous jamais remarqué avoir besoin de plus de temps après une partie qu’après un film pour changer d’état émotionnel et revenir à la ‹ vraie vie › ? En jouant, on vit de nouvelles émotions, tout simplement.

Dès lors, les ludiciens ont, à l’instar des cinéastes, une responsabilité, un engagement à prendre vis-à-vis de leur public. Une sorte de Serment d’Hippocrate vidéoludique. Parce que je peux changer les gens, je peux changer le monde. J’ai donc le devoir de ne pas l’empirer. De présenter au monde des jeux qui montrent le meilleur de ce média. Je ne peux pas me contenter de ne prêter attention qu’au gameplay. L’expérience et le message que mes jeux véhiculeront importent tout autant.

C’est pour ça que j’appartiens à la seconde école.

Publié le 18.12.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Exception française

Il existe un misonéisme latent dans nos sociétés. On pourrait croire que c’est un phénomène nouveau, un contrecoup de l’accélération indéniable des changements techniques et culturels, mais il n’en est rien. Internet et le jeu vidéo font face aux mêmes résistances que la télévision, la radio ou le cinéma avant eux.

À cette tentation conservatrice, la France adjoint un étonnant 1 rejet des professions créatives… Combien de fois ne m’a-t-on pas demandé si je ne préférerais pas m’orienter vers un ‹ vrai métier ›… Comme s’il était étrange, voire malsain, de joindre l’utile à l’agréable, de se faire plaisir en travaillant plutôt que de suer sang et eau pour gagner sa vie… Pourtant, je n’ai rencontré ce concept qu’en France. Ailleurs, le game design est un métier comme un autre, honorable, voire cool… Longtemps, cette exception culturelle française 2 fut pour moi une énigme. Cependant, j’ai fini par trouver une hypothèse.

Je vous avais déjà parlé de cette idée selon laquelle le langage influe notre pensée plus qu’on n’aimerait l’admettre. Je crois que nous avons là un nouvel exemple de ce phénomène. En effet, on dit des créatifs qu’ils travaillent dans le ‹ divertissement ›. Le ‹ divertissement ›, vous y songez ? Petit rappel de définition 3, si vous le voulez bien :

Du latin divertere, détourner. […] Ce qui détourne des choses sérieuses. […] Récréation, amusement. […] Occupation plus ou moins agréable qui détourne l’homme de lui-même […]

Est-il besoin d’ajouter quoi que ce soit ? Comment a-t-on pu en arriver à définir ce qui nous re-crée, ce qui nous fait naître à nouveau, comme une diversion, comme un oubli de soi ? Je trouve ça dramatique.

En comparaison, s’amuser, c’est ne pas muser, c’est-à-dire ne pas flâner, ne pas perdre son temps… En bref, être actif. Vivre. Et en anglais, l’entertainment consiste à… s’entretenir. Là où les Anglo-saxons voient une activité bénéfique et nécessaire au bien-être humain, nous avons réussi à déceler une diversion, quelque chose qui nous éloigne de notre nature qui consiste à… À quoi, au vrai ? À se morfondre dans un métro-boulot-dodo mortifère ?

On a un problème. Un gros problème.


  1. C’est assez perturbant, quand on connaît la réputation de la France en matière de mode, de cuisine, de musique… et ses ambitions quant au cinéma ou à la littérature… Dans beaucoup de langues, d’ailleurs, l’expression ‹ joie de vivre › est prononcée telle que, non traduite… Vraiment, vue de l’étranger, cette incohérence française est pour le moins surprenante. 

  2. Certains trouveront cruel de rappeler ici le désastre de la création française à destination du grand public. Pourtant, ça en vaut le coup : n’avez-vous pas remarqué qu’il ne reste que deux genres, le drame social (une catastrophe) et la comédie (tantôt réussie, tantôt catastrophique) ? Ça m’a frappé, quand l’un de mes amis indiens m’a demandé quel film français je lui conseillerais, que je n’aie aimé dans cette catégorie que des comédies, voire des farces.

    On me rétorquera qu’il y a des exceptions. Il y en a, c’est vrai. On me citera Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain en exemple. Il revient toujours, quasi seul, quand je parle de ce sujet. Un seul film, qui a quatorze ans en prime. Elle fait belle figure, l’exception culturelle française… 

  3. Définitions du Wiktionnaire pour divertissement, muser, entertainment

Publié le 18.12.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Redécouvrir le douzième principe

Ce matin, en faisant ma veille, je tombai nez à nez avec 12th Principle, invitant à redécouvrir le plus méconnu des principes du manifeste Agile. Traduction.


Autant parmi ses défenseurs que ses détracteurs, le développement Agile a la réputation d’être anti-commandement et anti-contrôle, que le Manifeste Agile1 promeut (voire requiert) des organisations horizontales décentralisant la prise de décision en faveur d’individus émancipés. Pourtant, aucune des quatre valeurs ni onze des douze principes d’Agile ne se préoccupe d’organisation. Cette réputation est plus probablement due aux préférences des rédacteurs du manifeste et de ses premiers adeptes qu’à quoi que ce soit d’inhérent au texte. Le seul conseil aux organisations se trouve dans le dernier principe :

Réalisez les projets avec des personnes motivées. Fournissez-leur l’environnement et le soutien dont ils ont besoin et faites-leur confiance pour atteindre les objectifs fixés. 2

Unique au sein du manifeste, le douzième principe porte sur l’organisation, non sur l’effort lui-même. Cependant, il ne prescrit ni promeut aucune structure d’organisation. À la place, il suggère aux membres de l’organisation ce qui est nécessaire pour un environnement propice. La croyance erronée qu’un tel environnement émerge naturellement du déploiement d’Agile a résulté en l’érosion du douzième principe à mesure qu’Agile se répandait au-delà des idéaux de ses fondateurs ; sa rareté est un élément central aux revendications croissantes selon lesquelles Agile aurait survécu à son utilité. Nous aimerions changer ça.

Indépendamment de la méthodologie ou de la structure de l’organisation, un contexte de livraison basé sur la motivation, la confiance et l’autonomie est essentiel au succès. Cependant, un tel contexte n’est pas une conséquence de l’adoption d’Agile, mais un prérequis. Il n’est ni nécessaire ni suffisant qu’une organisation adopte une quelconque structure ou méthodologie. Ce qui est essentiel est qu’elle ne soit pas néfaste à la formation d’environnements où la confiance et l’autonomisation des personnes qui sont déjà motivées peuvent prospérer.

Cette page est dédiée à la redécouverte de ce principe et à la promotion, quel que soit le contexte, de sa bienveillante quête du succès.


Si, comme moi, vous adhérez à ce douzième principe, vous pouvez en devenir signataire en tweetant #isignedthe12thprinciple. Votre signature devrait être ajoutée à la liste sous quelques minutes.


  1. En version originale : The Agile Manifesto

  2. Traduction officielle du manifeste. En version originale : ‹ Build projects around motivated individuals. Give them the environment and support they need, and trust them to get the job done. › 

Publié le 17.12.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Pour une ablation du corps politique

Au temps des rois et de l’absolu monarchique, un sujet de Sa Majesté pouvait passer sa vie entière loin des griffes du pouvoir. Aujourd’hui, pas un jour ne se passe sans que l’on sente la présence tentaculaire de Léviathan. Ses yeux ‹ téléprotecteurs › sont partout, son omniscience lit nos courriels et traque nos déambulations internautiques, ses policiers entrent par effraction et ruinent le peu d’espace qui nous restait sur de simples suspicions… Tous les jours, maintenant, l’arbitraire frappe et les sujets de la machine étatique s’enorgueillissent encore du titre de ‹ citoyen ›. La belle affaire !

Le déni dans lequel nous nous enfonçons ne semble connaître aucune limite. Ce matin encore, des internautes appelaient aux urnes, répétant à qui voulait les entendre qu’il ne faut pas laisser passer l’extrême droite. Pourquoi tant s’aveugler, quand l’extrême droite en question fait figure de modération face aux exactions des partis dits ‹ modérés › ? Lors des dernières présidentielles, nous nous réjouissions d’avoir bouté hors du trône le Prince Nicolas, loin de nous douter que le régime du Roi François empirerait les choses… Depuis, nous avons découvert la censure administrative sur Internet (que nous croyions pourtant réservée aux régimes totalitaires comme la Chine), l’espionnage généralisé de la population, les arrestations arbitraires, et j’en passe.

Et donc, face à ce qui n’est maintenant ni plus ni moins qu’un état policier, on nous demande d’aller voter, de faire barrage aux extrémistes en en élisant d’autre… Assez ! Cessons ce carnage ! Cessons de faire de l’avenir les prochaines heures les plus sombres de notre Histoire ! Si nous voulons rendre son aura à la France, il ne s’agit pas de priver Pierre de dessert pour que Paul s’en empiffre : il nous faut saper toute autorité, toute légitimité, toute crédibilité à ces vautours qui se repaissent impunément du corps exsangue de Dame Liberté. Il nous faut refuser les règles mêmes de ce jeu inique conçu pour donner aux moutons le choix du loup qui les mangera. Il nous faut opérer une ablation du corps politique, ce cancer de la démocratie. C’est ainsi, et ainsi seulement que notre société pourra fleurir à nouveau.

Publié le 30.11.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Une Vue d’ensemble

Il y a quelques jours, alors que je procrastinais, je suis tombé sur cette vidéo de Jason Silva. Il m’a semblé qu’après les tristes événements des dernières semaines, nous avions grand besoin de ce message. Du coup, avec l’accord de l’auteur, j’ai traduit. Bonne lecture.

Il y a une chouette anecdote à propos de la toute première photo de la Terre prise depuis l’espace. L’idée est que cette photo fut l’occasion d’un changement profond dans la façon dont nous nous comprenons nous-mêmes. Vous voyez, pour la première fois dans notre histoire, nous avons pu regarder notre planète entière en une vue d’ensemble. Ce fut comme un éveil ontologique. Ça a changé le récit de notre espèce ; ça a mis à jour notre image de soi ; ça a étendu nos consciences. De nouvelles cartes pour de nouvelles réalités, comme ils disent.

Les astronautes nomment cette expérience ‹ l’overview effect ›, une bouleversante sensation de révélation et d’interconnexion mondiale nous débarrassant de nos différences insignifiantes, nous laissant renaître avec un sens de responsabilité mondial, une conscience mondiale, une citoyenneté mondiale.

Le célèbre film de Carl Sagan Pale Blue Dot renvoie la même idée. Depuis l’espace, aucune ligne divisant les nations, aucune subdivision géographique, aucun drapeau, ni races ni territoires à se disputer. Il n’y a que la Terre. Un corps céleste grouillant de vie. L’utérus dans lequel nous vivons.

Pourtant, le fait est que notre point de vue historique et myope, ou certainement notre perspective limitée, ont engendré beaucoup de haine. Nous nous sommes bien trop souvent organisés en clans rivaux hostiles, nous soumettant les uns les autres pour des terres et des ressources, déformant la vue d’ensemble en une histoire de frontières, de subdivisions, de lignes nous divisant. Bien trop d’hostilité, pas assez d’empathie et de compassion.

Les différences de culture, de religion, de tribu, de nation, de race… sont l’expression créative de notre variété, qui pourrait et devrait être célébrée. À la place, elles devinrent des symboles bien trop souvent utilisés pour créer des frontières suffocantes et de plus en plus mal conçues pour aborder un monde hyperconnecté.

Alors que l’évolution des technologies et de l’information rend possible le mouvement des idées, des biens et des personnes, le rôle des frontières physiques évolue et aurait besoin d’une mise à jour. Hélas, les conflits restent, et bien trop d’individus sont maintenus à l’écart des flux migratoires grandissants.

La migration a toujours été un facteur déterminant de l’expérience humaine. Elle touche toutes les époques, nations, cultures, régions, tous les peuples de la planète. Elle fut le germe permettant des sociétés prospères. Elle a accéléré la dissémination des savoirs et des idées. Restreindre la migration, c’est in fine restreindre le flux des idées. De la même façon que nous ne tolérons pas la censure ou les autodafés, nous devrions considérer les restrictions au libre mouvement des individus comme une atteinte à l’épanouissement humain.

L’envie de devenir un citoyen du monde est humaine. Nous l’avons tous, et partageons tous le même objectif de sécurité, de confort et de prospérité pour nos familles. Certains ont la chance de pouvoir investir dans un second lieu de résidence et une nouvelle citoyenneté, alors que d’autres sont forcés de demander l’asile pour leur survie. Être des citoyens du monde est aussi pour les plus aisés d’aider les plus vulnérables.

Les conflits frontaliers, les zones de guerre, les frontières armées, ce sont autant de fléaux qui persistent et doivent être traités. Nous avons besoin d’une nouvelle histoire, d’un nouvel objectif avec lequel traiter ces incohérences. Nous avons besoin d’élargir notre vision, de permettre une citoyenneté réellement mondiale, d’échanger les idées, les croyances, les biens et les services.

Il a été dit que l’empathie prolonge rarement notre ligne de mire. Alors, peut-être est-ce en étendant notre regard, en utilisant de merveilleux nouveaux outils de narration comme la réalité virtuelle, que nous pouvons surmonter les divisions, et réunir les mondes, ouvrant la voie à une forme d’empathie radicale pour voir l’autre comme soi-même, où les frontières sont dissoutes et la compassion règne en maître. Une transformation massive de la conscience. Une mise à jour logicielle pour l’humanité. L’accouchement d’un nouveau type de citoyen du monde.

Nous pouvons y arriver.

Publié le 29.11.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Polymathe

Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?

Quand j’étais petit, je répondais avec une quantité phénoménale de métiers. Au moins une douzaine, souvent différents. Je voulais tout faire.

Puis vint l’école. Il y avait les maths d’un côté, le français de l’autre. Il fallait choisir son camp. Et à mesure que je grandissais, on me faisait comprendre que ‹ les deux › n’était pas la réponse attendue. De toute façon, il me fallait bien choisir : étais-je scientifique, ou littéraire ?

J’ai fini par choisir la filière scientifique, parce qu’on m’avait fait miroiter que ça m’ouvrirait plus de portes, que je pourrais toujours choisir plus tard. Cependant, je me suis souvent posé la question : et si ? et si je m’étais trompé ?

Plus tard, après une année semi-sabbatique, je me suis inscrit en licence de cinéma. J’ai adoré. Mais seulement, je ne m’y suis pas limité. J’ai feuilleté, fureté, à droite, à gauche. Je n’ai pas renoncé à mon intérêt pour l’informatique, pour la biologie, l’astronomie… Mais je me suis ouvert aux arts picturaux, à la typographie, à la philosophie. J’ai cultivé mon intérêt, déjà ancien, pour le théâtre, l’Histoire et les histoires, l’écriture, les mots…

Le hic, c’est que je n’arrivais pas à me définir comme pluridisciplinaire. La discipline, originellement, c’est une règle de bois, servant à tracer des délimitations. C’est aussi un instrument qui, dans les écoles d’autrefois, servait aux châtiments corporels. Parmi d’autres outils qui traînaient sur le bureau d’un enseignant, c’était le plus pratique pour cet usage. On a parlé de ‹ faire rentrer la discipline ›.

Dans tous les cas, le concept de discipline est associé à celui de limite. Que l’on trace, puis qu’il s’agit de ne pas transgresser. Être pluridisciplinaire, ça voudrait dire que je passais de l’un à l’autre, mais en restant dans le canon de chaque discipline. Un jour, je fais de l’étymologie, un autre, je m’intéresse à l’histoire des sciences, mais pas question d’utiliser mes connaissances de l’un pour mieux comprendre l’autre. Absurde.

C’est lors de mes années d’études à Lille que j’ai découvert le concept de polymathie. De πολύς (plusieurs) et μάθημα (savoir), il s’agit de l’état résultant de l’apprentissage inclusif de nombreuses connaissances. Autrement dit, le polymathe ne se contente pas de cumuler des savoirs variés, mais de créer des liens, sans établir de frontière ni de hiérarchie entre différents ‹ domaines ›.

Forcément, j’éclatai de joie lorsque je découvris ce concept. Car, voyez-vous, non seulement je mettais enfin un mot sur mon cas —et s’il y a un mot, c’est que je ne suis pas si anormal que ça—, mais, en plus, le polymathe est historiquement un modèle, un idéal. Comme polymathes célèbres, on cite souvent Aristote, Averroès, Léonard de Vinci, Galilée, Blaise Pascal, et tant d’autres… Mon ego ne s’est jamais mieux senti.

Et voilà que, cette nuit, furetant le web pour mettre à profit une insomnie passagère, je tombe sur une conférence TEDx : Why some of us don’t have a true calling, par Emilie Wapnick. En visionnant la vidéo, j’ai senti un débordement de sympathie pour la conférencière. Ce qu’elle racontait, je l’avais vécu, à peu de choses près !

Mais Emilie ne se contente pas de raconter son parcours, elle nous explique que les polymathes ont ce qu’elle appelle trois ‹ super-pouvoirs › :

  1. La capacité à relier des idées a priori distinctes. De fait, les polymathes sont plus créatifs, plus innovateurs.
  2. Une capacité d’apprentissage accrue. Nous sommes habitués à apprendre de nouveaux sujets, à être curieux de tout. Des schémas, des liens, apparaissent rapidement.
  3. Une plus grande mobilité. On applique à de nouveaux sujets des compétences acquises par ailleurs. On s’adapte plus facilement à ce qui est demandé de nous.

Dans la société actuelle, on ne peut plus se contenter de spécialistes, qui ne connaissent qu’un sujet précis. On en a besoin, bien sûr —ils maîtrisent forcément mieux leur sujet—, mais on a aussi besoin de gens plus créatifs. Et donc de polymathes.

Dans la vie, je suis game designer et écrivain. Pour le moment. Quand je serai grand ? Je veux être astronaute.

Publié le 18.10.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

La Méthode importe

J’ai eu un petit échange avec mon frère cadet, cette semaine. Il m’invitait à signer une pétition en ligne, réclamant certaines choses aux gouvernements dans le cadre d’une conférence intergouvernementale. La conférence elle-même importe peu. C’est la pétition qui me donne envie de vous écrire.

Quelques années auparavant, j’aurais volontiers signé cette pétition. Ça ne demande pas grand-chose, et aborde un sujet qui m’importe. Alors pourquoi n’ai-je pas signé ?

J’ai envie de dire que si on a un problème et compte sur les gouvernements pour le régler, on a deux problèmes. Ce monde leur profite (par définition, puisqu’ils le gouvernent) ; c’est quasi surhumain pour eux de le changer. Ça revient à demander à Louis XVI son aimable autorisation pour lui couper la tête.

Tout ce que ça peut faire, c’est leur donner des armes supplémentaires, comme avec la tuerie de janvier dernier 1. Le peuple est descendu dans la rue pour Charlie, et le gouvernement s’est ensuite servi de cette excuse pour leur projet de loi sur le renseignement qui a légalisé la surveillance généralisée. Au mieux, ils ignoreront la demande.

Sans compter que, justement parce que ça ne prend pas de temps, ça ne veut rien dire. Cliquer sur un bouton ‹ J’aime › ou remplir une pétition en ligne ne demande aucun effort. Ça n’engage à rien. Sur tous les signataires, combien sont prêts à changer eux-mêmes leur mode de vie pour ce en quoi ils croient ?

Gandhi disait que pour changer le monde il faut commencer par se changer soi-même. Il avait raison à plus d’un titre. Refaire le monde devant la télé ou derrière l’ordinateur n’a aucun impact. C’est même contre-productif, car ça fait passer une cause souvent juste pour une vaste fumisterie hypocrite. En revanche, changer son mode de vie interroge au moins son entourage.

De plus, accepter de se changer soi-même apporte un autre regard sur ce qui nous préoccupe, peut nous amener à changer d’avis, sinon sur le fond, sur la méthode.

En tout cas, si on espère un changement sans avoir le courage de montrer l’exemple, j’ai du mal à voir comment espérer que qui que ce soit nous suive. L’action individuelle importe, bien plus que certains aimeraient nous faire croire. Parce qu’une pétition, c’est dire que l’on souhaite tel ou tel futur.

Mais le futur se fiche de nos souhaits. Il advient, point.

Seulement, c’est le résultat des actions prises aujourd’hui.

Alors, à tous ceux qui me demandent de signer une pétition : cessez de quémander ; cessez de vous tourner vers les puissants ; cessez de vous dévaloriser. Votre action compte.


  1. L’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo, qui avait tant choqué. 

Publié le 10.10.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Troisième bougie

Trois ans. Eh bien, qui l’eût cru ? Avec la longue pause qu’a connu ce journal, on aurait pu croire que je l’avais abandonné. C’est sans compter qu’il me plaît, ce journal.

Trois ans. Quand on regarde en arrière, je ne pense pas que j’aurais pu deviner quelle serait ma vie en ce moment. J’avais déjà cette envie de voir le monde, cette conscience que le pays qui m’a vu naître ne pouvait me suffire, mais je pensais rester encore longtemps en Europe. D’opportunité en opportunité, j’ai changé. Je suis devenu ce citoyen du monde qui hantait mes rêves d’adolescent.

Mais revenons à cette année. L’an dernier, je venais de commencer mon master de game design, que je poursuivrai cette année. En un an, mon école m’a fait voir de toutes les couleurs, m’obligeant sans cesse à me réinventer, à porter de nouveaux projets, à découvrir de nouvelles choses. J’ai adoré cette année.

Le hic, c’est que je n’ai pas su mener de front tous mes projets à la fois. Certains n’y ont d’ailleurs pas survécu. Tant pis. Cependant, ça m’aurait peiné que Nihil addendum connaisse le même sort. Il a fallu que je me reprenne, que je me remette à écrire en français. Puis j’ai profité de mon stage au Ghana, d’un relâchement dans l’intensité de mon travail, pour retrouver une certaine régularité.

Quand je me relis, il me semble que mon écriture est plus nerveuse, plus foutraque aussi. J’ai pris l’habitude de jongler à vive allure entre des idées a priori différentes. C’est pas plus mal. Je me renouvelle.

D’ailleurs, en parlant de renouvellement, le retour de la régularité m’a donné des idées. J’ai envie de fusionner mes blogs, notamment. On y reviendra. Puis des idées d’expérimentations dans le domaine de la fiction. Là aussi, je vous en reparlerai sans doute.

En attendant, je suis heureux de ce nouveau départ, et j’espère qu’il vous plaît autant qu’à moi. Du coup, je vous propose qu’on souffle tous ensemble cette troisième bougie. Prêts ?

Trois. Deux. Un. Maintenant !

Félicitation si vous avez soufflé sur votre moniteur. Vous êtes aussi fous que moi ;)

Publié le 12.09.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Fin de semaine

On est dimanche. Quand je ne voyage pas, il n’y a rien à faire, le dimanche —d’autant plus que la connexion est tout bonnement ridicule. Il ne sert à rien de sortir, seule l’industrie du tourisme fonctionnera, et encore, au ralenti. C’est comme ça. Le dimanche, c’est sacré. Comme en France, sauf que, pour la France, c’est historique. Ici, c’est religieux. Le Ghana est un pays chrétien, très croyant et très pratiquant.

Du coup, je m’amuse à comparer avec d’autres religions. On le sait, les juifs ont le samedi. Si je me souviens bien, les textes juifs demandent expressément de ne rien faire le jour du Seigneur, pas même se préparer à manger. Je me demande si c’est respecté à la lettre, ou si ce ne l’est que par les juifs les plus orthodoxes. Si un juif me lit, je suis curieux.

Pour les musulmans, c’est le vendredi. J’imagine que cela dépend du pays, puisque la pratique de l’islam n’est pas homogène géographiquement, mais je sais que certains pays ne respectent pas strictement cette tradition. J’ai croisé de nombreux musulmans indiens qui travaillaient le vendredi. Simplement, ils travaillaient moins intensément, s’arrangeaient pour terminer plus tôt leurs tâches et aller à la mosquée.

De manière générale, il n’y a pas de jours chômés en Inde. Même les jours fériés, beaucoup de gens continuent à travailler. Simplement, on travaille au ralenti, avec des horaires plus souples. C’était pareil pour mon école, d’une certaine façon. Mon école est franco-indienne et beaucoup d’enseignants sont Européens, avec tout ce que ça implique quant à l’importance du week-end. Pourtant, il n’était pas rare que nous travaillions le samedi ou le dimanche, mais sans obligation ni horaires, et donc beaucoup plus tranquillement.

J’ai adopté cette pratique assez naturellement. À vrai dire, je l’avais déjà adoptée avant de partir en Inde, mais d’une façon un peu différente : le week-end, je travaillais exclusivement pour mes projets personnels et associatifs, alors que, la semaine, j’avais aussi des cours à suivre. Je me souviens que parfois, en rentrant de vacances particulièrement studieuses, il m’arrivait de dire que j’allais pouvoir me reposer à la fac…

Tout ça me rappelle ce débat qui avait eu lieu il y a quelques mois en France, à propos du travail dominical. Pour ceux qui ne s’en souviennent pas, des syndicats s’étaient farouchement opposés à la possibilité que certaines entreprises fassent travailler certains de leurs employés le week-end, quand bien même lesdits employés étaient d’accord, et clamaient à qui voulait l’entendre que ça les arrangeait.

Je me souviens, par exemple, de cette femme divorcée, dont l’ex-mari avait la garde de leurs enfants le week-end, et qui profitait de travailler le week-end pour avoir son mercredi et des horaires assouplis en soirée. Ça lui permettait tout simplement de passer plus de temps avec ses enfants.

Tout simplement, on peut aussi comprendre que nos amis musulmans et juifs puissent avoir envie d’un autre jour de repos que le dimanche. Je n’y vois rien de choquant. Et par pitié, qu’on ne me réponde pas avec ce non-argument que l’on a pu entendre au moment où le débat était encore vif. Le dimanche n’est pas un jour pour la vie en société. Pas plus qu’un autre, et les gens n’en ont pas besoin pour voir leurs amis (si c’est le cas, je vous invite à, sérieusement, interroger ces amitiés).

Je ne vois vraiment pas au nom de quoi on empêcherait qui que ce soit de vivre selon son propre mode de vie. Pour éviter les abus, on pourrait fixer un minimum d’un ou deux jours chômés par semaine, à chacun de choisir lesquels. L’un de mes amis était nostalgique du mercredi chômé à l’école primaire. Il appréciait avoir une coupure. Pour lui, l’idéal eût été de chômer mercredi et dimanche, et non le samedi. Pour quelqu’un d’autre, ce pourrait être lundi et vendredi.

Et encore, c’est se limiter. On pourrait imaginer quelqu’un ayant une vie sociale vespérale. Pour cette personne, il pourrait être intéressant de travailler tous les jours, mais de dix à douze, puis une à quatre. Sept fois cinq heures, plutôt que cinq fois sept heures. Où serait le mal, si ça l’arrange et que son employeur est d’accord ? À tout vouloir réglementer, les syndicats ont oublié que leur raison d’être est —officiellement du moins— la défense des travailleurs.

Je me souviens d’une de mes lectures, où j’avais appris que Netflix USA ne garantissait pas un certain nombre de jours de congé à leurs employés, mais leur laisser la possibilité de partir en vacances quand ils le voulaient, pour autant de temps que souhaité (oui, même plusieurs mois d’affilés si l’employé le souhaite). La seule condition, c’est de prévenir. Évidemment, cette politique n’a pas résisté au Code du travail français.

Une autre pratique qui ne résisterait pas au Code du travail français, et qui se répand tout doucement dans le monde anglo-saxon, c’est le ROWE, le Result-Only Work Environment. Concrètement, le ROWE implique qu’un employé n’est pas payé à l’heure, mais au résultat. En général, on fonctionne avec une base forfaitaire assez basse, accompagnée de primes de résultat élevées, ou un intéressement dans les projets de l’entreprise auxquels les employés ont participé. La contrepartie, c’est que l’employé n’a pas d’horaire, ni aucune autre contrainte, tant que le résultat est là. Pas même d’être présent aux réunions. Bien sûr, ça reste mal vu de ne pas venir aux réunions quand on a dit qu’on viendrait, mais aucune sanction ne peut être prise.

Ça me fait penser à un ami qui voyage beaucoup. Bien plus que moi. Si j’envisage de m’installer dans un endroit le temps d’un projet ou deux avant de bouger, lui veut pouvoir travailler en nomade. Un jour, se connecter depuis un pays, le lendemain depuis un autre. Le déploiement d’Internet rend cela possible dans une large mesure, et ce serait dommage que ceux qui veulent en profiter ne le puissent pas.

Bref, c’est le week-end, et rien ne bouge. Je trouve ça triste.

Publié le 06.09.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Notes sur l’anarchie

Ce qui suit est une reproduction partielle des ‹ Notes sur l’anarchie › d’Anne Archet, qui me semblent dignes de votre intérêt.


‹ Je me méfie de tous les esprits systématiques et je les évite quand il m’arrive de les croiser dans la rue. La volonté de système est un manque d’honnêteté. ›
Friedrich Nietzsche, Le crépuscule des idoles

J’ai cessé depuis quelque temps déjà de me réclamer de l’anarchisme puisque, ce qui m’intéresse, c’est l’anarchie. L’anarchisme est une catégorie classificatrice, une idéologie parmi tant d’autres, qu’on retrouve dans la première section des dictionnaires de sciences politiques avant conservatisme, écologisme, fascisme, féminisme, libéralisme, marxisme, socialisme et nazisme. Une idéologie dont les dépositaires patentés furent historiquement des organisations closes qui, comme toutes les organisations politiques, comportaient leurs propres rituels, hiérarchies, dogmes, polices, gardiens de la foi, schismes, exclusions et excommunications. Bref, l’anarchisme n’est rien d’autre qu’une idéologie politique et les organisations anarchistes ont la fâcheuse tendance d’agir comme toutes les autres organisations politiques —c’est-à-dire de reproduire à leur échelle toutes les grandes dominations qu’elles ont la prétention de combattre.

L’anarchisme ne m’intéresse pas et la plupart des anarchistes ne m’intéressent pas davantage, car je suis convaincue qu’une des principales raisons pour lesquelles l’anarchie reste encore aujourd’hui un vœu pieux tient aux anarchistes eux-mêmes. L’anarchiste est en règle générale un militant —quelqu’un qui consacre l’essentiel de sa raison d’être à l’émancipation de tous. Et comme tous ses congénères, le militant anarchiste cultive des perversions qui le rendent infréquentable pour le commun des mortels. Il est généralement un idéologue profondément convaincu de détenir les clés de la compréhension ultime de l’univers. Il est aussi altruiste, dans le sens qu’il consacre sa vie à une cause qui n’est souvent pas la sienne propre (la Révolution, la Classe ouvrière, les Pauvres, les Femmes, les Travailleurs immigrés, etc.), ce qui le plonge dans un état permanent de frustration de ses propres désirs et le place, comme tous les ‹ serviteurs du peuple › dans une position où il peut juger, exclure et condamner ses semblables en identifiant les amis et les ennemis de la Cause. Les militants sont pour la plupart monomaniaques, moralisateurs, puritains et rabat-joie, et les anarchistes ne font malheureusement pas exception.

Mais ce n’est pas tout. Les anarchistes forment un sous-groupe particulier des militants : celui des éternels perdants. Pour beaucoup trop d’entre eux, l’anarchisme est ce que Deleuze et Guattari nomment une ‹ ligne souple › : non pas un moyen de s’attaquer à l’ordre établi, mais une façon particulièrement sophistiquée de s’en accommoder. En tant que mode de vie, l’anarchisme a ses rituels, ses exigences et ses consolations. La routine militante de l’anarchiste est faite de réunions, d’assemblées générales, de manifs, de vente de journaux et de distribution de tracts. La collaboration de près ou de loin avec toutes les institutions hiérarchiques de domination sociale étant moralement condamnable et implicitement interdite, l’anarchiste dispose d’une gamme limitée de sources de revenus politiquement corrects et vit alors dans un état de simplicité volontaire qui se rapproche plutôt de la pauvreté obligatoire. Ce qui a l’avantage, comme l’a écrit Bob Black, de dispenser l’anarchiste de l’obligation de se demander s’il aurait pu devenir autre chose qu’un raté, n’eût été ses convictions libertaires.

De tous les militants et autres weirdos politiques, les anarchistes sont ceux qui vivent le plus résolument dans le passé. L’anarchiste est trop souvent adepte d’hagiographie et collectionneur de saintes reliques. Il ne cesse de vénérer l’immense panthéon des martyrs de la cause : les morts de la commune, les martyrs de Haymarket, les propagandistes par le fait guillotinés, les mutins de Kronstadt, les cosaques d’Ukraine, Sacco et Vanzetti, les héros bafoués de la Révolution espagnole et tous les autres qui chaque année s’ajoutent à ce long martyrologue et dont le culte semble s’accorder avec l’opinion toute policière que le seul bon anarchiste est un anarchiste mort. Les anarchistes sont des révolutionnaires, mais les révolutions qui les intéressent sont celles qui se trouvent dans leurs pamphlets. Chaque fois qu’ils ont été confrontés à un soulèvement révolutionnaire réel, les anarchistes officiels, organisés, encartés, patentés et vaccinés se sont montrés hésitants, réticents, voire carrément hostiles à un mouvement qui pourtant reprenait de leurs principes. C’est que les anarchistes aiment leur routine militante par-dessus tout. Ils se sont habitués à leur rôle d’irréductible et grincheuse opposition, à cette position marginale, mais finalement confortable de ‹ gauche de toutes les gauches ›, et ne sont pas prêts, pour la plupart, de vivre pleinement selon les principes qu’ils ont l’habitude de déclamer machinalement.

L’anarchiste est la plupart du temps homme (et rarement femme, d’ailleurs) du ressentiment. Il est mû par une volonté de vengeance envers l’ordre établi qu’il n’arrive pas à réaliser par faiblesse ou par peur et qui mène au nihilisme, à la simple dévalorisation et négation de ce qu’il ne peut vaincre. Voilà pourquoi je préfère dire que je suis anar, qui, dans mon esprit, n’est pas un diminutif d’anarchiste, mais d’anarque, un terme que j’ai, à l’instar de Michel Onfray, emprunté à Ernst Jünger. Dans une monarchie, le monarque veut régner sur une foule de gens, et même sur tous. En anarchie, l’anarque règne sur lui-même. Et surtout, l’anarque n’est ni idéaliste, ni idéologue, ni militant.


Contrairement à l’anarchisme, l’anarchie n’est ni un idéal, ni une utopie, ni une abstraction, ni un programme électoral, ni un catalogue de prescriptions ou d’interdictions, ni un livre de recettes pour un monde meilleur. Il s’agit d’une force, une force commune à tous les êtres, qui exprime l’ensemble des possibles dont tous les êtres sont porteurs. C’est l’apeiron d’Anaximandre, le fond indéfini et indéterminé à partir duquel naît sans cesse l’infinité des êtres. C’est le plan d’immanence de Deleuze, cette réalité toujours variable, qui ne cesse d’être remaniée, composée et recomposée. L’anarchie, c’est à la fois le chaos aveugle des forces et des puissances et la construction volontaire de nouvelles subjectivités par des individus capables d’exprimer la puissance qu’ils portent en eux. Bref : l’anarchie est à la fois le réel et le possible ; c’est la réalité du possible.

Monisme et immanentisme sont au cœur de l’anarchie. Les anars n’admettent pas la distinction hiérarchique entre âme et corps, esprit et matière, homme et nature. L’être humain ne diffère en rien de tout autre phénomène, de tout ce qui compose la nature, si ce n’est en degré de puissance. Comme le disait Deleuze, il n’y a qu’une seule nature pour tous les corps, une seule nature pour tous les individus, une nature qui est elle-même un individu variant d’une infinité de façons. Cela signifie que l’être humain ne peut en aucun cas prétendre sortir d’une nature qui le pénètre et qui constitue toute son existence. L’anarchie est également un immanentisme absolu : tout se passe à l’intérieur des choses et des êtres qui ne peuvent sortir de leur nature et qui doivent accorder leurs actions à cette nécessité plutôt qu’à des forces extérieures telles que Dieu, l’État, les Lois, les Idées, la Constitution, le Peuple, etc.

Il faut donc comprendre que lorsque les anars parlent de liberté, ils ne parlent pas de libre arbitre puisque selon eux liberté et puissance vont de pair. La liberté est le pouvoir d’être soi-même cause de son être et de ses propres actions, alors que la contrainte consiste à être et agir en étant déterminé par autre chose que soi-même. Toute liberté est puissance, une puissance qui n’est pas coupée de ce qu’elle peut. Bref, la liberté, c’est ‹ avoir la volonté de répondre de soi › comme le disait Nietzsche.

La liberté est donc synonyme de nécessité et c’est en cela qu’elle s’oppose à la contrainte. La contrainte est toujours extérieure ; elle est faite d’oppression et de domination. La nécessité est toujours intérieure : c’est la possibilité pour l’individu d’être autodéterminé, c’est-à-dire déterminé par sa propre nature, par l’ensemble des forces et des désirs qui le constituent réellement. En offrant la possibilité d’accorder les désirs et l’action, la liberté offre la possibilité pour l’individu d’aller jusqu’au bout de ce qu’il peut. Ce n’est donc ni privilège, ni une coquetterie pour occidentaux blasés, ni un caprice de bobos en mal de sensations fortes. La liberté étant constitutive du sujet, les contraintes extérieures qui s’exercent contre elle sont une atteinte à la nature même de l’individu.

Évidemment, la liberté n’a rien à voir avec le libre arbitre, la propriété qu’aurait la volonté humaine de se déterminer librement —voire arbitrairement— à agir et à penser. Le libre arbitre est une fausse liberté, une invention intéressée de tous les ordres établis qui remonte à Saint-Augustin, pour qui ‹ Dieu a conféré à sa créature, avec le libre arbitre, la capacité de mal agir et par là même, la responsabilité du péché ›. Le libre arbitre est donc bel est bien le ‹ tour de passe-passe théologique › que dénonçait Nietzsche dans le Crépuscule des idoles. Premièrement parce que si le libre arbitre existe, l’homme est placé au-dessus des lois de la nature. Or, l’homme n’échappe pas à cette nécessité du réel pris dans sa totalité. Et deuxièmement, parce les hommes ont été considérés comme libres seulement pour être jugés et punis, seulement pour pouvoir être coupables —en sauvant ainsi la perfection divine tout en dédouanant Dieu de sa responsabilité envers le mal.

Dans nos sociétés démocratiques, le concept de libre arbitre a le même effet liberticide, Dieu étant tout simplement remplacé par la Morale, la Société ou la Loi, devant lesquelles l’être humain est tenu responsable. Il est donc tenu responsable des forces et des désirs qui le constituent réellement comme sujet et doit sans cesse les refouler, les vivre comme des réalités extérieures à lui-même, des réalités dangereuses et diaboliques qu’il se doit de rejeter… même si elles constituent le seul chemin de sa liberté et de son émancipation.

L’individualisme anar se distingue donc de l’individualisme libéral —même dans sa version radicale et libertarienne. Pour les libéraux, l’individu est un être sans qualités singulières, équivalent à tous les autres individus, radicalement coupé de toute force ou de tout possible extérieur à ce qu’exige le système qui le produit et dont il est entièrement dépendant, que ce soit les lois du marché ou la logique électorale des démocraties. Pour les anars, l’individu, loin de voir son existence définie par un modèle unique, parce que général, à côté d’individus semblables à lui, affirme au contraire vigoureusement sa singularité, son unicité. Cette singularité absolue de l’individu anar implique ainsi tous les autres comme faisant partie intégrante de la sphère du singulier, de son propre. Pourquoi ? Parce que la singularité mène à des combinaisons infinies de rapports incessants et imprévisibles, se composant, se décomposant et se recomposant, en devenant toujours plus intimes et plus complexes, et en créant ainsi des subjectivités collectives tout aussi singulières que les individus qui les composent. L’individualisme anar mène à l’association. L’individualisme libéral, celui de l’homme de la masse soumis au marché et aux dictats des majorités démocratiques, mène à l’atomisation, au nihilisme et à l’aliénation des volontés.


Je reviens encore à l’idée que l’anarchie n’est pas une utopie, une idée ou un système qu’il conviendrait de faire exister par un quelconque miracle violent ou un saut collectif dans l’inconnu. Les anars n’aspirent pas à un autre monde que celui qui est déjà là : tout est donné et tout est possible. Les possibilités se jouent dans la manière dont les êtres humains peuvent en tirer parti.

Construire un système jugé idéal a priori et s’attendre à ce qu’on le mette en pratique, c’est exiger que le réel se plie à l’idée. Les constructions utopiques sont la plupart du temps le fruit de l’activité d’idéomanes, qui proposent des idées et des actions coupées des conditions de production, fétichisées et autonomisées, que ces gens prétendent s’appliquer en soi, de façon absolue, partout et en toute circonstance. Ce n’est pas ainsi qu’on bâtit un monde meilleur, car le monde tel qu’il existe est le meilleur, pour trois simples raisons : parce qu’il existe ; parce qu’il n’y a pas ailleurs, d’autres mondes ; parce que ce monde existant, aussi odieux que puisse être son ordre actuel, contient en lui-même la totalité des mondes possibles. C’est à l’intérieur même de ce chaos, de cette surabondance des possibles que les anarchistes, par expérimentation et de façon strictement immanente entendent faire émerger celui qui exprimerait en plénitude la totalité de ce qui est, la puissance de l’être. Bâtir a priori un système politique parfait, c’est non seulement de l’idéomanie, mais c’est aussi le plus sûr moyen d’atteindre des fins totalement inverses : un ordre coupé des individus, oppressif, soumettant la totalité de ce qui est à sa raison d’être particulière et, surtout, immobile et inamovible.

Exiger des anars un modèle de société clé en main, un monde Ikea avec mode d’emploi détaillé en douze étapes illustrées et faciles à comprendre, c’est réduire l’anarchie au rang d’idéologie, à un modèle politique utopique repoussé à la fin des temps ou pire encore, à une méthode pour assurer le bon gouvernement des choses et des hommes —autrement dit, une façon de mener le troupeau, ne serait-ce qu’en lui demandant de se mener lui-même. L’anarchie n’est pas un système politico-économique, mais une potentialité, un réel possible inclu dans le réel : celui d’un monde libéré non seulement de l’État, mais de toutes les autres formes institutionnalisées de domination hiérarchique.

[…]

Publié le 04.09.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Éthique, et toc !

L’éthique au travail. Ça nous est tous arrivé un jour ; ça nous arrivera tous un jour. Se voir attribuer une tâche qui nous dérange. Pour éviter ces tâches, on peut refuser certains emplois. Je pense que je refuserais un emploi chez Google si l’opportunité m’en était donnée. Je n’aime pas l’idée de travailler pour une compagnie dont le business model repose sur l’espionnage de ses usagers.

Mais parfois, c’est plus compliqué que ça. La compagnie pour laquelle je travaille est chouette, plutôt en accord avec ma vision du monde. Pas parfaite, mais je m’en accommode. Et là, on me confie une tâche qui me dérange. Un client nous demande de faire un serious game pour la prévention contre le VIH. Le projet a l’air sympa, intéressant, la compagnie l’accepte. J’ai déjà travaillé sur des projets similaires pour cette entreprise ; on me confie le dossier.

Le hic ? Le client tient à ce que ça se passe dans un milieu homosexuel. Vous le voyez, mon problème ? Vous le voyez, le gros cliché homophobe ? Je l’ai exposé à mon patron, qui n’a pas été choqué. Statistiquement, les homosexuels sont plus touchés, il est logique qu’on s’adresse à eux pour la prévention. Au Ghana, je ne m’attendais pas à une grande ouverture d’esprit en l’endroit de l’orientation sexuelle, de toute manière. Là, plusieurs options se présentent à moi.

La première, c’est de refuser le projet. De demander que quelqu’un d’autre s’en charge. Je ne pense pas que je serais viré. J’ai de bons rapports avec mon patron, et il m’a pris parce que je vois le game design comme un moyen de changer le monde. Il sait que mes opinions influencent mon travail. Sans compter que mon contrat se termine bientôt, et que je retourne en Inde. Risque quasi nul pour moi, donc. Mais reste le problème que ma compagnie a signé le contrat et va l’honorer. Si je refuse de participer au projet, ce fond homophobe restera tel quel.

La seconde, c’est justement de participer. De m’y impliquer complètement. D’opérer un hack sur le contrat. Ça fait plus d’une semaine que je travaille dessus, et je commence à être content du résultat. Mon personnage principal est homo, j’ai donc respecté le contrat. Le joueur peut même décider d’en faire une folle le temps d’une soirée, pour endormir les soupçons du client. Le personnage chope le VIH, comme prévu. Mais pas parce qu’il est homo. J’ai décidé d’en faire un personnage fantasque, haut en couleur, extrêmement bien intégré dans la société et à l’aise. Une sorte de Barney Stinson, aux détails près qu’il est gay et noir. Et ça reste du détail. S’il chope le VIH, c’est uniquement parce qu’il a des pratiques à risques. Il enchaîne les coups d’un soir, se protège rarement.

Avec ce nouveau contexte, ce que mon entreprise proposera au client correspondra au contrat, ce qui signifie que le client ne peut refuser sans rompre le contrat —à ses dépens—, et le jeu est finalement plutôt gay friendly.

En tout cas, ça confirme mon envie d’être mon propre patron. Au moins, si un client vient me voir avec un tel projet, je pourrais lui demander, poliment, mais fermement, d’aller voir si ses idées nauséabondes sont plus acceptées ailleurs.

Publié le 02.09.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Courage de vivre

‹ C’était comment, ton safari ?
— Monstre cool ! J’ai vu des éléphants !
— Oh… tu as pris des photos ?
— Bien sûr. [Je lui montre les photos.]
— Oh ! Tu es allé si près… Tu n’avais pas peur ?
— Sur le coup, non… Je savais que ça n’était pas sans danger et je faisais attention, mais j’étais trop émerveillé pour avoir peur. Et puis, le guide avait un fusil au cas où…
— Mais même, j’aurais trop peur. Je ne me serais pas approchée. [Je fouille la mémoire de mon portable, lui montre une photo où on me voit sur le dos d’un éléphant d’Asie.] Oh, non non non… Jamais je ne ferais une chose pareille… Où est-ce que tu as fait ça ?
— En Inde… [Brièvement, je lui raconte mes voyages. Elle est abasourdie.]
— Tu as de la chance… tu as vécu tellement de choses extraordinaires ! Mais je n’oserais pas faire la moitié de ce que tu m’as raconté. ›

C’est vrai que j’ai de la chance. Je ne suis pas né miséreux. J’ai grandi dans un milieu ouvert d’esprit. Ça m’a façonné. Mais cette chance-là ne suffit pas à expliquer ce que j’ai vécu. Pour ça, il faut accepter de lâcher prise. De prendre des risques. On en retire toujours quelque chose. Une leçon, au pire.

Mais vois-tu, jeune inconnue, si tu pars du principe que tu as trop peur pour faire quoi que ce soit, alors tu restes cloîtrée chez toi. Ce n’est pas en trempant un orteil timide qu’on apprend à nager, mais en se jetant à l’eau. À l’inverse, pour citer un très grand petit homme vert, la peur mène à l’ignorance, l’ignorance mène à la haine, et la haine mène au côté obscur…

Oui, je prends des risques. Plus que la moyenne, je pense. Pour commencer, j’ai pris le risque de quitter mes proches et les lieux qui m’ont vu grandir. Le résultat de ces prises de risques, c’est que ma vie est plus belle. J’ai vu des choses, vécu des expériences que beaucoup n’ont pas connues et ne connaîtront jamais.

J’ai vu les ruines de la Rome antique et les paysages d’Écosse. J’ai visité le CERN et contemplé l’ordinateur sur lequel est né le Web. J’ai arpenté la Grande Muraille de Chine. J’ai dormi une nuit dans un palace à Lisbonne et une semaine dans un bidonville à côté d’une plage paradisiaque, à Goa. J’ai chevauché un chameau, me suis promené à dos d’éléphant. J’ai nourri des singes. J’ai visité le Taj Mahal. J’ai caressé une antilope, et j’ai vu de près des éléphants sauvages.

Tout ça, ce n’est pas dû à la chance. Ou plutôt, je l’ai (en partie) provoquée. J’ai pris des risques. A leap of faith, comme on dit en anglais. J’ai eu le courage de vivre.

Et j’ai vu des éléphants.

Publié le 01.09.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Du Véganisme, de l’impression cellulaire et du vocabulaire gustatif…

L’autre jour, l’ami Xavier partageait un article du Monde sur Twitter. Ce dernier parlait d’une étude comparant l’humain aux autres grands prédateurs, et concluant, sans la moindre surprise, que l’humain est un super-prédateur disposant d’un impact proprement ahurissant sur l’environnement. Xavier demandait si, maintenant que la chose est —encore une fois— démontrée, nous allions changer quelque chose à nos habitudes.

C’est cette raison écologiste qui, en premier lieu, m’a depuis longtemps fait voir le végétarisme d’un point de vue favorable. Non pas que je sois devenu végétarien moi-même —je n’ai jamais songé à sérieusement le devenir, mais j’ai globalement réduit ma consommation de viande. Concrètement, mes habitudes alimentaires peuvent être qualifiées de flexitariennes, ce qui veut dire que je ne mange pas de viande tous les jours. Pour autant, je ne revendiquerai pas ce qualificatif. Je n’ai jamais été un grand mangeur de viande, et donc ne pense pas faire un effort remarquable.

En revanche, je sais avoir un impact négatif sur notre écosystème et, si je ne culpabilise pas en mangeant de la viande, je comprends et trouve admirable l’intégrité d’une démarche comme le véganisme. Maintenant, je pense que c’est comme réduire le chauffage l’hiver et la clim’ l’été : ça ne marche que chez les gens sensibilisés. Beaucoup de gens sont au courant, mais ne changeront pas leurs habitudes.

Alors, certains se tournent vers la loi, avec l’insuccès que l’on sait. Si la loi pouvait changer les habitudes, les gens achèteraient toujours des rondelles en plastique pour écouter de la musique. D’autres développent de nouvelles technologies. Pour la température, des thermostats équipés de meilleurs algorithmes, comme en propose Nest, une filiale de Google (enfin, d’Alphabet), montrent des résultats convaincants. Dommage que cela fasse partie de l’empire Google, incluant l’indélicatesse qu’on leur connaît en matière de vie privée.

Pour l’alimentation, une autre technologie me semble bien plus prometteuse : l’impression 3D. Oui, je sais, dit comme ça, ça surprend. On imagine la machine de prototypage rapide, imprimant couche de plastique fondu sur couche de plastique. Pourtant, cette technologie, un peu modifiée, peut imprimer des cellules vivantes. On commence à observer en laboratoire des résultats particulièrement prometteurs d’impression cellulaire, surtout pour usage médical, mais aussi alimentaire. Viande artificielle, légume aux formes improbables… tout est possible.

Bien entendu, ce n’est pas immédiat. Ne comptez pas avoir du steak de mammouth pour votre déjeuner. À vrai dire, les premiers aliments imprimés auront sans doute mauvais goût. On sait pour le moment plus facilement imprimer de la fibre musculaire que du gras, pourtant très important pour le goût. J’imagine quand même les premiers produits issus de l’impression cellulaire arriver pour le grand public d’ici quelques années, et se démocratiser d’ici cinq à dix ans. Quinze à vingt, si l’on n’est pas aussi optimiste que moi.

Comme je le disais à Xavier, ce n’est peut-être qu’un fantasme de ma part, mais j’imagine volontiers une explosion d’aliments improbables, inimaginables dans la nature, et que seuls l’expérimentation, la curiosité, peut-être quelque bug… auront rendus possibles.

Là, ça me rappelle une lecture. Dans Through the Language Glass1, Guy Deutscher raconte comment notre perception du monde influence notre langage, et vice-versa. Au début de l’ouvrage, il décrit un fait curieux : Homère, dans l’Odyssée, n’utilise pas les couleurs comme nous le ferions. Partant de là, il explique comment les noms de couleurs peuvent parfois dériver d’un autre nom de couleur, que nous qualifierions de radicalement différente. Cependant, l’usage des couleurs était moindre, en moins haute définition —si je peux m’exprimer ainsi— qu’aujourd’hui, et donc le langage avait un usage moindre des noms de couleurs, un vocabulaire moins étendu, et la perception des couleurs en était affectée.

Aussi surprenant que cela puisse être, nos yeux voient les couleurs de la même façon que nos ancêtres de l’Antiquité, mais notre cerveau analyse l’information de façon radicalement différente, car nous avons une éducation aux couleurs. Eh oui, on apprend les couleurs. Je ne chercherai pas à vous en convaincre —l’ouvrage de Guy Deutscher le fera beaucoup mieux que moi—, mais voici un indice : je ne pense surprendre personne en affirmant qu’un graphiste possède une bien meilleure perception de la couleur que, mettons, un ouvrier des chantiers publics. C’est parce que son activité l’oblige à utiliser une large palette de couleur qu’il a besoin d’un vocabulaire plus étendu et apprends à percevoir plus finement certaines nuances. Vous ne voyez peut-être pas de différence notable entre le magenta et le carmin, et, pourtant, je vois un gouffre entre ces deux nuances de rouge. Parce que je suis amené à travailler avec des graphistes, tout simplement.

Quel rapport avec notre tambouille ? J’y viens : l’impression cellulaire offre une possibilité de combinaisons qui n’existait pas auparavant. En découlera logiquement une plus grande palette de goûts, pour laquelle on ne saura plus se contenter des classiques ‹ sucré ›, ‹ salé ›, ‹ acide ›, ‹ amer ›. Ni de ‹ ça a un goût de mangue ›. Du coup, je prévois une explosion du vocabulaire lié au goût.

Et ça, pour le gourmet philologue que je suis, c’est fichtrement enthousiasmant.

Oui, tout ça pour en arriver là.


  1. Guy Deutscher, Through the Language Glass, août 2010, Metropolitan Books. 

Publié le 26.08.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Futur présent

Le futur existe déjà, il est juste inégalement réparti.

Je ne sais plus de qui est cette maxime, mais elle résume bien le sentiment de voyage dans le passé que j’ai depuis mon arrivée au Ghana. Puis ça donne une bonne clé de compréhension pour les deux derniers articles.

J’ai grandi dans un pays développé, dans une famille internationale, entouré de gens éduqués, biberonné au World Wide Web… Bref, j’ai grandi dans un monde de science-fiction. Régulièrement, j’ai pu constater ça dans le décalage qui peut s’opérer entre les gens et moi, mais rarement à ce point.

Les gens vivent encore au vingtième siècle. Ils n’ont pas compris qu’on est au troisième millénaire. Ils ne savent pas que l’information se transmet à la vitesse de l’octet. Que les voitures se conduisent en autopilote —et pas besoin d’attendre Google. Que les robots sont sur le point de prendre nos jobs. Saletés de robots. Les immigrés, au moins, on pouvait les renvoyer chez eux… Ils veulent être riches et appliquent la recette à la lettre, mais ne comprennent pas à quel point la recette est obsolète.

Alors, parce que je suis gentil, je vous écris du futur…

Le premier truc, quand on pense à ‹ riche ›, on pense à celui qui a beaucoup d’argent. Faux. Le riche, c’est celui qui dépense beaucoup. Qui s’offre des repas au restaurant, des vacances au bout du monde… Le riche n’a pas un ‹ chez lui › : il est partout chez lui. Nuance.

Vient ensuite la possession. Le riche, il peut avoir plein de trucs, alors on entasse. Faux. Ce sont les pauvres qui entassent. Allez chez un pauvre, vous verrez des tas de bric-à-brac, une décoration surabondante, un trop plein par tous les trous. Stop. Arrêtez ce désastre. Ayez peu, contentez-vous de ce dont vous avez besoin. Alors vous aurez plus. Plus de place chez vous, pour commencer. Plus de place pour créer, pour vous aérer, sans accroche pour limiter votre imagination… Plus de vous, en somme.

Puis le pauvre, il n’a pas de quoi manger, alors que le gros riche bien en chair… Stop ! Stop, je vous dis. C’est obsolète, ce délire. Manger sain coûte plus cher que la malbouffe. Non, reprendre une troisième part quand on n’a plus faim depuis la moitié de la première n’est pas une bonne idée. L’obésité est un signe extérieur de pauvreté, ouvrez les yeux nomdedju…

La belle voiture, maintenant… C’est vrai que c’est classe, conduire une belle voiture qui coûte un bras, un rein, un poumon et un œil, plus deux ou trois chameaux, selon le modèle. Mais les gens vraiment riches, ils ont un chauffeur. Eh oui. Du coup, ils se contrefichent de la voiture.

Et pour finir en beauté, le riche s’est payé une éducation, il est érudit, lit le journal et écoute la radio, alors autant s’informer devant le JT… Ou pas. Ce n’est pas pour rien que curateur est un métier. C’est pour avoir droit à un condensé qui nous laisse nous occuper de ce qui importe vraiment.

Bref, dans le futur, on est nomade. L’ordinateur-roi tient dans la poche. On s’offre des expériences plutôt que des objets. On a des abonnements culturels plutôt que d’acheter des rondelles de plastique. On mange toujours, mais sans excès. Et même la malbouffe essaie d’être saine. On appelle ça de la cuisine urbaine. On n’a pas de voiture non plus. On marche jusqu’au métro. Et quand le métro ne suffit pas, un simple clic sur son écran portatif, et une voiture vient nous chercher. Simple, classe, pas cher. Et pour finir en beauté, on fait attention à son régime intellectuel comme à son régime alimentaire. Pas d’émission poubelles, pas d’infobésité, pas de publicité. Pas trop salé, pas trop gras, pas trop sucré.

Super le futur, non ? Le truc cool, c’est qu’il n’y a même pas besoin d’attendre, seulement de s’y mettre.

En plus, maintenant, on a même l’hoverboard.

Publié le 16.08.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Mort cérébrale

Aujourd’hui, mon propriétaire recevait des invités. Il n’a pas nettoyé, n’a pas préparé à manger, ni même des boissons. Non.

Il a allumé la télé. Royal.

Je me souviens de ma première soirée au Ghana. J’arrive, découvre le quartier, la maison, ma chambre. Dans le salon, un écran plat allumé qui crache des émissions poubelle. Je me souviens très bien m’être dit ‹ Oh non, encore un de ceux qui n’éteignent jamais la télé… › Un peu plus tard, dans la soirée, je profite que mon hôte est sorti pour éteindre le déversoir à inepties. Quand il revient, il voit l’écran éteint et s’étonne.

Il joue avec l’interrupteur pour se rendre compte que la lumière était de toute façon allumée. Va voir le moniteur, constate qu’il est seulement éteint. Je le rassure, lui dit que c’est moi qui l’ai éteint. Il prend la télécommande, me montre le bouton d’allumage et appuie dessus. Il me dit que je peux appuyer dessus si ça arrive à nouveau.

Là, j’étais estomaqué. Je m’énerve. Qu’il ne me prenne pas pour un abruti, j’ai éteint la télévision non par erreur, mais parce que je n’aime pas ça. Dans son regard, je vois qu’il m’a déplacé de la case ‹ Pas aidé par mère Nature › à ‹ Bon pour l’asile ›. Il a une goutte de sueur qui perle le long de son cou, et il se demande ce qu’il a fait pour mériter ça… Pourtant il va à la messe tous les dimanches et écoute le sermon radiodiffusé tous les matins… (Véridique) En tout cas, il n’a pas signé pour ça.

Bref, je vois qu’il s’inquiète. Je le rassure comme je peux, lui expliquant que les jeunes Européens regardent de moins en moins la télévision, qu’on lui préfère Internet… Je vois que ça le calme. Si c’est une différence culturelle, se dit-il…

Depuis, il n’a presque plus allumé l’écran du salon. Il va regarder la télé dans sa chambre. Il est assez respectueux et a le sens de l’accueil. Il ne comprend toujours pas, mais il fait un effort pour moi. Mais l’effort s’arrête quand il reçoit des amis.

Et là, c’est moi qui ne comprends pas. La télévision, ce n’est que l’outil qui occupe quand on ne sait pas quoi faire de son cerveau. Comment ont-ils pu dégénérer au point d’en arriver là ? Comment en sont-ils venus à voir un sens de l’accueil dans un acte qui consiste à injurier l’intellect de ses invités ?

Certaines choses sont indubitablement au-delà du compréhensible.

Publié le 15.08.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Lumières !

Quand je suis rentré chez moi, toutes les lumières, y compris extérieures étaient allumées. Après plusieurs jours d’absence, mon propriétaire —je loue une chambre chez lui— est de retour. Et on a de l’électricité ce soir.

Bref, je ne comprends pas ce gâchis d’électricité. N’est-ce pas plus simple de n’invoquer que la lampe dont on a besoin ?

Attention, je ne suis pas en train de sortir une diatribe écolo. Je n’ai rien contre l’écologie, mais j’ai lu Bataille. Gâcher pour exister, dépenser, se consumer. J’approuve. J’applaudis des deux mains. Ces gens qui économisent, puis claquent tout dans un bijou hors de leur moyen… Bravo. Au moins, ils en connaissent la valeur. C’est celle de la sueur et du sang. Du foutre, aussi, qu’ils laissent sur une chaussette en admirant le bijou qu’ils se sont offert. Et qui parfois peut leur claquer entre les mains. Ça arrive, avec les bijoux métaphoriques.

Bref. Ce n’est pas du tout pour raison écologique que je désapprouve le gâchis d’électricité. C’est pour raison esthétique. Je trouve la lumière électrique moche.

Pas les néons des grandes rues, non. Ça, c’est cool, mais la lumière électrique du quotidien est d’une laideur… Elle pue. Elle sent la lourdeur du retour du travail métro-boulot-dodo. Elle sent la télévision, le lavage intracrânien. Elle sue la banalité de tous ses pores. Elle m’ennuie. Elle m’use.

Du coup, je ne l’utilise que quand je n’ai pas le choix. Pour lire ou écrire sans me dézinguer les yeux. Je suis déjà binoclard, je n’ai pas envie que ça s’empire. Quoique. J’aime bien porter des lunettes. C’est sexy, les lunettes. Mais je m’égare…

Ces lumières entourant la maison, ce jet-d’argent-par-les-fenêtres-là, il me débecte. C’est d’un mauvais goût. Pourquoi les gens ne savent-ils apprécier la beauté de l’ombre ? L’infini sous les étoiles ? L’obscurité, c’est un joyau fragile. Se régaler de l’ombre, c’est justement le potlatch ultime, quand le monde se drogue à la lumière.

La lumière, c’est le jour. C’est sortir de la caverne, et voir la vérité. La vérité unique. C’est d’un ennui. L’ombre, c’est au contraire ce que le soleil ne voit pas. C’est notre part de liberté avec le monde, avec la réalité.

L’obscurité est fantaisiste. Dans l’ombre, on peut laisser libre cours à l’imaginaire. Dans le noir, on ne nous voit pas. Alors on peut être un peu plus fou que ne le voudrait le carcan de la vie en société.

Mais non. Sortir du lot, être libre, soi-même, c’est mal vu. De toute façon, maintenant, tous nos faits et gestes sont surveillés. #Snowden #Manning #PJLRenseignement #etc.

Alors on préfère se fondre dans la masse. Ne pas varier d’un iota. N’avoir aucune saveur. Société télé-réalité. Panoptique.

Lumières !

Publié le 14.08.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Monstre

Ça fait plusieurs fois que je parle du monstre, comme une évidence, mais peut-être qu’il ne l’est pas pour vous… Le monstre, c’est l’inspiration.

Tout créatif le sait, nos œuvres ne viennent pas de nous. Les Anciens imaginaient le poète comme intermédiaire entre les hommes et les dieux, créant ainsi le piédestal qui accompagne encore aujourd’hui, sans raison, le statut d’auteur. D’autres ont invoqué le concept de muse les inspirant et donnant corps et beauté à leur œuvre.

C’est bien sympa, mais la muse n’est pas toujours telle une nymphe, jeune femme nue et éthérée, dame Nature en personne rendant visite à l’auteur qui en profite pour se masturber le stylo. Le stylo, on a dit. Pour écrire. Non mais.

Non. La muse, ça peut être un petit bonhomme rondouillard buvant whisky sur whisky et crapotant son cigare nauséabond, dictant d’un air distrait et ennuyé son caprice du moment et nous tapant du bout de son journal replié quand on n’écoute pas.

Ou encore, ça peut être une grand-mère sadomasochiste, de retour d’une soirée cuir-moustache, nous cravachant des mots en écoutant du Wagner, espérant qu’on arrive à taper tout ça assez vite sur notre antique machine.

Bref, une muse, ça peut être déroutant.

Pour moi, c’est un monstre. Je n’arrive pas à me défaire de cette image depuis que l’ami Pouhiou me l’a présentée il y a un an et demi. Un monstre informe, une sorte de blob géant, sans couleur. Pas en noir et blanc, non. Sans couleur. Ne cherchez pas, c’est dans ma tête que ça se passe.

Bref, il est là, il voit par mes yeux, entend par mes oreilles, sent par mon nez, etc. Il bouffe de la culture dès que je lui en présente ou qu’elle se présente à moi. Jamais rassasié, ce goinfre. Et il défèque. Beaucoup. Il chie sans retenue, dans mon crâne ouvert qui lui sert de trône. À moi de trouver un sens à ce qu’il m’envoie, à sculpter la matière fécale jusqu’à ce qu’elle devienne présentable.

Mais ce n’est pas tout. Il est timide, ce con. Du coup, je dois en prendre soin, lui faire comprendre qu’il est désiré, l’inviter à excréter, et lui donner à bouffer. Beaucoup. Souvent. Et si j’en prends bien soin, parfois, il m’écoute en retour. Et fait gaffe à me chier les bons ingrédients. C’est rarissime, mais ça en vaut franchement la peine.

Le truc, c’est qu’on a tous un monstre. Les gosses le connaissent, et ne s’émeuvent pas de sa sauvagerie occasionnelle. On a tous été Max, avec nos Maximonstres. Mais on a grandi. On a oublié. On a laissé le monstre s’affamer. Maintenant, il a peur, et il faut le réapprivoiser. Il faut réapprendre à l’écouter.

Alors, retrouvez votre monstre. Aimez-le. Aimez la merde qu’il vous pond. Ça vaut de l’or.

Publié le 14.08.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Aphone

Je suis aphone. Pour la seconde fois dans ma vie.

La première fois, c’était il y a deux ans, lors d’un emploi estival. Je travaillais comme ouvrier dans une usine de sidérurgie, au département qui reçoit les minerais et les mélange avec un préchauffage pour faire un ‹ gâteau › qui était ensuite envoyé aux hauts-fourneaux. Concrètement, je devais nettoyer les conduits des minerais à intervalle régulier, prélever des échantillons de matériaux agglomérés pour les placer dans une machine qui en analyse la composition et apporter mon assistance aux ouvriers permanents en cas de besoin (par exemple, si une machine tombait en panne). Je passais donc très régulièrement de la cabine de repos climatisée (que mes collègues voulaient absolument à dix-huit degrés, et pas plus) à un environnement surchauffé, avec une température avoisinant les cinquante degrés (contrairement aux hauts-fourneaux, les minerais étaient chauffés à l’air libre dans mon département). Et comme, en plus des incessants changements de température, le bruit omniprésent nous obligeait à crier pour nous faire entendre, mes cordes vocales en ont pris un coup.

On aurait pu croire que ma première année en Inde, et surtout avec des camarades de classe réglant le climatiseur sur seize degrés quand il en fait plus de trente dehors, aurait un tel effet sur moi, mais non. Allez savoir comment, mais je n’ai subi qu’un petit rhume pendant l’hiver. L’Inde a pris soin de moi. Le Ghana, c’est une autre histoire…

Un simple week-end à Kumasi (capitale de l’ancien empire Ashanti et bourgade importante du centre du pays), et j’ai reçu en cadeau et les coups de soleil, et la crève carabinée. Joie. Moins d’une semaine après, je vais globalement mieux, mais je n’ai plus de voix.

Alors je n’écris pas cela pour que vous vous apitoyiez sur mon sort… mais cette incapacité a des implications intéressantes. Deux, en particulier.

Pour commencer, je peux facilement rester des heures silencieux, j’aime le calme de la tempête intérieure, les conversations muettes que permet le texte écrit, le temps long et calme de ma propre compagnie… mais je sais aussi être sacrément bavard, quand je m’y mets. Du coup, je me sens comme un gamin qui n’aurait pas été de lui-même marcher sur la pelouse, mais en meurt d’envie parce que ça lui est interdit… Je voudrais parler de tout et de rien, raconter ma vie, deviser de questions existentielles avec quiconque aura la patience de me supporter. Mais je suis frustré. De ne pas pouvoir faire ce que je n’aurais pas voulu faire si je pouvais le faire. L’esprit humain est parfois masochiste.

L’autre implication est due à l’importance que revêt pour moi la créativité. Ceux qui comme moi ont choisi de bâtir leur vie autour de cette dernière le savent tous, il faut entretenir le monstre, l’encourager à nous donner ses idées ; l’inspiration vient très difficilement sur demande. Alors on a souvent un rituel. Pour ma part, je tourne en rond en parlant tout seul. À voix haute, je laisse vagabonder mon esprit. Je dis de grosses bêtises, parfois, mais c’est important de ne pas se corriger. Car au bout d’un moment, on passe de ma voix à celle du monstre. Mais sans voix, je ne peux plus invoquer le monstre. Sans voix, je suis moins inventif.

Frustration.

Publié le 14.08.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

La Démarche agnostique

C’est marrant. Je suis arrivé au Ghana depuis moins d’une semaine, et l’une des questions qu’on me pose le plus est la suivante : quelle est ma religion ? Même en Inde, pays pourtant très religieux, il n’y avait pas une telle insistance à me vouloir croyant.

Ma réponse, comme toujours, est incomprise. Les gens ne savent pas ce que veut dire ‹ agnostique ›. Choisir de se mettre à l’écart des croyances, cela paraît aberrant. Je crois qu’athée serait plus rassurant pour eux : croire en l’absence d’un dieu est déjà croire en quelque chose.

Pourtant, être agnostique me paraît ce qu’il y a de plus sain. Bien entendu, il est impossible de n’avoir aucune croyance : nous sommes biologiquement programmés pour en avoir. Il est tout simplement préférable de croire que tous les tigres sont dangereux, plutôt que d’expérimenter à chaque fois si ce tigre-là l’est ou non. C’est une question de survie.

Il n’est donc pas question de véritablement éliminer toute croyance, mais plutôt, dès qu’on en a l’occasion, de faire l’examen de nos croyances. Nous apportent-elles quelque chose ? Un quelconque avantage pour la survie ? Ou bien ne sont-elles qu’un confort qui nous évite de penser par nous-mêmes ?

Je sais ne pas avoir la réponse quant à la question théiste. Je sais aussi faire la différence entre ce que je sais, ce qui est probable, ce que je crois intuitivement, et ce que j’aimerais. Ça m’amuserait qu’il y ait des dieux, façon mythologies antiques. Intuitivement, je crois qu’il n’y a rien. Il est probable qu’il n’y ait rien, et hautement improbable que les religions humaines, trop anthropocentrées, aient raison dans leur vision d’un être divin. Mais je sais ne pas connaître la réponse à cette question.

Pareil pour la question de la vie après la mort. J’aimerais un système de réincarnation à la façon bouddhiste, mais non limitée à la vie terrestre. Mais le rasoir d’Ockham me dit que la solution la plus simple est souvent la meilleure. Et la solution la plus simple, c’est que nous n’ayons qu’une vie. C’est aussi ce que mon intuition me dit. Mais, concrètement, je n’ai pas la réponse.

La démarche agnostique, finalement, c’est admettre que l’on n’a pas la réponse à tout. Dès lors, toute opinion, toute pratique, est respectable, tant qu’elle ne nuit à personne.

Publié le 02.07.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Toponymes et Européocentrisme

Puisque je pars bientôt en Afrique, j’ai recherché l’origine de ce nom. Au départ, c’est le nom d’une région de l’Empire romain correspondant à l’actuelle Tunisie, en référence à un peuple local, les Banou Ifren, nommés afri en latin —de la même façon que la région recouvrant l’actuel nord de l’Algérie s’appelait Numidie. Plus tard, c’est le nom que les colons européens choisirent pour représenter le continent entier, niant par la même occasion la diversité culturelle des peuples ‹ locaux ›. Après tout, quand on coupe les frontières à la règle…

Mes voyages m’ont donné l’occasion d’observer combien mes ancêtres européens ont pu manquer de tact et de respect en renommant certains lieux. Je ne parle pas, bien entendu, de simples traductions ou déformations sonores, comme Beijing renommée Pékin : on pratique déjà ça entre Européens (pensez à Londres, dont le vrai nom est London, ou à Lille, nommée Rijsel en néerlandais). Certains changements toponymiques sont plus profonds.

Je me trouve aujourd’hui à Mumbai, que des marchands portugais ont rebaptisée Bom Bahia ‹ bonne baie ›, en référence à son port en eaux profondes. Quand les Anglais sont arrivés, c’est ce nom qu’ils ont repris, Bombay, au lieu du nom local.

Autre exemple : l’Inde se nomme भारत (Bhārat) en hindi, langue la plus parlée et lingua franca du sous-continent. Le nom occidental fait référence, à l’instar des géographes hellènes de l’époque d’Alexandre, mais aussi des conquérants moghols, au fleuve Indus, aujourd’hui principalement au Pakistan.

Changeons de pays. La Chine se nomme 中国 (Zhōngguó, littéralement ‹ pays central ›, plus volontiers traduit comme ‹ Empire du Milieu ›) en mandarin, langue majoritaire du pays. Le nom occidental, lui, fait référence à la dynastie Qin (prononcez [tʃin]), qui n’est plus vraiment maîtresse du pays…

Je me demande si des Africains ont pensé à un nom pour leur continent. Je pense que oui. J’espère, en tout cas. Et je suis curieux de connaître ce ou ces noms. Mais le fait est qu’ils n’ont visiblement pas pris. Dommage.

Publié le 24.06.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Prendre le temps

Six mois. Vous savez ce que c’est, quand les projets s’accumulent, et qu’en plus tous sont chronophages… On essaie de faire un peu de l’un, un peu de l’autre, de s’organiser pour tout faire. Ce n’est qu’une question de prendre le temps, on se dit. Jusqu’à l’overdose.

Six mois. Depuis mon arrivée en Inde, je n’arrive plus à suivre. Je dois faire le tri. Human Fiction est au point mort, et le restera sans doute. Les GGP sont au point mort, et on essaie coûte que coûte de leur refaire prendre leur vitesse de croisière. Nihil addendum est au point mort…

Six mois. Je me souviens, il y a quelques années, du blog d’un game designer, dont l’auteur se plaignait de ne jamais avoir le temps d’écrire. Je ne veux pas tomber dans ce travers. Je ne veux pas me plaindre à chaque article. Donc il faut que je me reprenne.

Six mois. Je ne me suis jamais imposé de rythme de publication, parce que je pense que ça ne rime à rien. Mais six mois, c’est trop. Si je veux maintenir ce blog en vie —et je le veux—, je dois prendre le temps d’écrire. Alors, écrivons.

Ce ne sont pas les idées qui manquent, pourtant. À force de voyager, on en accumule, des idées. Par exemple, j’écris ces lignes dans un bus de nuit entre Pune et Bhopal. Je viens de me réveiller, et j’ai rêvé que je faisais un tour du monde dans une capsule Hyperloop. Je suis certain que si je ne manquait pas d’entraînement, j’aurais pu en faire une nouvelle. Il n’est peut-être pas trop tard, d’ailleurs.

En attendant, mes voyages continuent. Après neuf mois en Inde, je profite d’un stage en entreprise pour aller au Ghana. Je pars dans moins d’un mois. Je suis jeune, ce serait dommage de ne pas en prendre le temps, non ?

Publié le 14.06.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

Les Neuf Vies du chat

Début juillet dernier, alors que nous étions tout deux aux RMLL, l’ami Pouhiou me dit croire clairement que nous, êtres humains, vivions plusieurs vies, à l’instar des chats. Il n’est pas le seul à penser cela.

Je me souviens d’un article de journal scientifique lu il y a maintenant quelques années. Cet article expliquait que certaines espèces animales ne souffraient pas du vieillissement et étaient capables de renouveler leurs cellules indéfiniment, y compris leurs neurones. L’auteur proposait l’hypothèse suivante : puisque les neurones se renouvelaient, peut-être les individus subissaient-ils un changement, lent et imperceptible, mais inébranlable, de leur personnalité, leur faisant vivre plusieurs vies plutôt qu’une.

J’ignore si des recherches ont suivi cette hypothèse, mais, si l’on y regarde de plus près, nos connexions neuronales évoluent continuellement et (coïncidence ou causalité, je l’ignore…) notre personnalité évolue lentement, imperceptiblement, et néanmoins inébranlablement, à mesure que nous vieillissons.


Je suis né le jeudi 14 décembre 1989. Du moins, c’est ce qu’on m’a toujours dit. Mon premier souvenir, lui, date d’un voyage en Grèce, vers mes quatre ans. J’ai grandi, enfant imprudent et rêveur, enjoué ou triste selon l’humeur. Je suis allé à l’école municipale, où j’ai donné des cheveux blancs à parents et instituteurs. Je n’étais pas incapable, mais c’est un euphémisme, de dire que je n’étais pas très volontaire. Un véritable procrastinateur avant la lettre.

Je suis né le dimanche 5 octobre 2003. Ce jour, j’ai commencé un cours de création de sites web et, par la même occasion, mes vies de geek et d’acteur du monde associatif. J’ai appris, j’ai enseigné en retours. J’ai partagé mes envies, mes goûts, mes connaissances, mes rêves. J’ai fait du réseau mon chez-moi, mon tiers-lieu, mon havre. J’ai tenu divers blogs, fermés pour la plupart.

Je suis né le dimanche 31 août 2008. Apprenant à vivre seul, je rentrais néanmoins souvent chez mes parents. Je découvris ce qu’était une ville digne de ce nom, et mon âme urbaine par la même occasion. J’ai rapidement tourné le dos à mes études scientifiques. Non par rejet, mais par curiosité, par envie de connaître autre chose. J’ai aimé la vie étudiante, sa douceur, son ouverture sur l’arbre des possibles. J’ai aussi développé ma propre pensée, différente de celle qui m’avait jusqu’alors été inculquée. J’ai créé. J’ai écrit. J’ai rêvé.

Je suis né le vendredi 22 août 2014. Dans cet avion qui quittait l’Europe, je rejoignis l’Inde. J’étudie toujours, mais le rythme n’est pas le même. Tout s’est accéléré. Tout s’est intensifié. Tout a changé.

J’ai vingt-cinq ans aujourd’hui. Un quart de siècle, mais déjà plusieurs vies. Aussi, je voudrais dire un mot à tous ceux qui m’ont accompagné durant ces vies multiples, qui m’ont aidé, parfois sans le savoir, à me construire : Merci.

Publié le 14.12.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Jeu vidéo est-il un art ?

Récemment, l’un de mes enseignants prit sur lui de nous expliquer que nous, ludiciens, ne sommes pas des artistes, au prétexte qu’il faut payer les factures à la fin du mois, que l’industrie vidéoludique est, eh bien, une industrie, et autres arguments du même acabit. Cet enseignant ayant fait toute sa carrière dans l’industrie avant de venir dans l’école où j’étudie, je n’ai guère été étonné. Après tout, on parle bien de la même industrie où un directeur artistique a en charge… les graphismes, et les graphismes seuls. Concrètement, cette industrie considère que les musiciens, et scénaristes qui travaille pour elle ne sont pas des artistes, alors un métier qui n’existait pas il y a peu encore et peine à faire reconnaître son statut artistique, vous pensez bien 1

En revanche, mon parcours à l’Université, où le jeu vidéo commence justement à être traité comme art à part entière, m’a donné une tout autre vision. Pour commencer, l’art est, en quelque sorte, une transmission d’idée. C’est bien entendu infiniment plus complexe que cela, mais la transmission d’une idée reste au fondement d’une définition sérieuse de l’art. Dès lors, on comprend aisément la vision caricaturale de l’artiste comme idéaliste qui oublie facilement devoir payer ses factures à la fin du mois : on ne fait pas de l’art pour de l’argent.

Néanmoins, croire qu’un objectif économique (comme payer ses factures et avoir de quoi manger) ne puisse être compatible avec un objectif artistique est indubitablement erroné 2. À vrai dire, ces objectifs économiques et artistiques sont plus que souvent complémentaires : quel meilleur moyen de répandre une idée que de créer une œuvre pour le grand nombre, et donc dont on peut tirer un important revenu ?

Par ailleurs, le jeu vidéo est indiscutablement un support pour l’art. Je vais vous donner l’exemple d’un projet sur lequel je travaille actuellement. Le projet en question est un jeu de plateformes pour enfants où l’héroïne, une jeune fille, part à la recherche de son petit frère. En route, l’histoire du jeu l’amène à faire une découverte qui changera la vision que son peuple se fait du monde qui les entoure. L’idée que je souhaite véhiculer avec ce jeu est que la curiosité est une bonne chose.

Là, les plus attentifs d’entre vous devraient me répondre que c’est l’histoire qui supporte cette idée, et que donc c’est l’écriture qui sert de support à l’art, non le jeu en lui-même. En effet, avec le peu d’informations que je vous ai données, vous auriez bien raison. Mais… et si, maintenant, je vous expliquais que le passage d’une plateforme à l’autre requerrait de déplacer tel bloc de pierre, d’activer tel mécanisme… et que ces éléments ne seraient pas placés de façon évidente ? En vérité, suivre le chemin évident serait difficile, voire impossible, tandis que la recherche d’une autre solution serait récompensée. Là, on a un gameplay qui porte en lui-même notre idée directrice. Là, on a une œuvre d’art sous forme vidéoludique.

J’irai plus loin. Alors que j’étudiais le cinéma, j’ai suivi un cours sur l’idée wagnérienne d’art total. Wagner avait essayé, avec l’opéra, de synthétiser en un seul support l’ensemble des arts : théâtre, peinture, sculpture, musique, littérature. La ligne directrice de ce cours était que c’était le cinéma qui s’était popularisé comme l’art total dont Wagner rêvait. Eh bien, le jeu vidéo va plus loin : en tant que média interactif, le jeu est un support artistique qui permet à son public de devenir acteur de l’œuvre, de participer à l’élaboration de l’œuvre dans sa forme finale.

Le jeu vidéo est donc non seulement un art, mais le premier art à transcender la notion wagnérienne d’art total. Non seulement permet-il de transmettre une idée, mais en plus il permet à son public de faire sienne cette idée.


  1. À vrai dire, j’ai de bonnes raisons de croire que cet enseignant croit que le marché de l’art s’arrête aux pratiques commerciales entourant la peinture. Cependant, n’allez pas croire que c’est un mauvais enseignant : il est de très bon conseil sur nos travaux et fait montre d’un savoir-faire exceptionnel, notamment en l’endroit de l’ergonomie. Il n’est tout simplement pas bon théoricien. 

  2. Sauf si l’idée en question est un rejet de la dépendance humaine à la nourriture, doublé d’une apologie du non-remboursement des dettes ;) 

Publié le 01.12.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Qu’est-ce qu’un ludicien ?

Au fil des ans, sachant que le design tient plus du dessein que du dessin, l’incompréhension du grand public, qualifiant de « design » ce qui était perçu comme relevant d’une certaine esthétique, m’agaça quelque peu. J’ai donc, pendant quelques années, traduit systématiquement ce terme par « conception ». Cependant, ce n’était pas beaucoup mieux, puisque cela occultait que le design sous-tend une démarche intellectuelle et praticienne de conception particulière, fonctionnant par itérations, faisant appel à de nombreux tests, etc. In fine, j’ai abandonné l’idée de traduire ce mot.

Plus tard, alors que je renouais avec mon vieil amour pour le game design et commençais à envisager que ce puisse réellement devenir mon métier —c’est-à-dire une fois le concours d’entrée de mon école actuelle réussi—, je fus confronté à la difficile tâche d’expliquer à mon entourage de quoi il retourne. Car oui, le game design souffre, à l’instar de son parent le design, du syndrome d’Obélix, ou, dit autrement, de la nécessité d’être tombé dedans en étant petit pour comprendre de quoi il retourne.

Je renouai donc quelque temps avec mon vieux subterfuge, et parlai de « conception de jeux ». Ce fut de courte durée, tant je compris vite que mes interlocuteurs ignoraient l’existence et la nécessité du game design, croyant qu’il suffisait de programmeurs et de graphistes pour obtenir un bon jeu vidéo. Donc, quitte à expliquer, je repris à mon compte un mot rencontré dans je ne sais plus quelle publication universitaire : ludicien.

L’avantage de ce mot, c’est qu’en suivant une formation similaire à musicien, écrivain, ou encore cinéaste, il permet de comprendre que le ludicien crée ce qui est ludique dans un jeu, ce qui est propre au jeu. Son inconvénient, c’est que le game designer n’est pas le seul métier propre à la création d’un jeu : il faut compter aussi avec le level designer. Tant pis, l’approximation reste une amélioration de la compréhension commune.

Un ludicien est donc un créateur de jeu —vidéo ou non— qui n’est ni programmeur, ni graphiste, ni musicien, ni scénariste. Un ludicien, c’est une personne qui ne peut pas travailler sur autre chose qu’un jeu, en somme. Mais ne voyez pas le ludicien comme quelqu’un de limité.

Car être ludicien n’est rien d’autre que de créer de la joie.

Publié le 30.11.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

On the Edge

Récemment, l’un de mes professeurs de game design nous raconta un ancien conte japonais, que voici.


Il était une fois un samouraï, le plus grand qu’ait connu le Japon, et son ami, un moine, voyageant ensemble. Alors qu’ils chevauchaient tranquillement, ils arrivèrent au pied dune haute montagne. Le samouraï annonça vouloir en conquérir le sommet et son ami tenta de l’en dissuader.

Le samouraï, ignorant l’avertissement du moine, entama l’ascension pendant que son ami l’attendait en bas, jouant de la flûte. Le chemin caillouteux était pentu, mais le guerrier têtu, si bien quil avança, hardi, parmi les rochers.

Arrivé à mi-chemin, le grand samouraï glissa et se brisa le pied sous un rocher. Voyant cela comme un défi, il décida de poursuivre son ascension sur une jambe, montrant ainsi quil serait plus fort que la montagne.

Il atteint le sommet à bout de souffle, la fièvre montant à cause de sa blessure. La vue depuis le sommet était splendide, mais il ne put en profiter du fait de la douleur. Pourtant, plutôt que de se reposer, il entama la descente, pensant à son ami qui l’attendait.

Le chemin du retour fut plus difficile encore, et l’état de santé du guerrier n’aidait pas. La douleur le faisait délirer et la fièvre était telle que sa vue ne lui permettait plus que de distinguer de vagues formes.

Lorsqu’il arriva en bas, guidé par la musique de son ami, il s’écroula d’épuisement. Le moine le recueilli et le soigna du mieux qu’il put, mais le grand guerrier resta une dizaine de jours entre la vie et la mort.

Quand il se réveilla, il raconta son épopée au moine, qui lui dit combien il le pensait stupide d’avoir risqué sa vie pour si peu, alors qu’il y avait une montagne plus haute encore qui suivait, puis une autre, puis encore une…

À ces mots, le samouraï sexclama qu’il allait fouler le sommet de ces montagnes également, et montrerait ainsi qu’il est le plus grand, le plus fort, le plus valeureux. Son ami le regarda d’un air déçu : « Il y a toujours une autre montagne. »


La morale de cette histoire, nous dit notre professeur, est qu’il est illusoire de chercher à être le meilleur, le plus grand, le plus doué… des game designers, mais qu’il lui semblait beaucoup plus intéressant de travailler sur le flanc de la montagne, mêlant le vertige des hauteurs à la paix des vallées, en mouvement constant, apportant un peu de ceci, un peu de cela, pour obtenir un résultat riche de diverses influences.

Pour reprendre ses mots, « Being on the edge is the most beautifull way to design. »

J’ai envie d’ajouter : « Being on the edge is the most beautiful way to live. »

Publié le 17.10.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

L’Encyclopédie

Lorsqu’ils commencèrent leur projet encyclopédique, Diderot et D’Alembert se fixèrent l’ambition de répertorier, en plus des connaissances académiques, de nombreux savoirs manuels, alors dévalorisés. C’est pourquoi ils appelèrent leur projet L’Encyclopédie, littéralement « (faire le) tour du savoir » : regarder autour de soi dans un grand cercle, avant de répertorier l’ensemble des connaissances de l’époque.

Par la suite, de nombreux individus ont repris ce magnifique projet de réunir l’ensemble des savoirs dans un ouvrage, avec plus ou moins de succès. Cependant, la totalité de ces ouvrages n’était rédigée que par des spécialistes reconnus. Or, si le spécialiste d’un sujet (d’autant plus reconnu pour cela) possède à n’en pas douter plus de connaissance que le premier quidam venu sur ledit sujet, il en possède indéniablement moins qu’un grand nombre de personnes (lui inclus) réunies pour rendre compte du même sujet.

Heureusement, Internet arriva et l’un de ses rejetons entreprit de résoudre ce problème : une encyclopédie rédigée par tous, révisable par tous, mise à jour en temps réel. Vous avez reconnu, je crois, la Wikipédia. Malheureusement, la Wikipédia n’est pas exempte de défauts.

Je ne compte pas ici vous dire que n’importe qui peut écrire des bêtises par erreur ou par vandalisme, car c’est en général rapidement corrigé et, quand bien même ça ne le serait pas, il est toujours de bon ton de vérifier ce qu’on lit en multipliant les sources. Je ne compte pas vous dire non plus que certains sujets sont traités de façon lacunaire, car c’est dans la nature même de cette encyclopédie que d’être infinie.

En revanche, certains événements récents m’ont montré la face sombre de l’encyclopédie :

  1. Il n’y a pas de prétention à l’exhaustivité. Bien, puisque le projet est par essence infini. Mais certains en profitent pour supprimer des articles sous prétexte qu’ils ne seraient pas « de nature encyclopédique. » La nature d’une encyclopédie est de traiter de tous les sujets, y compris les plus mineurs ! C’est ce qui a défini le concept !

  2. Pour rapporter d’un sujet donné, la Wikipédia a choisi d’adopter le principe dit de neutralité de point de vue. Ce qui signifie qu’une fois le tour d’un sujet accomplit, on le résume à un point de vue médian plutôt que de rendre compte de leur multiplicité. Encore une fois, ce n’est pas « de nature encyclopédique ».

  3. Par ailleurs, une élite s’est formée sur la Wikipédia. Cette élite ne s’est pas constituée en vertu de la connaissance de certains sujets ou de la capacité à écrire de bons articles, mais en vertu de la connaissance des règles de fonctionnement extrêmement compliquées de la Wikipédia.

La Wikipédia, malgré une promesse formidable et un succès formidable sur de nombreux points, a failli. Elle a failli en temps qu’encyclopédie, mais également dans sa raison d’être : l’horizontalité de son organisation.

Voilà qui est bien dommage, mais je m’en voudrais de rester sur une note si négative. Peut-être est-il tout simplement temps de poursuivre l’aventure, de préparer l’après-Wikipédia.

Publié le 17.10.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Nouveau départ

Je lance l’écoute d’Outside the Box, l’album de Lyre le temps et laisse vagabonder mes idées, sautant de l’une à l’autre au rythme rapide du beat. Là, alors que je pense à la récente rupture de deux de mes amis les plus proches, s’enchaînent les premières notes de Beautiful Day. J’eus comme une illumination.

Lorsque j’ai appris la nouvelle, elle eut sur moi l’effet d’un coup de poing. Je les ai toujours connus ensemble et, malgré les signes avant-coureurs, j’ai eu l’impression qu’une loi de la physique cessait soudain de fonctionner. Pourtant, intellectuellement, je me doute bien qu’il n’était plus vraiment possible que les choses s’inversent, mais voilà, l’un de mes repères n’était plus.

La situation est évidemment encore moins aisée pour eux deux, et je ne peux qu’imaginer grossièrement ce qu’ils ressentent. Nonobstant, ce que me révéla la chanson dont je parlais au début de cet article, c’est que toute fin est un nouveau début.

Même en pensant égoïstement aux projets que j’ai entamés avec eux et qui pourraient bien prendre fin avant d’arriver à terme, je n’arrive pas à voir ce risque autrement que comme une immense opportunité, comme un défi à relever.

J’adresse donc ce petit mot à ces deux amis, qui se reconnaîtront. Les épreuves que vous traversez sont difficiles, mais la vie est belle et je sais que vous en sortirez grandis. Souriez, regardez tout cela comme un potentiel, et la vie vous souriera en retour.

Try to keep it positive.

Publié le 28.09.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Deuxième bougie

Deux ans. Cela fait deux ans que je tiens ce journal.

Il y a deux ans, je terminais une licence de cinéma à Lille, France. Il y a deux ans, je commençais à écrire avec une certaine régularité.
Il y a un an, je commençais un master de littérature, toujours à Lille. Il y a un an, je m’apprêtais à quitter la première association dans laquelle je m’étais réellement impliquée, dont j’ai été membre pendant dix ans.

Aujourd’hui, je vis à Pune, Inde. J’entreprends un master international de conception de jeux vidéo. C’est dire s’il s’en est passé des choses, depuis l’an dernier.
En un an, je me suis mis au sport, j’ai découvert le difficile métier d’éditeur, j’ai renoué avec de vieux rêves, j’ai vécu comme rarement auparavant. Je suis probablement une personne très différente de celle que j’étais il y a deux ans. Pourtant, il y a des constantes. Mes idéaux restent sensiblement les mêmes, comme si écrire avec régularité m’avait aidé à les fixer. Je suis aussi plus conscient de mon corps, du monde qui m’entoure, de ce qui me lie à mon entourage. Je me sens comme l’alpiniste qui a atteint le sommet d’une montagne, avant de découvrir qu’une montagne encore plus grande l’attend : heureux, béat, et en même temps au début d’une formidable aventure.

Mais nous voici, deux ans après le lancement de ce journal. La deuxième année fut moins régulière que la première, avec moins d’articles (ici, du moins). Néanmoins, les articles sont en moyenne plus longs, plus fouillés. J’ai aussi reçu des messages incroyables de certains d’entre vous, et un encouragement unanime à continuer sur ma lancée. Je ne sais que dire face à tant d’indulgence, sinon un immense merci.

Un grand merci également à ceux qui m’ont envoyé des livres. Je les ai (presque) tous lus, et les ai appréciés à leur juste valeur. En revanche, je n’ai pas reçu un seul centime en monnaie. Non pas que vous soyez avares, loin de là (et le coût de certains ouvrages prouve le contraire). Je note simplement que vous semblez intéressés par un échange intellectuel avec moi. Vous me voyez flatté de tant d’honneurs.

En lançant ce journal, il y a deux ans, je m’attendais à avoir quelques lecteurs avec lesquels échanger un peu, pendant quelques mois. Après deux ans, je suis optimiste : malgré ma difficulté à retrouver une régularité, j’ai envie de poursuivre l’expérience quelques années encore. Vous côtoyer semble m’avoir fait beaucoup plus de bien qu’avec mes blogs précédents.

À bientôt, donc, pour de nouvelles aventures !

Publié le 12.09.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Libération sexuelle

Lorsque j’ai pris possession de ma chambre, sur le campus où j’habite désormais, j’ai été étonné de ne croiser aucune fille dans les couloirs. Certes, j’arrivais dans une école de game design et savais qu’il s’agissait d’un milieu masculin, mais tout de même, zéro fille !

J’en appris la raison plus tard : les filles étaient simplement… dans des étages séparés. Le règlement de l’internat stipule d’ailleurs qu’il est strictement interdit aux garçons d’aller dans les étages des filles, sous peine de sanction disciplinaire.


Dans la salle de classe, chacun d’entre nous a un ordinateur qui nous est fourni, avec un double moniteur. En cherchant un fond d’écran à la bonne résolution, j’en trouvais un sur le thème du jeu Portal, avec un pictogramme indiquant un personnage entrant par le portail orange sur un moniteur et sortant par le portail bleu sur l’autre moniteur.

Séduit, je clique sur la miniature pour afficher puis télécharger l’image en plein format, et découvre que la page que je cherche est censurée. Il devait y avoir une certaine autre catégorie de fonds d’écrans sur ce site, puisqu’il était bloqué pour cause de « mature content ».


Avant-hier, on a appris un important vol de photos de célébrités américaines nues. En France, j’aurais probablement condamné la violation de l’intimité de ces dames. Et même, je n’en aurais probablement parlé que cinq minutes et n’aurais pas consacré une ligne de ce blog à la chose.

Ici, en Inde, j’ai assisté à l’avidité avec laquelle mes camarades indiens ont cherché les clichés : puisque les images étaient sur des forums ordinaires, elles n’étaient pas censurées ! Imaginez un peu la chose !


Ces dernières années, on a beaucoup entendu parler de problèmes de viols en Inde. Comme souvent, le fait qu’on en parle est signe d’une amélioration, puisque cela veut dire qu’il y a prise de conscience que c’est là un problème. Nonobstant, la prise de conscience est, comme souvent, suivie de mauvaises mesures.

Les anecdotes avec lesquelles j’ai commencé cet article montrent combien ces mesures sont contre-productives : des jeunes gens sans éducation sexuelle et séparés jusque dans leurs études supérieures ne peuvent que se sentir frustrés ; de même, comment savoir se comporter correctement face à l’autre sexe, quand on ne le connaît pas ? Tout cela étant empiré par l’impossibilité de soulever la soupape de sécurité qu’est la pornographie.

Je ne suis pas, bien entendu, en train de chercher des excuses aux violeurs. Simplement, force est de constater que les mesures qui ont été prises en vue d’éviter les viols risquent d’en provoquer. Pourtant, ce n’est pas comme s’il n’y avait pas d’autres possibilités ! En Europe, les cinquante dernières années ont démontré qu’une bonne éducation sexuelle couplée avec une liberté de moeurs accrue réduit le nombre de viols pour une population donnée.

Ce n’est pas tout. La mesure consistant à séparer filles et garçons et à sanctionner toute présence masculine chez les filles (et seulement dans ce sens-là) est significative. Certes, les hommes sont plus rarement victime de viols que les femmes, mais ça ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas l’être. De même pour les femmes violeuses. Le côté vicieux avec ces a priori est que ça enrichit le cocktail explosif : les filles, qui ont appris depuis leur enfance que les hommes sont dangereux, ont tendance à rester entre elles et les garçons, qui savent risquer gros, n’osent pas aller vers la gent féminine, si bien que la séparation reste effective jusque dans les zones mixtes !

Autant l’Europe pourrait apprendre de l’Inde sur certains points, autant l’Inde aurait besoin d’une bonne libération sexuelle.

Publié le 02.09.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

La Quête du visa perdu

Chers lecteurs, vous le savez, je pense que la Terre ne peut légitimement appartenir à quelqu’un, ou à un groupe de personnes, car cela équivaut à voler le reste de l’humanité. Mais cela peut sembler fort théorique, aussi j’aimerais vous raconter une mésaventure qui m’est arrivée, montrant en pratique l’injustice des frontières.

Quelques remarques liminaires, toutefois, pour ceux qui ne me connaissent qu’au travers de ce blog, ou y arrivent pour la première fois. Je suis blanc, né en France, pas outrageusement riche, mais pas pauvre non plus. En général, je projette l’image d’un jeune homme affable et sérieux, et les autorités ne cherchent pas particulièrement à me nuire —du moins, pas plus qu’un autre. Je ne pense donc pas avoir été ici victime d’un délit de faciès —ce serait même fort peu probable.

Aux faits, donc. Début mai dernier, j’ai appris avoir réussi le concours d’entrée d’une école de game design. Au cours des mois qui ont suivi, j’ai effectué toutes les démarches administratives nécessaires pour mon départ, à l’exception d’une seule : les visas étudiants ne peuvent être demandés que dans les vingt jours précédant le début des cours.

Qu’à cela ne tienne, je prépare mon dossier, mais ne me présente au centre de demande de visa que la semaine dernière. Heureusement que je suis allé sur place plutôt que d’attendre le retour par courrier, car on m’y apprend qu’un document n’est pas le bon. Il était demandé un document prouvant que je puisse subvenir à mes moyens sur place, et le document que m’a donné ma banque ne répondait pas à leurs critères. Je reste calme et demande qu’on me fournisse un modèle que je puisse donner à ma banque.

Je contacte donc ma banque, qui me renvoie l’attestation demandée, et je retourne le lendemain au centre de demande de visa. Là, on m’explique que l’attestation n’est pas sur papier à en-tête, et que donc ça ne peut pas faire l’affaire. Par ailleurs, on m’explique que la lettre d’invitation de l’école doit absolument être un original, et non la photocopie que j’avais présentée. La veille, cette photocopie n’avait posé aucun problème. Et comme je n’ai pas l’original sur moi ni ne peux le faire porter en moins de vingt-quatre heures sur Paris, je dois rentrer chez moi, dans le Nord, le ventre noué par le stress et la peur de ne pas avoir mon visa avant le départ.

Chez moi, j’obtiens une nouvelle fois l’attestation de ma banque —sur papier à en-tête, cette fois— et je récupère l’original de la lettre de mon école. En outre, le jeu des jours fériés n’aidant pas, je sais que je ne pourrais pas demander mon visa plus d’une semaine avant le départ, ce qui m’oblige à recourir à la procédure en urgence. Cette procédure coûte plus cher, et surtout exige du requérant un billet d’avion aller et retour ! Je n’avais prévu que l’aller, ne sachant ni quand ni d’où je repartirai. Puisque je n’ai pas trouvé de billet remboursable ou échangeable pour dans aussi longtemps, j’ai dû prendre le billet le moins cher, sachant que je ne l’utiliserai probablement jamais. Vous imaginez ma colère.

Me voilà donc hier, présentant pour la troisième fois mon dossier au guichet du centre de demande. La fonctionnaire en face de moi a vérifié mon dossier, avant de me dire que le dossier était complet. Je paie les frais, je donne mon passeport, et j’obtiens un reçu. On me demande de revenir en fin d’après-midi pour, le cas échéant, récupérer mon visa. « Mais les visas étudiants ne sont pas toujours accordés », croit bon de me rappeler la jeune femme.

Malgré l’avertissement, je repars le cœur léger. Je trouve que cette fonctionnaire abuse un peu de sa position en jouant ainsi avec le moral des gens, mais je ne vois pas pourquoi diable ce visa me serait refusé. Je vais donc visiter la Ménagerie du Jardin des plantes (l’un des plus vieux zoos d’Occident) et me laisse charmer par les animaux avant de les quitter pour aller manger et passer le début d’après-midi avec un ami. Vers cinq heures, je retourne au centre de demande, un peu pressé, de peur d’arriver en retard, mais loin de me douter de ce qui allait arrivé.

À ce moment du récit, j’imagine que vous vous en doutez, vous. Mon visa a été refusé. L’ambassade a refusé ma requête. Et cette fois-ci, comme je n’ai pas été refoulé au guichet, le refus est officiel et restera enregistré dans leur base de donnée, ce qui veut dire que j’aurais sans doute des problèmes la prochaine fois que je demanderai un visa pour l’Inde.

La cause du refus ? La lettre de l’école mentionne la date de début des cours, mais pas celle de fin ! Après la surprise et une certaine colère, c’est assez rapidement l’abattement qui m’emporte. Je suis désespéré, me vois déjà arriver en cours avec un mois ou plus de retard. Si j’y arrive.

J’appelle ma famille, leur apprends la mauvaise nouvelle. Ils tenteront, sans succès, de me réconforter et me proposeront des voies de recours. Mon ami Gaël aura un peu plus de succès. C’est épuisé que je me couche, voulant ne jamais me relever. Dans le même temps, j’espérais sincèrement que tout cela n’était qu’un mauvais rêve, qu’au lendemain cette journée désastreuse n’aurait pas encore eu lieu.

Ce ne fut pas le cas. Au matin, j’appelais mon école, fus passé de personne en personne, avant d’obtenir le numéro du directeur, qui réagit promptement à la nouvelle. Je reçus assez rapidement une nouvelle lettre d’invitation par courriel, l’imprimai et courus au centre de demande de visa. J’expliquai alors que la date de fin se trouvait sur la nouvelle lettre, qui n’était pas un original, mais qui était accompagnée de l’ancienne lettre, originale pour sa part. La fonctionnaire au guichet —la même que la veille— accepta mon dossier, promit de plaider mon cas, mais réitéra son funeste avertissement. Je la remerciai, appelai mes parents pour les rassurer, mais restai inquiet.

L’après-midi, j’arrivai avec plus d’une heure d’avance pour le rendu des visas, et l’inquiétude monta. Au final, j’ai obtenu mon visa. J’écris ces lignes, soulagé, dans le train qui me ramène chez moi. Je pars après-demain.

Néanmoins, cette histoire n’aurait jamais dû arriver. Jamais des gens ne devraient être autorisés à jouer avec la vie d’autres individus, encore moins sur des bases aussi illégitimes que la notion de territoire. Jamais.

Je ne demande pas que l’obtention de papiers soit facilitée, je demande qu’elle soit inutile. Le monde n’appartient pas à ces gens. Les frontières ne devraient pas exister.

Publié le 21.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Photographie

Cela remonte maintenant à longtemps, dans une autre vie, un autre siècle, ma mère m’a offert un appareil photo jetable pour immortaliser les souvenirs de l’enfant partant en voyage de classe que j’étais. Le court séjour n’en était pas à la moitié que ma pellicule était déjà pleine. Essentiellement de clichés flous ou (très) mal cadrés. Qu’à cela ne tienne, je recommençais lors des excursions suivantes, en un petit peu mieux, puis mes parents m’offrirent un petit appareil argentique à pellicule remplaçable. Du bas de gamme, mais c’était adapté à mes besoins enfantins.

Cependant, la pellicule ayant un coût, mes parents ne m’en achetaient que lors d’occasions particulières, si bien que je ne développais pas vraiment un goût pour la photographie, mais plutôt une curiosité, un vague intérêt. Les choses changèrent un peu, mais pas beaucoup, lorsque la photographie numérique fît son entrée dans ma famille, que ce soit par le biais de mes téléphones portables ou du reflex de mes parents, que j’empruntai de temps à autres.

Je saute maintenant quelques étapes, pendant lesquelles ma curiosité pour la photographie se fit plus vive, pour arriver à mon départ prochain pour l’Inde. Avec une telle occasion, j’ai sauté le pas pour m’offrir un reflex. J’apprends maintenant depuis environ deux mois à m’en servir, et la curiosité se mue en jeu. Plus je m’exerce, plus je m’améliore et plus j’ai envie de pratiquer. Peu d’activités peuvent se targuer de me pousser à me lever avant le soleil, et encore moins avec le sourire !

Je viens de finir la lecture de Through the Language Glass, par Guy Deutscher 1. L’une des idées principales du livre est que la langue que l’on parle modifie subtilement notre façon de penser, non pas de par les idées qu’elle véhiculerait, mais de par ce sur quoi elle nous force à porter notre attention. Par exemple, si je vous dis que j’ai vu un ami cette semaine, je vous informe sur son sexe parce que la langue française requiert que je spécifie le genre du mot « ami ». Ce n’est pas grand-chose, mais, au même titre qu’une publicité répétée ad nauseam finit par être retenue, cette donnée inutile finit par avoir une petite influence sur notre pensée.

Plus impressionnant, l’auteur donnait l’exemple d’une langue aborigène d’Australie qui n’avait pas de mot pour la gauche ou la droite, l’avant ou l’arrière, si bien que ses locuteurs natifs s’orientent naturellement et avec une précision incroyable en fonction du nord ou du sud, de l’est ou de l’ouest. Cela ne signifie pas qu’ils ne savent pas utiliser les concepts de droite et de gauche quand ils parlent anglais, mais que leur langue les a forcés à toujours prêter attention à l’emplacement des points cardinaux sur l’horizon, et ce, même en situation extrême, même en nageant dans des eaux infestées de requins…

Quel rapport avec la photographie ? me demanderez-vous. Eh bien, elle agit sur ma pensée comme le langage : pour prendre de beaux clichés, je dois prêter attention à la luminosité, à la distance entre les objets, etc. Dès lors, j’en viens à davantage regarder autour de moi, à observer le ciel, les couleurs… y compris lorsque je n’ai pas mon appareil entre les mains.

Je me surprends alors à ne pas seulement utiliser la photographie comme un support de la mémoire, pour mieux me souvenir d’événements ou du monde qui l’entoure, mais aussi à photographier le reflux des nuages, un jeu de lumière, la floraison du jardin, les graffitis qui se recouvrent les uns les autres… bref, le temps qui passe, le présent, l’éphémère.

Plus que jamais, la photographie est pour moi un témoin, un « ça a été ».


  1. Guy Deutscher, Through the Language Glass, août 2010, Metropolitan Books. 

Publié le 20.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

La Seconde moitié de l'échiquier

Il existe une légende à propos du jeu d’échecs. On raconte qu’il fut inventé en des temps immémoriaux par un sage qui décida ensuite de le dédier à son souverain. Celui-ci, flatté, proposa à l’inventeur de choisir sa récompense.

Le sage répondit qu’il ne désirait qu’un peu de riz pour nourrir sa famille. Et puisque c’était pour l’invention du jeu d’échecs qu’il était récompensé, il invita son souverain à utiliser l’échiquier pour décider du montant de la récompense : un grain de riz pour la première case, puis deux pour la seconde, puis quatre pour la troisième, huit pour la quatrième, et ainsi de suite, en doublant le nombre de grains de case en case jusqu’à la soixante-quatrième.

Impressionné par l’apparente modestie du sage, le souverain accepta et demanda à ses serviteurs de commencer à remplir les cases de l’échiquier. Un, puis deux, puis quatre, puis huit, puis seize… la somme grimpa rapidement, et le souverain fut ruiné avant d’atteindre la moitié de l’échiquier. S’il avait été jusqu’au bout, la dernière case aurait à elle seule contenu plus de riz qu’il ne faudrait pour remplir les océans.

Heureusement pour le souverain en question, ceci n’est qu’une fable, et le jeu d’échecs est le produit de modifications successives de jeux qui l’ont précédé : xianqi, shaturanga, shatranj… Mais cette fable a le mérite de nous montrer combien nous avons du mal à envisager les conséquences d’une croissance exponentielle.

Dans The Second Machine Age1, Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee se servent de cette fable pour illustrer le rythme auquel se succèdent les inventions depuis la première révolution industrielle. D’après eux, la troisième révolution industrielle que nous vivons ouvre un nouvel âge, celui de la seconde moitié de l’échiquier. De nos jours, on peut rêver sérieusement du jour où les machines développeront une pensée autonome, du jour où l’humanité vaincra la mort, ou de celui où nous essaimerons dans la galaxie. Cela prendra le temps qu’il faudra, mais c’est désormais à notre portée.

Quand on voit comme la première moitié de l’échiquier fut intéressante, j’ai hâte de connaître la suite !


  1. Erik Brynjolfsson, Andrew McAfee, The Second Machine Age, février 2014, W. W. Norton & Company. 

Publié le 20.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Savon de Marseille

Hier soir, j’ai fait la rencontre d’un téléviseur allumé.

Sur sa surface, un fabricant de savons expliquait à la caméra que, puisque la recette traditionnelle du savon de Marseille n’est pas protégée par la loi, il subissait un important manque à gagner. Si l’on traduit de la novlangue vers le français, cela signifie que ce galopin réclamait un monopole légal. Parce que, franchement, c’est difficile d’avoir une concurrence, on ne peut pas monter artificiellement les prix et nuire au consommateur tranquillement…

C’est fou, les âneries qu’on peut entendre lorsque l’on écoute un téléviseur.

Mais ce n’est pas tout : j’ai surpris avant de m’éloigner de l’engin propagandiste mes parents se disant l’un l’autre qu’il faudrait désormais faire attention à acheter des savons de Marseille faits à Marseille. Personnellement, j’aurais plutôt boycotté les produits de l’énergumène, mais, comme je pars en Inde, il y a de toute façon peu de risque que j’en trouve.

N’empêche, c’est fou, les bêtises que peut nous faire faire un téléviseur allumé.

Publié le 04.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Ode au mouvement

Comme je vous l’ai déjà dit, je pars bientôt en Inde. Je pars, car je veux voir le monde, car je veux découvrir d’autres cultures, par soif d’idées, de savoir, d’inspiration. Par appétit pour la nouveauté, pour toutes ces choses que je ne connais pas encore.

En fait, si un jour on découvre une exoplanète habitable et un moyen rapide d’y aller, il y a de fortes chances pour que j’y aille comme colon. Comme l’a dit Constantin Tsiolkovski, « La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne reste pas toute sa vie au berceau… »

En revanche, je ne pense pas être capable de supporter une expérience comme Mars One. L’enfermement quasi total dans une base avec les mêmes personnes — sans doute charmantes, là n’est pas la question —, j’ai bien peur de ne pouvoir m’y faire. Déjà que j’ai le sentiment d’étouffer à force de rester depuis trop longtemps dans le pays qui m’a vu naître…

Pourtant, étrange paradoxe, j’ai fortement tendance à rester cloîtré entre quatre murs. En fait, ce n’est ni étrange ni paradoxal, et l’explication tient en un seul mot : Internet.

Internet est un immense territoire changeant en même temps que ses habitants. Internet, c’est le mouvement. Internet, c’est des échanges tard le soir autour d’un feu de camp, assis sur des fauteuils Louis XVI. C’est de vastes plaines, des champs à perte de vue, une forêt où chantent les oiseaux. C’est un paysage montagneux, un désert minéral, et tout ça à la fois. Internet, c’est New York et Tokyo, c’est Rio et Berlin… Ça grouille, ça bouge, ça vit.

Internet, c’est l’obsession et l’éclectisme, les chats et les trolls. On y croise tout et son contraire. Internet n’est pas un village mondial, c’est les bas-fonds d’une grande ville et une immense famille. Internet m’a vu grandir et je l’ai vu changer en même temps que moi —pas toujours dans le même sens… sur Internet, je suis chez moi et sans cesse dépaysé.

J’aime Internet parce que j’y vis, parce que j’y grandis, parce que j’y rencontre plein de gens, plein d’idées, plein de culture. Certaines de ces rencontres m’ont transformé. Grâce à Internet, je suis en mouvement.

Alors je continue ma route. Je pars vivre en Inde. Me dépayser. Et ça me comble de bonheur.

Publié le 04.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Une Certaine Vision des choses

Dans le précédent article, j’affirmai au sujet de la pratique de l’autoportrait que nous ne devenions pas plus narcissiques ou égocentrés que nous ne l’étions auparavant, mais que les technologies contemporaines, en facilitant cette pratique, avaient mis à jour la part narcissique que tout être humain a toujours eu. Il en va de même pour une grande partie de notre vision, quand on n’y prête pas attention.

Prenons un exemple, celui de la violence. On vit une des époques les plus stables, les plus pacifiées de l’Histoire humaine, mais, comme la violence humaine est plus visible, on a tendance à croire qu’il y en a plus qu’avant.

Pareil pour la pauvreté : elle recule de jour en jour, les écarts entre les pays riches et les pays pauvres s’amenuisent, mais on n’a de regard que pour les entreprises qui ferment, certains riches qui s’enrichissent et certains pauvres qui s’appauvrissent.

Cette situation s’explique bien par l’entremise des médias. C’est chose connue, les mauvaises nouvelles vendent plus que les bonnes. Et encore. Une entreprise qui embauche à tour de bras, c’est normal. Un employé viré, c’est un drame pour une famille. Une grosse entreprise qui doit se séparer de trois mille employés, c’est un drame national. Alors on se morfond, on juge que les patrons sont tous pourris et on vote socialiste sans même se rendre compte que cet événement n’est pas représentatif de la réalité.

C’est encore plus flagrant avec la question de la sécurité : achèteriez-vous un journal titrant que la Suisse est encore en paix et que le taux de criminalité reste bas en Scandinavie ? Ce n’est même pas une information, ça… En revanche, tout savoir du conflit israélo-palestinien au jour le jour, voilà qui est intéressant. Le cambriolage à main armée d’une bijouterie, qui aurait autrefois été rangé dans la rubrique « faits divers », peut maintenant arriver en une du journal télévisé : puisque la criminalité est en baisse et que la criminalité fait vendre, on va chercher des événements mineurs pour faire l’actualité.

Bien sûr, il y a encore des cambriolages, des guerres, de la pauvreté, etc. Mais pas tant qu’on le croit après avoir vu le journal télévisé, et ça va en s’amenuisant.

Alors, pour votre bien comme celui de votre entourage, surveillez votre alimentation intellectuelle.

Publié le 02.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Autoportraits

L’autre jour, alors que je procrastinais, mon regard s’est arrêté sur la une d’un hebdomadaire posé sur le bureau de mon père. Quelques photographies posées l’une à côté de l’autre, sous un titre à la typographie sans saveur, le tout dans un choix de couleur plus que contestable. Le temps d’assimiler le mauvais goût de la composition, je lus le titre, qui me rappela que la forme était loin d’être le pire problème du magazine. Je cite : « Génération selfie, enquête sur la nouvelle déferlante narcissique ».

Je me demande si, quand les miroirs se sont généralisés, on a aussi parlé de « déferlante narcissique ».

Parle-t-on de narcissisme lorsqu’on s’habille pour sortir, lorsqu’on surveille son comportement ou lorsqu’on adapte la façon d’écrire à son interlocuteur ? Ce sont pourtant là des pratiques de narration du soi aussi présentes, voire plus, que l’autoportrait…

Pourtant, cette pratique est ancienne. Je ne sais pas à quand elle remonte. Sans doute certaines peintures rupestres sont qualifiables ainsi. On trouve de célèbres autoportraits en peinture et ceux qui ne savaient peindre, mais en avaient les moyens, commandaient leur portrait aux peintres, puis à des photographes professionnels. Puis arrivèrent les photomatons, les webcams et la célèbre application d’Apple, Photo Booth, qui permet aux gens d’aisément se prendre en photo en ajoutant des effets amusants. L’application est si appréciée que l’entreprise a décidé de le placer dans le dock par défaut, comme un argument de vente.

Ce qui s’est passé, c’est que les ordinateurs de poche sont arrivés, permettant de faire de même, mais partout où l’on va. Ce qui s’est passé aussi, c’est que les réseaux sociaux permettent de partager cette narration du soi. Dès lors, on s’est rendu compte que les gens se racontaient, se présentaient.

Il n’y a pas de déferlante narcissique : l’homme a toujours été ainsi. Simplement, les technologies contemporaines le montrent. Nous avons tous en nous cette part qui affirme exister. C’est normal. C’est sain.

En fait, la conscience de soi nous rend bien des services. Elle permet de savoir où s’arrête le soi et où commence l’autrui, et donc l’empathie. Elle permet l’exercice de l’introspection. Et elle permet, oui, de se conter aux autres. De se vanter, parfois. De se comparer. De vivre une relation à l’autre. D’être au monde.

En fait, il n’y a pas d’altruisme sans égoïsme, parce qu’on ne peut pas comprendre l’autre sans se comprendre soi. Dès lors, quand je vois des journalistes, c’est-à-dire des gens dont le métier est de se raconter au travers du regard qu’ils portent sur le monde, comparer les amateurs de selfies à Narcisse, je me demande s’ils ne devraient pas porter le regard sur eux-mêmes, cette fois-ci.

Publié le 02.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Contrat social

Depuis Rousseau, il est considéré comme acquis que l’état est légitime parce que résultant d’un contrat liant l’ensemble de la société. Ce contrat porte un nom : constitution.

J’approuve cette idée, jusqu’à un certain point.

Je sais que cela peut surprendre ceux qui me lisent depuis un moment, mais je pense que tout état, même la plus totalitaire des dictatures, peut être légitime, pourvu qu’il résulte d’un contrat liant l’ensemble de la société.

Pourtant, je considère la quasi-totalité des états, sinon la totalité d’entre eux, comme illégitimes. Car s’ils résultent peut-être d’un contrat ayant à un moment donné lié l’ensemble de ses citoyens, ça ne peut pas être le cas dans les conditions actuelles.

La question qui vient est la suivante : que faire alors pour qu’un état soit et reste légitime ? Dit autrement, quelles sont les conditions pour un contrat social ?

J’en vois essentiellement une, qui est de l’ordre de la définition : ce doit être un contrat. Pour qu’un contrat soit un contrat, il faut qu’il ait été librement consenti par les individus qu’il contraint. Autrement, il est nul et non avenu.

Le premier corollaire à cette définition est que toute personne n’étant pas citoyenne d’un état n’est pas contrainte par les lois de cet état. Même si elle se trouve sur le territoire sur lequel ledit état entend agir. Si pour être dans un pays je dois accepter de respecter les lois d’un état, alors ces lois sont imposées à ma personne et non librement consenties par moi.

Certains diront alors que si je ne veux pas respecter les lois d’un état, je n’ai qu’à quitter le pays. Je réponds à ces personnes que cette objection est digne de mafieux. La Terre n’appartient pas à des hommes, elle appartient à l’Humanité entière. Réclamer la propriété d’un morceau de Terre, c’est le voler au reste de l’Humanité. Cela est vrai que l’on soit un, dix, soixante millions ou un milliard. Pour donner un morceau de Terre à un individu ou à un groupe d’individus (un état, par exemple) sans que ce soit un vol, il faut non seulement l’accord de l’ensemble de l’Humanité présente, mais aussi passée et à venir.

Donc, assurément, les lois d’un état n’engagent légitimement que ses citoyens.

Le second corollaire à la définition est que pour qu’un contrat social reste légitime dans le temps, la citoyenneté ne doit pas être donnée à la naissance. Tout nouveau-né devrait être réputé apatride, et ce ne devrait être qu’à partir de la majorité 1 qu’il pourrait demander à être citoyen d’un état. Ou rester apatride autant qu’il le souhaite, uniquement limité par l’axiome de non-nuisance.

Ensuite, libre à tout état de décider d’accorder la citoyenneté automatiquement lorsque la demande émane d’un individu né sur le territoire où il entend agir, ou de la proposer aux enfants de ses citoyens. Il faut simplement qu’il y ait demande ou accord explicite de l’individu concerné.

Dès lors, on peut imaginer sur un territoire donné plusieurs états se chevauchant, avec même certains citoyens en commun, et des individus qui ne se revendiquent d’aucun pays. À l’époque féodale, la première question que posait un juge à la personne jugée était son nom. La seconde était sa juridiction 2.

Ce qui compte, finalement, c’est que chacun ait la possibilité d’être libre. S’il choisit l’esclavage, c’est dommage, mais c’est son affaire. Mais si dès qu’il voyage dans un pays ou, pire, dès la naissance, il est réduit à l’état d’esclave, alors le pouvoir n’a rien de légitime.

Rousseau avait tort : il n’y a pas de contrat social. Il n’y en a plus.


  1. La majorité étant un âge variant selon l’état, cela peut sembler étonnant d’utiliser un tel repère. C’est à défaut de mieux. Chacun se sent mûr à un âge différent, et donc considérera un âge différent comme raisonnable pour définir une telle majorité. Pour ma part, je pense avoir suffisamment mûri autour de mes dix-neuf ans, ce qui correspond au moment où j’ai quitté le foyer familial. J’imagine que cela peut varier énormément, selon l’éducation, la culture, et un certain nombre de critères faisant pour bonne part entrer en ligne de compte la subjectivité. En revanche, il me semble que l’on peut juger franchement déraisonnable de devenir majeur avant dix ans. Pour les états définissant la majorité avant cet âge, il me semble évident qu’il nous faut un autre repère. Pour les autres, considérons la majorité comme une approximation acceptable. 

  2. Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge, février 1979, Seuil. 

Publié le 20.07.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Sens de l'avenir

Je me souviens d’une conversation que j’ai eu l’an dernier. Je travaillais dans une usine, comme ouvrier. C’était un travail ennuyeux, fatigant et inutile, mais j’étais payé pour ça. Je me souviens avoir discuté avec certains collègues de l’automatisation des tâches répétitives, des imprimantes 3D et de l’avenir qu’elles annoncent. J’étais enthousiaste à l’idée.
Mes collègues, eux, voyaient tout cela d’un très mauvais oeil, comprenant que cela signifiait que moins de monde travaillerait, et donc un chômage en hausse.

J’aimerais ici poser une question. Est-ce un emploi salarié que nous voulons ? Ne serait-ce pas en fait de quoi vivre dignement et s’occuper ? C’est une question qui paraît anodine, posée comme ça, mais, en réalité, ce n’est absolument pas le cas. Sur cette question repose l’un des fondements de la société que l’on choisit pour nous et les générations qui nous suivent.

Autrefois, dans l’Antiquité, la société était divisée entre les hommes libres, oisifs, et les esclaves, travaillant. Ensuite, lors de l’époque féodale puis des temps modernes, l’apanage de la classe dominante, la noblesse, était de ne pas devoir travailler. Ce n’était pas toujours le cas, bien entendu, mais, si l’on se contente de généralité, ça l’était. Encore aujourd’hui, certaines personnes vivent de leurs rentes, associant oisiveté à richesse. De tout temps, l’objectif des hommes fut donc de moins travailler. Après tout, si l’on y pense, ceux qui gagnent à la loterie cessent souvent de travailler.

Pourtant, nous redoutons le chômage.

Mais… redoutons-nous vraiment le chômage ? Ne redoutons-nous pas la pauvreté qui y est associée ? En réalité, nous savons tous que le problème n’est pas le chômage. En réalité, nous savons tous que le problème, c’est la pauvreté. C’est pour ça que l’on accepte de travailler, tels les esclaves de l’Antiquité. Les conditions de labeur se sont un peu améliorées, mais nous acceptons encore l’esclavage. Tout est préférable à la misère.

Pourtant, l’automatisation continue. Parce que certains continuent de rêver un monde meilleur, où les hommes seraient libres, où les machines feraient les tâches pénibles et nous laisseraient le reste. Ce qui tombe bien : une machine n’est jamais qu’un outil pour effectuer plus vite une tâche pénible. Une machine n’est pas créative. Une machine n’est pas intelligente. Une machine n’est pas ingénieuse. Elle fait bêtement ce qu’on lui demande de faire, très vite.

Donc l’automatisation continue. Nous vivons la troisième révolution industrielle, qui pourrait bien sonner le glas des grandes industries, des mastodontes, de Léviathan. Et le peuple humain redoute ce qui pourrait bien être son âge d’or.

Pourtant, un peuple massivement au chômage, c’est l’occasion idéale pour instaurer un revenu de vie ! pour accompagner l’inévitable automatisation du monde avec un peuple qui peut s’occuper par lui-même !

J’en discutais justement hier avec une militante écologiste. L’idée lui paraissait belle, et elle se demandait pourquoi les gouvernants ne l’avaient pas encore appliquée. Le fait est que les gouvernants font tout pour freiner l’adoption d’un tel revenu. Cela peut se comprendre : un peuple qui travaille est un peuple d’esclaves ; un peuple oisif est un peuple qui pense, et donc qui cesse de faire ce qu’on lui demande. Les gouvernants continuent de nous servir leur chimère du plein emploi, un plat qu’ils savent pourtant plus que réchauffé. Car un peuple qui a peur de la misère, c’est un peuple prêt à accepter l’esclavage. Parce qu’un peuple qui peut prendre le temps de penser, c’est un peuple qui cesse d’être gouverné.

Malgré cela, le revenu de vie deviendra réalité. Parce que nécessité fait loi, et que l’automatisation avance à marche forcée. Il adviendra, parce que c’est le sens de l’Histoire. Parce que c’est le sens de l’avenir.

Publié le 10.07.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

La Fourmilière urbaine

Sept heures trente-sept. Alors que la fenêtre ouverte à côté de moi me réveille en laissant passer le bruit des automobilistes, la longue procession des voitures allant au travail m’emmène en pensée vers une autre de ces quotidiennes processions. Je me souviens d’une idée qui m’avait traversé la tête, trop fugacement pour que j’y songe tout de suite, assez discrètement pour s’installer sans mot dire et s’imposer aujourd’hui.

La ville est une fourmilière à taille humaine.

Cela paraît anodin, pourtant. C’est tout sauf le cas. L’une des choses que nous enseigne l’étude des insectes sociaux, c’est que l’organisme est la fourmilière, non la fourmi. Cela mène à penser la ville comme organisme composé de nombreux humains, ou encore l’être humain comme organisme multicellulaire. Le un est multiple. Le un est multiple et, tout comme la ville se doit d’être à l’écoute des individus qui la composent, nous devrions être à l’écoute de nos cellules, de notre corps.

Ucka Ludovic Ilolo nous dit que nous sommes tous des danseurs, mais, hélas ! pour la plupart des danseurs déstructurés, séparant leur corps de leur tête. Voilà qui fait écho à ma redécouverte de mon entièreté : nous sommes des corps en interaction avec les flux d’énergie qui nous traversent. Quand notre corps s’éveille à nouveau, cela nous redéfinit. Se penser dans son entièreté et dans sa multiplicité, cela renouvelle notre pensée, au moins sur un certain nombre de sujets. Prenons un exemple : la créativité.

Nous le pressentons tous, nous sommes plus créatifs lorsque nous sommes en situation de crise. Nous réagissons au monde avec plus d’inventivité quand il change autour de nous. Après tout, si tout reste immuable et que nous n’y voyons pas de problème, pourquoi aurions-nous besoin de changement ?

Oui, mais voilà : la créativité ne résulte pas d’un atome nommé humain, elle est le fruit de l’organisme multicellulaire nommé humain. Maintenant, songez à l’explosion de biodiversité qui suit une extinction massive. Voilà un bon exemple de créativité : lorsqu’une crise survient, la solution habituelle ne fonctionne plus. Dès lors, le champ des possibles s’ouvre. Dès lors, nous pouvons innover, rénover, inventer. Du moins, nous y sommes plus enclins. La situation de crise nous maintient éveillés, elle se présente comme un courant porteur de nos émotions, de notre potentiel, de nos êtres.

Alors, la multitude s’exprime en nous. Alors, il n’y a plus d’adversité. Seulement des opportunités.

Publié le 19.05.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Faut-il être raisonnable ?

Tout à l’heure, alors que mon aîné et moi rentrions d’un week-end chez nos parents, je lui ai demandé s’il avait des nouvelles de l’un de nos camarades d’école primaire. Il eut cette expression : « Comme nous, il vieillit. » Je fus surpris qu’il pensât ainsi à vingt-cinq ans, et marquai mon étonnement.

Un peu plus tard, observant ma conduite il me fit la remarque suivante :

La preuve que tu vieillis : tu deviens plus raisonnable.

Je vous l’avoue, ça m’a plus interrogé qu’autre chose. Suis-je devenu raisonnable ? En quoi ? Et puis, qu’est-ce qu’être raisonnable ? Est-ce une bonne chose ?

Autant de réflexions auxquels il est aisé de répondre. Bien trop aisé. À vrai dire, c’est tellement aisé que la réponse ne serait plus que la récitation d’une leçon. À quoi bon se poser des questions, si on a la réponse ?
Heureusement, ces réflexions m’ont interpellé, si bien que j’ai pu me rendre compte que les réponses sont loin d’être aussi évidentes.

Être raisonnable, c’est certes user de raison, mais nous savons tous que ce n’est pas ainsi que nous employons ce mot. Pour vous et moi, pour le francophone contemporain, être raisonnable, c’est être sage, mesuré, lisse et sans aspérité. Être raisonnable, c’est ne pas gêner, ne pas être dans le chemin, et dans le même temps ne pas exprimer son individualité. Ne pas se dépenser. Être raisonnable, c’est être un triste personnage, et dans le même temps c’est reposant pour l’entourage.

Être raisonnable, c’est se contenter de ce que l’on a. C’est un ascétisme subi. C’est manquer de grandeur. Tout le monde le sait, au moins intuitivement : il y a deux sortes de personnes dans ce monde. D’un côté, il y a ceux qui prennent le monde tel qu’il est et savent s’en contenter. Ce sont les gens raisonnables. De l’autre, il y a ceux qui prennent leurs rêves tels qu’ils sont, et tâchent d’y accorder le monde. Ce sont les fous, les génies, les ambitieux. En quelque sorte, on retrouve ici la bonne vieille opposition entre stoïcisme et épicurisme.

C’est sans doute qualifiable de péché d’orgueil, mais je souhaite avoir un impact sur le monde. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu cette prétention. Dès lors, vous comprenez que j’entretiens depuis longtemps une certaine méfiance vis-à-vis de ce qualificatif de « raisonnable ». C’est pour ça que la remarque de mon frère m’a plongé dans mes réflexions.

Revenons-y, justement. Certes, je conduis plus tranquillement qu’avant. Est-ce pour autant que je suis devenu raisonnable pour autant ? Je ne le sais pas. Peut-être. En parallèle, je renoue ces derniers temps avec un rêve d’enfant.
Lorsque j’étais au primaire, puis au secondaire, je ne rêvais que d’évasion. Je lisais énormément et parcourais les mondes de l’imaginaire. Je n’ai jamais cessé de lire, mais je ne m’y évade plus comme avant. Je lis moins souvent de la fiction. Et quand bien même, je ne voyage pas dans Westeros comme je parcourais la Terre du milieu. Je prête davantage attention aux qualités du texte, cela me détourne des chemins vallonnés de l’imaginaire.
Pourtant, disais-je, je réalise mon rêve d’enfant. Je m’évade. Pour de bon. Cet été, je déménage en Inde.

Bien sûr, j’ai mes raisons. Je ne pars pas sur un coup de tête. Je pars parce que je suis admis dans une école qui s’y trouve, que j’aurais un logement et que je sais que je n’aurai pas à affronter de pénurie d’eau courante. Nonobstant, je me suis présenté au concours. J’ai tenté ma chance. J’ai désiré ardemment cette admission.

Au final, suis-je raisonnable ? Peut-être, peut-être pas. Je n’en sais pas plus. Faut-il être raisonnable ? Je ne pense pas. La vie n’a pas de sens. Pourquoi ne pas en profiter ?

Publié le 18.05.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Quand le corps se rappelle à nous…

Tout ça a débuté en décembre dernier. C’était la dernière semaine avant les congés de fin d’année. Mon ami Gaël a poussé la porte de ma chambre et m’a proposé de l’accompagner pour sa séance de musculation.

Pour bien comprendre tout ce qui s’est déroulé dans ma tête, il faut comprendre que j’ai toujours eu un rapport… compliqué avec l’activité physique. Cela a commencé alors que j’étais tout petit. Je n’étais pas très doué, si bien qu’on avait cru bon de me placer dans l’équipe des filles. Eh oui, car pour tout le monde, l’équation fille égale mauvais en sport était quelque-chose d’acquis. De fait, me mettre dans une équipe de fille était une façon de m’humilier. Je ne pense pas que mes enseignants successif y aient pensé, mais mes camarades de classe l’avaient compris et en profitaient largement.

Dès lors, plusieurs certitudes se sont insinuées en moi. La première est que je n’étais simplement pas fait pour le sport. Du coup, je n’y faisais plus le moindre effort : il était forcément voué à l’échec 1. J’ai plus tard fait quelques efforts, ne serait-ce que pour ne pas avoir une note trop catastrophique en cours d’éducation physique, mais sans espoir de résultats brillants.

La deuxième est que le sport est une activité inutile. Cette certitude fut plus tard fortement encouragée par ma découverte de l’idée platonicienne de dualité du corps et de l’esprit. Puisque mon corps n’était qu’un véhicule pour mon esprit, il n’y avait pas de mal à le négliger. Du moins, tant qu’on s’assurait d’un fonctionnement minimal, cela suffisait.

La troisième est qu’on est soit sportif, soit intelligent. Cela peut ne pas sembler évident, mais j’en tenais pour preuve que ceux qui avaient de moins bonne notes que moi dans toutes les matières prenaient un malin plaisir à prendre leur revanche et à se moquer de mes maigres résultats sportifs. Ceci ne fut vrai que pendant l’enseignement primaire, mais le fait que ce ne soit pas le cas plus tard ne me semblait pas une preuve suffisante de mon erreur.

En effet, la quatrième et dernière certitude dit que la compétition n’apporte que de mauvaises choses. Dès lors, je m’ingéniais dès mon entrée au secondaire à aider les cancres dans leurs devoirs, si bien qu’en plus de me respecter et de ne pas me juger sur mes résultats sportifs, ils m’assurèrent une protection efficace dans la cour de récréation. Ce n’est que depuis ma rencontre avec les questions économiques que je redécouvre les vertus de la compétition, quoique toujours avec une part de coopération 2.

Toutes ces certitudes auront eu la vie dure et ce n’est que depuis mon départ pour l’université que je les remets en question, petit à petit. C’est la troisième certitude qui est partie la première, alors que je me liais d’amitié avec des gens sportifs et pourtant d’une grande intelligence. La première la suivit de près, puisque je découvrais ne pas être mauvais dans certaines activités sportives. Les autres ne tardèrent pas à s’estomper au fil de mes lectures. Je commençai alors à voir le sport comme un jeu. Non pas un jeu qui me plaisait particulièrement, mais un jeu tout de même.

En effet, on retrouve ici mon amour pour l’étymologie, puisque sport vient d’une aphérèse de l’anglais disport, importé de l’ancien français desport, c’est-à-dire divertissement, amusement, récréation. Au fil de son histoire, ce mot a pris une connotation de jeu impliquant la compétition et des normes établies quant aux règles. Pendant quelques années j’ai donc séparé fortement sport et activité physique, ce qui m’a aidé à reconsidérer mon corps.

Vint alors ma troisième année de licence 3, pendant laquelle j’ai suivi un cours de philosophie. Lors de ce cours, la pensée nietzschéenne fut abordée, si bien que je découvris avec fascination une alternative au dualisme platonicien. Or, Friedrich Nietzsche nous dit que nous sommes corps tout entiers. Ce que confirme la neurologie : la pensée, l’esprit, n’est qu’une série de connexions synaptiques ; ce n’est qu’une partie de notre corps.

Pourtant, je n’ai pas tout de suite été prêt à faire le grand saut, à me mettre vraiment à faire du sport. Ainsi, lorsqu’on me faisait remarquer mon manque d’activité physique, je perpétuais mes vieux arguments, que je savais pourtant usés au delà de l’admissible. Plus par habitude que par conviction. Ou bien je citais Winston Churchill qui, lorsqu’on lui demanda quel était la raison de sa longévité, aurait répondu  « Whisky, cigars, and no sport. »

Ceci dit, si ce cours et mes lectures ont fait beaucoup, elles n’auraient rien fait si mon logement de ces deux dernières années n’avait été si exigu. Le simple fait d’avoir un petit logement m’a poussé à sortir fréquemment pour une promenade plus ou moins longue. Cela devenait systématique lorsque Gaël poussa ma porte et me proposa une séance de musculation.

Je l’ai fait. Le grand saut. J’ai accepté. J’ai aimé ça.

Pourtant, ce n’était pas gagné. Réunissez toutes les idées préconçues que vous avez à propos de la musculation. Je les avais. Ajoutez à cela les photographies recouvrant les murs de la salle de gym, où posent fièrement des montagnes de muscles. J’ai eu peur, croyez-moi. Un petit échauffement, et Gaël m’indiqua des haltères de vingt kilos. C’est par là qu’on a commencé, avant de faire le tour d’à peu près tous les ustensiles que l’on imagine volontiers être utiles lors de séances de torture.

Quelque part, il y a un peu de torture dans la musculation. Autant ne pas se le cacher, on souffre quand on soulève quarante kilos de fonte pour la dixième fois d’affilée, quand on termine sa cinquième série de vingt abdos ou quand on fait du rameur depuis neuf minutes, qu’on a fait l’équivalent de mille huit cents mètres et qu’on doit faire les deux cents derniers mètres de l’exercice dans les trente secondes pour battre son record personnel.

Ici, le combat est personnel. Il n’y a pas de compétition, pas de concours de qui soulève le plus ou a la plus longue. On est seul face à ses efforts. Alors, on se pose toujours la question suivante :

Rien ni personne ne m’oblige à faire ça. Ce que j’ai fait est déjà impressionnant en soi. Pourquoi est-ce que je continuerais ? Je peux arrêter là, maintenant. Qu’est-ce qui m’en empêche ?

C’est pour ça que j’y retourne. Pour cette question. Parce que je continue. Mon corps souffre, mais je l’oblige à repousser ses limites.

Car oui, l’esprit est bien une partie du corps. C’est le gouvernail.


  1. On pourrait gloser longtemps sur ce point mais ce n’est pas le sujet de l’article. J’en reparlerai probablement dans quelques temps. 

  2. Je reste un grand défenseur de la coopétition et je me ravis de constater combien cette idée de mélanger coopération et compétition intéresse de plus en plus de gens. 

  3. Hors de France on dit bachelor, mais que voulez-vous, la mauvaise habitude est prise. 

Publié le 09.04.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

L'Exercice de la déconnexion

Au cours des années, j’ai fais partie de ceux qui font monter la moyenne du nombre d’ordinateurs par personnes.

Adolescent, je me contentais de l’ordinateur de bureau familial et d’une console de jeu. Lors de mes dernières années de secondaire, je me suis offert une seconde console. Puis, alors que je quittai le domicile parental pour entamer mes études supérieures, je fis l’acquisition de deux ordinateurs. Le premier, que je baptisais Raph 1, était et est toujours un laptop plus transportable que portable. Le second, que je ne baptisai pas car je pensais qu’il serait un ordinateur secondaire, était un ordinateur de poche. C’était en 2008.

En 2011, Raph est tombé en panne et le coût de la réparation excédait celui de l’achat d’un nouvel ordinateur en pièces détachées. Je me fabriquai donc Bob, un petit ultra-portable sur lequel j’ai depuis lors testé bon nombre de distributions GNU/Linux. Deux ans plus tard, je fus pris par l’envie de présenter Bob à Raph, si bien que je fis réparer ce dernier.

Peu avant la réparation de Raph, j’avais acheté une liseuse et — quelle frénésie dépensière — pré-commandé Sam, un nouvel ordinateur de poche, destiné à remplacer le précédent. Celui-ci dut être vexé puisqu’il cessa simplement de fonctionner lorsque Sam arriva finalement à la maison. Il eut au moins la décence de me laisser récupérer mes données avant de s’arrêter. C’était en décembre dernier.

C’est ainsi que se déclencha une période fort sombre qui me vaut maintenant une réputation de danger public à éloigner des ordinateurs : Bob cessa de fonctionner à son tour en janvier dernier. Je tentai de le réparer, sans succès. Je fis appel aux services des informaticiens qui avaient réparé Raph, qui ne parvinrent pas à identifier le problème. Ils contactèrent une sorte de chirurgien miraculeux, mais ses tarifs étaient trop importants pour mes économies fort diminuées, si bien que je me résignai courant février à laisser Bob mourir de sa belle mort.

Puis, comme si cela ne suffisait pas, Sam refusa de s’allumer à son tour à la mi-mars. Ayant trop de travail à ce moment-là, j’attendais une semaine avant de l’envoyer au service après-vente. La réparation pris le temps nécessaire et je retrouvai un Sam de nouveau fonctionnel deux semaines après l’envoi.

Toujours est-il que pendant trois semaines, mes seuls ordinateurs étaient à domicile 2. La déconnexion fut donc totale lorsque je partais en cours, en ville, au cinéma. C’est quand je ne les ai plus que je mesure combien ces objets ont changé ma vie. Avec un ordinateur dans la poche, on ne peut plus s’ennuyer en attendant entre deux cours ou le début d’un film au cinéma. Sans, on ne peut plus vérifier une information en passant — c’est très frustrant —, on ne peut plus procrastiner 3. Sans, on est moins présent en ligne, mais plus présent au monde.

Plus important, ces trois semaines m’ont illustré combien les technologies de l’information ne relient pas des machines mais des êtres humains. J’étais littéralement injoignable. Heureusement, j’avais toujours Raph chez moi, mais j’ai mesuré combien la déconnexion nous transforme, combien la connexion est une interface entre nous et nos semblables.

Pourtant, cette déconnexion partielle m’a invité à davantage me recentrer sur moi, à réfléchir à mon mode de vie, à notre monde et à ma position en son sein. Maintenant que Sam m’est revenu, je viens de faire une journée sans lui. Délibérément. C’est très étrange de renoncer à cet objet qui nous augmente. C’est comme se retrouver nu, dans cette humanité habillée. C’est aussi ça la liberté : pouvoir volontairement s’écarter du monde.

Je crois que je vais me faire un tel exercice de temps à autre. Une journée, par-ci par-là, déconnecté du monde, connecté à moi et à mon entourage immédiat.


  1. Je suis de ceux qui nomme leurs ordinateurs principaux. 

  2. Mon livre du moment étant sur support papier, je n’ai même pas emporté ma liseuse avec moi. 

  3. D’ailleurs ceux qui me suivent sur Twitter ont dû remarquer mon absence : le fait est que je ne consulte presque plus mon fil sans ordinateur de poche. 

Publié le 09.04.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Assumer la paternité

Vous le savez, je ne suis pas un grand défenseur de la notion d’auteur. Je lui préfère les idées voisines de paternité, de contribution. La plupart du temps, avoir à assumer la paternité d’une œuvre me convient tout à fait. J’aime l’idée de construire une œuvre comme on éduque un enfant, au contact d’autres enfants et d’autres adultes.

Pourtant, vous vous en doutez, ce principe ne suffit pas. Lors d’un précédent article sur le sujet, j’ai évoqué la possibilité d’abandonner une œuvre. Je crois bien que je n’en suis pas loin, pour une œuvre non terminée. Non pas que je souhaite l’abandonner entièrement, mais alors que je la concevais l’idée m’est venue — et est restée — que cette conception serait meilleure si je la laissais à une équipe dont je ne serais qu’un maillon égal aux autres. Le chantier est donc à l’arrêt, en attendant que ceux avec qui je souhaite le concrétiser ne soient disponibles.

Il y a une autre œuvre dont j’ai envie de vous parler ici, justement parce qu’elle est le symétrique de la précédente. Ici, j’ai peur de ne pas me contenter de la paternité. C’est la première fois que je vois l’un de mes projets comme pleinement mien. Ce qui est paradoxal puisque c’est un projet de jeu, qu’il y aura nécessairement une équipe pour le concrétiser. Pourtant, rien n’y fait, j’y vois ma patte de bout en bout, de la première lettre du document de conception à la dernière.

Que l’on se comprenne : de la même façon que je n’abandonne pas complètement la première, je ne me vois pas comme l’auteur de la seconde. C’est plus compliqué que cela. Je laisserai avec bonheur ce second projet s’émanciper lorsque je le publierai, mais d’ici-là je suis comme un papa-poule le sur-protégeant du monde extérieur et je sens que je le défendrai bec et ongles face à la critique.

Je ne sais trop quoi en penser. C’est peut-être encore trop tôt pour en penser quoi que ce soit ; tout n’est pas encore très clair dans mon esprit. Néanmoins, une chose reste sûre : concevoir la paternité d’une œuvre rend toute sa complexité au lien qui réunit le créateur et ses créations. Une complexité infiniment plus riche que la position si réductrice d’auteur. Chacunes de mes créations — de mes créatures ? — est différente pour moi ; pourquoi le rapport que j’entretiens avec elles devrait-il être le même ?

Une œuvre n’appartient pas à son créateur. Il existe un dialogue d’une incroyagble densité entre le créateur et l’œuvre, mais ce n’est pas un dialogue d’autorité. Les œuvres ne font que passer par celui qui les aide à aboutir.

Au final, les créateurs ne sont que les témoins privilégiés de la naissance et de la croissance de leurs œuvres. En temps que témoin privilégié, je suis en contact avec mes créations ; j’ai donc cette prétension de les influencer quelque peu. Normal que je sois frustré lorsque l’une ne fait que transiter par moi. Normal que je sois flatté lorsqu’une autre m’accueille à bras ouverts.

J’aime mes œuvres, toutes différemment. Chacune est unique et j’ai la prétention de croire que les autres créateurs ressentent quelque-chose de similaire.

Publié le 08.04.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Futur

Ce semestre, j’ai suivi un cours intitulé « Découverte du monde de l’entreprise », que ma faculté a cru bon de rendre obligatoire pour mon parcours. J’imagine que c’est une chose assez courante en master, même si je n’ai fait aucune recherche là dessus. Cela fait donc depuis janvier que ma promotion et moi sommes forcés de nous acclimater à un monde obsolète. Certes, ce n’est pas encore un monde révolu, mais je ne me vois pas travailler plus tard dans l’un de ces mastodontes bureaucratiques qui fut le modèle de toute société lors des deux derniers siècles. La troisième révolution industrielle est passée par là, l’avenir est aux équipes à taille humaine, aux PME multi-nationales, aux indépendants hyper-connectés.

J’avais lu je ne sais plus où une petite fable prospective où tout le monde était indépendant et, pour travailler, allumait son ordinateur pour se connecter à ce que l’auteur nommait un hub, une plate-forme où de potentiels clients publiaient leurs demandes, demandes que d’autres acceptaient de réaliser ou non. Tout simplement, sans plus de friction. Ce qu’il y a de plus beau avec cette fable, c’est qu’elle n’est pas improbable. Les progrès de l’impression en trois dimension, du télétravail, des modes d’organisations, rendent cela possible pour une frange de plus en plus importante de la société.

Pourtant, on continue de nous former sans prendre en compte que beaucoup des métiers que nous exercerons n’existent pas encore. Comprenez-moi bien, ce n’est pas ce qu’a fait mon enseignante de la tâche qu’on lui a confié qui ne va pas. C’est la mission elle-même qui est rétrograde. Comme si ça allait arrêter ce futur si différents de ce que nous avons connu. Comme le dit si bien l’ami Ploum, « Le futur n’a que faire de votre opinion ». Il advient.

Pourtant, le futur n’est que la résultante directe de nos actions. Le futur est le résultat de notre vie passée et présente. C’est un constat à la fois effroyablement fataliste et extraordinairement optimiste. Le futur se moque éperdument de ce que l’on pense de lui, mais il évolue en fonction de ce que l’on en fait.

Ce constat s’applique partout. Récemment, l’ami Adranmelech se demandait si nous n’étions pas le frein à l’innovation des jeux vidéo, plus particulièrement des blockbusters. En effet, si une recette fonctionne, pourquoi en changer ? Comme, lui, je pense que la réponse à sa question est oui. Nous ne changeons pas et attendons que les créateurs changent. En ne changeant pas nos habitudes de jeu et d’achats, nous envoyons un message aux créateurs, et ce message n’incite pas à changer.

Pourtant, il y a un moyen simple de changer le monde, chacun à sa petite échelle : se changer soi-même, en espérant que d’autres prendront exemple sur soi. Donnons leur chance aux indépendants, à ceux qui proposent de la nouveauté. Changer ses habitude n’est pas aisé, mais cela en vaut la peine.

Car le futur n’est que ce que nous en faisons. Car le futur est ce que nous en faisons.

Publié le 07.04.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Pour l'idiotie

Encore ce soir, on m’a taxé d’idiotie. On pensait alors me déplaire mais j’en suis heureux.

J’ai déjà évoqué cette question, être idiot signifie que l’on ne fait pas comme les autres. Que l’on n’est pas dans la reproduction du pareil au même. Que l’on n’est pas identique. Que l’on est unique.

L’identité, l’assimilation de soi à l’autre, est un concept vieux comme le monde, qui connut son paroxysme lors des dix-neuvième et vingtième siècles, c’est-à-dire lors du règne de l’administration des empires coloniaux. À l’époque, et sans les ordinateurs, il fallait pouvoir déplacer des fonctionnaires et qu’ils soient parfaitement opérationnels à peine arrivés dans leurs nouvelles fonctions. D’un bout à l’autre du globe. On a donc conçu une immense machinerie pour produire de tels rouages et ceux qui réussissaient le mieux étaient ceux qui avaient su s’adapter au système d’exploitation.

De nos jours, non seulement la décolonisation est actée, mais l’arrivée auprès du grand public de l’informatique a rendu obsolète cette machinerie de clonage des fonctionnaires. Bien sûr, il existe toujours des forces récalcitrantes au nouveau monde que nous commençons à découvrir, mais ce ne sont là que des résistances vaines. Ces forces ne font que ralentir l’humanité, elles ne l’arrêteront pas.

De nos jours, donc, celui qui réussit le mieux est celui qui se démarque des autres, qui s’affirme soi, qui vit mieux. Réussir demande d’être créatif, inventif, riche de diversité et de se distinguer.

Être idiot, c’est être unique. C’est sortir des paradigmes établis pour construire sa propre vérité. Être unique, c’est se construire plutôt que de se détruire pour mieux entrer dans un moule.

Mes chers lecteurs, la prochaine fois qu’une personne dit que vous êtes idiots, bombez le torse, souriez et dites « merci », car cette personne vous a fait l’un des plus beaux compliments qui soient.

Publié le 23.03.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Abstenez-vous

Aujourd’hui, en France, c’était jour d’élections. Je ne suis pas allé voter. J’ai entendu ce soir, alors que mes parents écoutaient les résultats, que le taux d’abstention était autour de quarante pour-cent.

Aujourd’hui, quarante pour-cent de ceux qui sont autorisés à participer au choix des nouveaux maîtres ont refusé de faire un tel choix. Je tiens ici à féliciter et remercier tous ceux qui ne sont pas aller voter. Aujourd’hui, vous vous êtes revendiqués du statut de citoyen plutôt que de sujet. Aujourd’hui, vous avez refusé de donner votre voix et avez conservé la possibilité de parler la tête haute, sans vous perdre dans une lutte de camps. Bravo, et merci.

J’aimerais répondre aussi à certaines objections qui me sont souvent faites en période électorale.

  1. Non, je ne suis pas contre le vote. Je suis contre l’élection. Dans une démocratie, le peuple écrit et vote ses lois. Je défends la démocratie réelle et non ce simulacre qu’est le système représentatif.

  2. Non, le choix des autres ne m’impacte pas en droit. Il m’impacte en fait, mais ne résulte que de l’usage de la force à mon encontre. Accepter de voter n’est pas mieux que ne rien faire, c’est donner raison à ceux qui me font du tort. C’est accepter de céder ma citoyenneté et ma liberté, et avec elles mon avenir.

  3. Voter blanc ne signifie pas que l’on n’est pas d’accord avec le panel qui nous est présenté. Cela signifie que l’on ne sait pas qui choisir mais qu’on accepte les règles de ce jeu. Dans le même ordre d’idée, ôtez-vous de la tête que l’abstention est une abstention de choix. C’est une abstention d’élection. Un refus du jeu.

  4. C’est précisément parce que j’ai refusé de voter que je peux m’exprimer. Ceux qui ont donné leur voix l’ont donné à quelqu’un qui s’en servira : ils ne peuvent plus que se taire.

  5. Quand je garde ma voix, je peux en droit m’exprimer tout le temps. C’est très différent de s’exprimer seulement quand on nous en donne l’autorisation. Les votants ont choisi un maître et en sont les sujets. Les abstentionnistes sont des citoyens, sont leurs propre maîtres.

  6. Oui, en m’abstenant, je ne gouverne pas les autres. Je me gouverne moi-même et c’est bien assez. Ceux qui prétendent me gouverner sans mon autorisation ne sont que des esclavagistes.

  7. Bien sûr que si je ne donne pas ma voix je n’ai qu’une voix. Une voix parmi sept milliards d’humains. L’Humanité est cacophonique, et c’est beauté que cette multiplicité.

  8. Si vous donnez votre voix, vous n’êtes pas plus fort. Vous rendez plus fort celui que vous choisissez, mais il n’aura toujours qu’une voix. Une voix plus forte, certes, mais une seule voix. Votre voix à vous, elle s’est évanouie.

  9. Une confédération d’individus libres, en revanche, est à la fois groupe et somme d’individus. Dit autrement, une véritable démocratie est riche de toutes les voix qui la composent. Vous voulez une chorale, mais pour éviter le canon, vous votez pour des solistes.

  10. Ces solistes veulent être solistes. Ils veulent que vous vous taisiez. C’est pour ça qu’ils vous autorisent à donner le la. Nous, abstentionnistes, n’acceptons pas qu’un petit nombre s’accapare la parole commune.

  11. Le gouvernement du petit nombre n’est pas la démocratie, mais l’oligarchie. C’est un gouvernement qui s’exerce sur les peuples, contre les individus.

  12. Quand vous choisissez un maître, quand vous l’élisez, il est un élu. Ce n’est plus un élu de Dieu, un « bien né », mais un « élu du peuple ». Le gouvernement des élus n’est pas la démocratie, c’est l’aristocratie.

  13. Pour être élu, il faut se présenter. Dit autrement, pour avoir le pouvoir, il faut le vouloir. Vouloir le pouvoir est une raison suffisante pour ne pas le leur donner.

  14. Quand on prétend porter la voix du peuple, on est toujours tôt ou tard confronté entre ses intérêts propres et les intérêts communs. Représenter c’est être en conflit d’intérêt. Vous n’êtes réellement représentés que lorsque vous pouvez imposer des sanctions en cas de tromperie.

  15. Vous ne pouvez pas imposer de sanctions sur les gouvernants car ce sont les gagnants du jeu électoral qui écrivent les règles. Quand on sait quels sont les enjeux, il est évident qu’ils écrivent les règles à leur avantage. Faire autrement serait inhumain.

  16. Malgré tout, ils n’ont que le pouvoir qu’on leur donne. Ils ne sont là que parce qu’assez de gens continuent de jouer à leur jeu. Ils n’ont de force que parce que la police et l’armée continuent à les croire légitime.

Abstentionnistes, lors des élections à venir, continuez, vous êtes formidables. Quant aux autres, si vous voulez recouvrer vos droits légitimes d’êtres humains, abstenez-vous.

Publié le 23.03.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Lettre aux féministes philologues

Mercredi dernier, alors que j’allais finir mes vacances chez mes parents, c’est mon frère qui vint me chercher à la gare. Alors qu’il nous conduisait jusqu’au domicile parental, il reçu un message qu’il me demanda de lire à voix haute. Je ne détaillerai pas le message parce que ce n’est pas ma correspondance, mais entre autres points il abordait la féminisation des mots. Vous savez, les « militant-e-s », etc. Avec cet article, j’aimerais répondre aux féministes qui ont cette pratique.

Tout d’abord, je tiens à préciser une chose : en tant que libéral, je suis un farouche défenseur de l’égalité en droit, que je conçois à la fois comme une conséquence directe et comme une condition sine qua none de la liberté. Ceci vaut également pour les questions des minorités sociales comme les étrangers, les homosexuels ou les femmes. D’une certaine façon, il ne serait pas erroné de me qualifier de féministe, même s’il est vrai que ce n’est pas un combat qui occupe une part importante de mon temps ni de mon énergie.

Ceci étant dit, revenons-en à notre sujet : les formes neutres en français. Il y a quelque temps, j’aurais volontiers ajouté des « e » un peu partout, mais j’en suis revenu. J’aimerais vous expliquer pourquoi.

Tout d’abord, il y a une part de norme grammaticale. La règle en français est que le masculin l’emporte sur le féminin. Cela explique pourquoi je n’ai jamais utilisé les formes neutres dans un travail scolaire ou universitaire mais cela n’explique évidemment pas pourquoi je continue à suivre cette norme ailleurs — ici, par exemple. En effet, il y a quelques années j’étais convaincu du mal-fondé de cette règle que j’estimais sexiste en soi. C’est précisément sur ce point que je suis revenu. J’en suis venu à ce point de notre réflexion que, si l’on veut un français neutre en genre, il ne s’agit pas d’abolir cette règle mais plutôt d’en finir avec le genre féminin.

Oui, je sais. Dit ainsi, cela a l’air provocateur. J’avoue volontiers n’avoir pas su résister à l’envie de troller un peu sur la forme. Mais sur le fond, je suis sérieux. De la même façon que les théories du genre nous ont montré qu’il fallait distinguer le genre biologique, aussi nommé sexe, du genre vécu, social, intellectuel, (ajoutez ici l’appellation de votre choix), il en existe au moins une troisième catégorie, le genre grammatical. Je cite ici le site de l’Académie française :

Si, en effet, le français connaît deux genres, appelés masculin et féminin, il serait plus juste de les nommer genre marqué et genre non marqué. Seul le genre masculin, non marqué, peut représenter aussi bien les éléments masculins que féminins. En effet, le genre féminin ou marqué est privatif : un « groupe d’étudiantes » ne pourra contenir d’élèves de sexe masculin, tandis qu’un « groupe d’étudiants » pourra contenir des élèves des deux sexes, indifféremment. On se gardera également de dire les électeurs et les électrices, les informaticiennes et les informaticiens, expressions qui sont non seulement lourdes mais aussi redondantes, les informaticiennes étant comprises dans les informaticiens. De la même manière, l’usage du symbole « / » ou des parenthèses pour indiquer les formes masculine et féminine (Les électeurs/électrices du boulevard Voltaire sont appelé(e)s à voter dans le bureau 14) doit être proscrit dans la mesure où il contrevient à la règle traditionnelle de l’accord au pluriel. C’est donc le féminin qui est le genre de la discrimination, et non, comme on peut parfois l’entendre, le genre masculin.

Alors bien sûr, ce serait bien trop facile de s’arrêter là, avec un bel argument d’autorité… Poursuivons donc ensemble, si vous le voulez bien. On pourrait noter que, à l’exception notable des couples homme – femme, garçon – fille, mais aussi étalon – jument, taureau – vache, etc. Bref, à l’exception notable des mots relevant d’une dichotomie sexuelle ou de genre vécu dorénavant — sauf « homme », on y reviendra —, les mots féminins sont presque toujours construits comme une forme dérivée d’un mot masculin. Or ces mots masculins sont souvent dérivés d’une forme neutre en latin ou en grec… Prenons justement l’exemple du mot « homme » : le masculin vir n’a pas été conservé, le neutre homo — qui d’ailleurs est aussi l’origine du pronom impersonnel « on » — est devenu masculin et le féminin femina l’est resté.

Au final, plus les problématiques langagières soulevées par les minorités sexuelles — et notamment les transsexuels — viennent à moi, plus je me dit que la solution se trouve dans un langage simple, dépouillé de genre grammatical et donc où les genres marqués ont disparu, pourrait-être une solution à la fois plus élégante et plus efficace que l’adjonction du féminin un peu partout, ce qui relève plus d’une exacerbation des différences.

Sur le même sujet, je vous invite à lire « Les genres : masculin et féminin ; vraiment ? », de Jean-Jacques Richard.

Publié le 01.03.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Chroniques toulousaines

Ce mercredi matin, je savourai tranquillement mon thé et goulûment mes tartines de Nutella sur le balcon de mon frère. Quatre étages plus bas, la longue procession quotidienne des voitures allant au travail suivait son cours le long du canal du Midi. Quelques heures plus tard, je serai dans le train, en train de remonter vers le Nord, mais, pour le moment, je savourais encore mes derniers instants à Toulouse.

La Ville rose est l’antithèse de la Capitale des Flandres. À Lille, mes promenades me mènent plus facilement dans le centre-ville piéton ou au Vieux-Lille. Ce sont des lieux passants, commerçants, d’une vivacité à fleur de peau. Un côté brut de décoffrage qui éveille mes sens et, dans le même temps, m’invite à l’intériorité. À Toulouse, mes déambulations urbaines sont plus excentrées. Il m’est arrivé d’aller en centre-ville, mais j’y préfère le contact de l’eau. Le bord de Garonne, les canaux… J’y ai re-découvert une forme d’urbanité plus sereine, plus déserte aussi, mais où la moindre rencontre est plus accueillante. Ici un couple qui s’embrasse sur un banc devant un plan d’eau du Jardin japonais, là un panneau où un plaisantin, pour nous inviter à longer les quais, a écrit que c’était la direction des rêves et du paradis. Ici quelques coureurs qui me sourient dans leur jogging, là quelques commerçants de substances illicites qui traversent la rue et me demandent si je « cherche quelque-chose ».

J’aurais passé quelques jours fort sympathiques à flâner des heures durant dans ce Toulouse excentré, à observer ces détails architecturaux qui montrent que pays d’oc et d’oïl ne sont pas seulement distinct par leur langue… Tel pourtour de fenêtre, telle inclinaison de toit… Une quantité infinie de détails que l’on pourrait qualifier de parfum d’une ville… Sans doute est-ce dû aussi à la douceur du climat…

Pourtant, malgré toutes ces différences, je ressens, comme à Lille, le plaisir d’être en ville. Loin du morne ennui campagnard, la ville m’entoure de ses bras de brique et de béton, m’accueille en son sein, me nourrit de corps comme d’esprit. Si j’ai savouré un autre rapport à la ville, une autre temporalité, cela reste une masse humaine que je parcours libre comme l’air. J’aime ce paradoxe.

Publié le 01.03.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Après le livre

Dans l’espace numérique ce n’est pas l’objet écrit qui est plié, comme dans le cas de la feuille du livre manuscrit ou imprimé, mais le texte lui-même. La lecture consiste donc à « déplier » cette textualité mobile et infinie. Une telle lecture constitue sur l’écran des unités textuelles éphémères, multiples et singulières, composées à la volonté du lecteur, qui ne sont en rien des pages définies une fois pour toutes. L’image de la navigation sur le réseau, devenue si familière, indique avec acuité les caractéristiques de cette nouvelle manière de lire, segmentée, fragmentée, discontinue, qui défie profondément la perception des livres comme œuvres, des textes comme des créations singulières et originales, toujours identiques à elles-mêmes et, pour cette raison même, propriété de leur auteur. 1

Cette réflexion de Roger Chartier semble annoncer la fin du concept de « texte », tel que la culture de l’imprimé l’a défini pendant des siècles, avec des conséquences importantes dans les modalités de lectures, bouleversée par les pratiques numériques. […]

Oui, je ne vous l’avais pas dit, mais il s’agit là encore d’un texte rédigé pour mes études et dont je suis suffisamment satisfait pour le partager avec vous, augmenté comme il se doit de quelques réflexions supplémentaires. Voici donc ce que j’ai répondu à ce qui précède.


Dans l’espace numérique, nous dit Roger Chartier, le texte ne saurait être le même que dans un livre en papier, ou même en parchemin ou papyrus, parce que, contrairement au texte imprimé, le texte affiché sur nos moniteurs s’anime. Oh, bien sûr, il se déroule comme l’on déroulerait un rouleau, mais le changement est plus profond que celui de l’invention du codex ou de l’imprimerie : le texte évolue. En effet, l’espace numérique est… un espace, et cet espace est composé de lieux que sont les textes. Dès lors que l’on considère un texte comme un lieu, plusieurs caractéristiques apparaissent. Premièrement, un lieu dispose de points d’accès. Deuxièmement, un lieu est habité.

Commençons par l’accès : l’un des points remarquables quant aux chemins numériques, c’est que ce ne sont pas de paisibles routes de campagnes mais des chemins de traverse, ou plutôt des portails de téléportation : moyennant le temps de chargement, nous ne voyons que notre point de départ et notre point d’arrivée ; oh, bien sûr que la flânerie reste possible, mais elle se fait moyennant des liens. En fait de textes, le numérique est un monde d’hypertexte. Même dans un livrel, même au format PDF, le lecteur peut cliquer sur un lien vers une note de bas de page, ou un autre texte. D’un clic, le lecteur peut devenir procrastinateur et profiter des délices de la sérendipité. Puis, peut-être, il reviendra vers sa lecture, enrichi de nouvelles connaissances ou délesté de quelques neurones par un lolcat de passage.
Ainsi, la lecture n’est plus celle des temps longs, océaniques 2, du face à face avec le texte. La lecture n’est même plus solitaire et la campagne paisible où l’on lisait le dos contre un tronc d’arbre peut faire place à une ville animée où tout s’accélère et tout change. Alors, miracle de la technologie, notre portail de téléportation peut se faire baguette magique. Par exemple, sur Twitter ™, cliquer sur un tweet va « l’ouvrir », c’est-à-dire que l’espace va se faire autour d’icelui, espace qui sera rempli par les images ou vidéos qui y sont attachées, des extraits de textes vers lesquels les liens contenus dans le message renvoient, mais aussi la conversation au sein de laquelle ce message fut rédigé ou encore la localisation géographique de l’écrivain en 140 caractères et la liste des personnes ayant partagé — retweeté — le message. Ainsi, le texte est non seulement fragmenté, mais il peut être monté comme un film — cf. ce que Milad Doueihi nous dit de Storify ™ ou Qwiki ™ 3 — et visité sous tous les angles possibles, imaginables et inimaginables.

Cela dit, le Cyberespace, depuis sa déclaration d’indépendance en 1996 4 est bien entendu un espace habité et, à mesure que ses habitants y évoluent, un espace en expansion. Dès lors qu’il croît sous l’action des Internautes, l’espace numérique est nécessairement modifié par eux. S’il est de la nature du numérique que tout y est copié, tout y est également en constante évolution.
Filons encore quelque peu la métaphore du lieu : considéreriez-vous normal qu’un architecte soit propriétaire d’une maison construite pour et habitée par d’autres ? Il n’y a finalement rien d’étonnant à ce qu’un texte numérique ne soit plus tout à fait, comme le dit si bien Roger Chartier « propriété de [son] auteur » : les lecteurs numériciens, habitués à morceler ce qu’ils lisent et à le remonter 5 veulent s’approprier un peu plus leurs lectures et les modifient, en font quelque-chose de vivant, car en constante évolution.

En dernier lieu, il convient d’explorer une autre question : puisqu’un Internaute est aussi un être humain de chair et d’os — à l’exception notable des bots —, il habite nécessairement deux lieux : le Cyberespace et la Terre. Comme nous le rappelle François Bon 6, le PC de bureau imposait une certaine posture, un passage d’un monde à l’autre. De nos jours, les ordinateurs de poche, les écrans à réalité augmentée, les interfaces haptiques comme le Myo… réintroduisent le corps dans le Cyberespace : deux mondes ne feront bientôt plus qu’un, et tout sera désormais hypertexte 7.


  1. Roger Chartier, « Qu’est-ce qu’un livre ? Grandeur et misères de la numérisation », Les conférences du Collège de France, 2011. 

  2. Je pense ici à Thierry Crouzet et à sa déconnexion en 2011. 

  3. Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, février 2011, Seuil. 

  4. John P. Barlow, A Declaration of the Independence of Cyberspace

  5. Encore une fois comme on monte ou remixe un film. 

  6. François Bon, Après le livre, septembre 2011, Seuil 

  7. Ici, mon professeur a trouvé que j’allais un peu loin. Pourtant, si l’on prête attention à des problématiques comme l’Internet des objets ou le soi quantifié, je pense que ma remarque reste pertinente. 

Publié le 16.02.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Une Nouvelle Frontière

D’octobre à décembre derniers, j’ai suivi pour mon cursus de master un séminaire intitulé « Recherches actuelles en histoire : Frontières, migrations et identités ». À la fin j’ai dû rédiger un compte-rendu de séminaire où je mettais en relation le travail réalisé avec les enseignants avec mon travail de recherche personnel, qui porte sur l’art libre et la culture hacker. J’ai continué ma réflexion après avoir rendu mon sujet, et je me suis dit que cela vous intéresserait peut-être. Voici donc ce compte-rendu, augmenté de quelques réflexions supplémentaires.


Pourquoi ce séminaire ?

Avant de commencer ce compte-rendu, je me dois de me fendre d’un petit excursus quant à mon parcours personnel. Je suis né en 1989 — l’année de naissance du World Wide Web — d’un père informaticien qui pendant toute mon enfance me berça d’anecdotes sur l’informatique en général et Internet en particulier. Dès les années nonante il me prédisait la venue d’ordinateurs qui se tiennent dans une main, disant que la mobilité ainsi retrouvée changerait à jamais notre rapport à l’informatique. Nous sommes en 2013 et la réalité lui donna raison : depuis un petit ordinateur de poche je suis potentiellement en permanence connecté à un réseau mondial. Grâce à ce réseau je suis plus proche de certains habitants de New York, Montréal, Sendai ou Lausanne que de la personne habitant en face de chez moi.

Un second point qui peut nous intéresser est ma famille, qui dans les deux générations m’ayant précédées s’est fortement internationalisée. Ainsi, ma famille s’étend en Allemagne, au Portugal, au Brésil, en Floride, en Chine et en Australie. Je fus fortement influencé par cela et ne me suis jamais tout à fait senti français, traversant l’Europe de part et d’autre dès que l’occasion se présentait devant moi. D’ailleurs je n’envisage pas rester en France après mes études : le monde est bien trop vaste pour ne pas en profiter.

Ces deux éléments font de moi une personne qui ai toujours été en contact avec l’idée de frontière, même si elle ne s’est formalisée en ce mot que tardivement. Ce n’est qu’il y a cinq ou six ans, alors que je quittai le domicile parental, que je commençai une réflexion jamais tout à fait terminée sur mon usage du réseau mondial et mon rapport à une potentielle identité nationale. J’ai tenu au fil des ans plusieurs blogs dans lesquels j’ai questionnés ces champs parmi d’autres sujets.

Au cours de ces années, je suivis, fasciné, ce que Lionel Dricot nomma récemment la « première guerre civile mondiale », constituée de nombreuses batailles opposant les peuples du monde à leurs dirigeants. Certaines batailles furent médiatisées comme telles, à l’instar des révolutions qui secouèrent le monde arabe. D’autres sont moins identifiables, comme les « affaires » Wikileaks ou Amesys, les écoutes de la NSA ou le harcèlement que subit l’activiste hacker Aaron Schwartz et qui le poussa au suicide. J’évoluai ainsi assez près des mouvements « pirates » ou « hackers » et appris à mieux les connaître, mieux les comprendre, adoptant parfois leurs postures, me reconnaissant souvent dans leurs idées, notamment en ce qui concerne leurs rapports à la citoyenneté, leur volonté d’effacements des frontières, leur pensée à la fois très locale et universelle…

Étant moi-même amateur de mots, je fus ravi de découvrir à quel point la question du langage était cruciale dans ces mouvements et m’investis dans le mouvement frère de l’art libre, un mouvement reprenant et appliquant au domaine artistique les quatre libertés définies par Richard M. Stallman comme constitutives du logiciel libre : libertés d’accéder à l’œuvre, de l’étudier, de la modifier et de la redistribuer (modifiée ou non). Ce faisant, je participai de l’élaboration d’une culture fondée sur la participation, et où le défi primordial était — et est toujours — d’en finir avec le syndrome de Babel.

Mon implication dans ce mouvement est significative : j’ai rédigé un Manifeste pour une culture libre, j’ai co-fondé un collectif artistique auto-édité dédié à la création d’œuvres libres, j’ai développé des outils pour l’édition personnelle en ligne où il est nécessaire de publier un fichier source aisément éditable d’un document pour que le document lui-même soit publié 1 et j’ai entamé pour mon master de littératures et cultures européennes un travail de recherche sur l’art libre et la culture hacker.

Ainsi, lorsque je rejoignis ce séminaire, c’était certes pour avancer sur mon travail de recherche, mais aussi une façon de mieux me connaître, de mieux comprendre le monde qui m’environne.

Frontières, migrations et identités

La première façon de concevoir la frontière qui nous vienne à l’esprit est celui d’un col séparant deux vallées, d’un fleuve coupant une plaine en deux. Puis nous viennent les images d’Épinal : le mur d’Hadrien protégeant l’Empire des Pictes ou la Grande Muraille protégeant la Chine des envahisseurs Mongols. Ainsi la frontière serait tantôt une barrière, tantôt une protection. Voilà une vision des choses qui parle à nos politiciens : entre le mur séparant Mexique et États-Unis d’une part, et le Great Firewall d’autre part, quelle différence ?

De fait, la frontière est une construction humaine qui n’aura pris sa forme actuelle que très récemment. La Grande Muraille est en fait un ensemble de petites murailles, ensemble plein de trous. De même, la frontière romaine, le limes est davantage un ensemble de forts avec des « barbares » d’un côté et de l’autre ; ces forts étaient plus à voir comme des lieux d’échanges, comme une zone tampon. Étymologiquement, cela n’a rien d’étonnant : limes signifie « limite », et cette région était simplement les confins de l’Empire. « Frontière », en revanche est un terme militaire : il s’agit de la zone floue et mouvante entre deux armées qui se font front.

La frontière est donc dans un premier temps un moyen — voulu ou non — de distinguer soi de l’autre, de s’opposer à l’autre, et donc de construire une identité. Identité localisée quand il s’agit d’une frontière physique, cela deviendra une identité culturelle quand il s’agira de la barrière de la langue, des goûts ou de religion. Passer la frontière, c’est s’affranchir de l’ordre établit, c’est se construire autrement et donc rejeter l’existant. Passer la frontière, c’est l’hérésie, la trahison. De nombreux peuples se définissants comme « hommes » 2, passer la frontière c’est passer à l’état sauvage. D’ailleurs, les autres, c’est bien connu, ne savent parler ; tout ce qu’ils savent prononcer sont de vagues grognements : bar bar bar. Nous pourrions penser être passé outre cela, les théories racistes du dix-neuvième siècle et se transmettant malheureusement encore aujourd’hui sont la preuve que non, nous n’avons pas encore passé cette frontière.

Néanmoins, il ne faudrait pas non plus voir la frontière comme un lieu moindre, car éloigné de la capitale. Bien au contraire, et parce que c’est une zone de contact avec l’autre, c’est le lieu de l’expression de soi par excellence. Pour simplifier la chose, nous pourrions dire que le territoire se distingue entre la capitale et la frontière, à l’exception de tout le reste : d’un côté l’astu — ἃστυ —, de l’autre la chôra — χώρα —, interdépendants car tout deux centres de l’identité. En effet, rencontrer l’autre implique s’y confronter, et donc s’affirmer : j’étais plus un Européen lorsque je voyageai en Chine il y a deux ans et demi qu’aujourd’hui à Lille. Rien de bien curieux là dedans : être soi consiste essentiellement à trouver ce qui nous rapproche et nous distingue des autres, à se comparer.

Ceci dit, nous touchons un paradoxe. Après tout, si concevoir l’identité comme groupe homogène est aisé à l’échelle d’un village, d’une vallée, d’une cité mais dans de grands ensembles comme l’empire austro-hongrois, l’URSS ou l’Union Européenne, quid des minorités nouvellement ajoutées à « soi » ? C’est ici que prend sens le concept des marches, ces no man’s lands qui jadis séparaient les états. En effet, même lorsque les frontières sont délimitées et fermées, il reste un certain nombre de personnes pour la franchir. Certains la franchissent pour ne jamais revenir, mais d’autres pour le commerce 3, ou simplement pour communiquer avec le voisin. C’est alors que le souverain s’en mêle.

Autrefois, le souverain et sa cour parcouraient le royaume afin de se faire remarquer, de marquer le territoire et ainsi signaler sa souveraineté. Stefan Zweig nous présente la nouvelle cour itinérante : le passeport. Il nous relate ce que lui avait raconté un exilé russe : « Autrefois, l’homme n’avait qu’un corps et une âme. Aujourd’hui, il lui faut en plus un passeport, sinon il n’est pas considéré comme un homme. » 4 Aujourd’hui, plus besoin pour le monarque de parcourir le pays, puisqu’il suffit de regarder ses papiers pour savoir à qui l’on appartient, à quel ensemble on s’identifie. Une commodité qui ne sera évidemment pas du goût des révolutionnaires et autres nationalistes, qui réclameront un nouveau papier.

Une Frontière nouvelle

Nous l’avons vu, la frontière est originellement la démarcation entre deux armées lors d’une bataille. Un front fluctuant non seulement dans l’espace, mais aussi dans la nature de cet espace. Le 8 février 1996, excédé par l’ingérence du gouvernement américain sur Internet, John P. Barlow rédigea sa Déclaration d’indépendance du Cyberespace :

Gouvernements du monde industriel, vous géants fatigués de chair et d’acier, je viens du Cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande à vous du passé de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez pas de souveraineté là où nous nous rassemblons. […]
Les gouvernements tiennent leur juste pouvoir du consentement des gouvernés. Vous n’avez ni sollicité ni reçu le nôtre. Nous ne vous avons pas invités. Vous ne nous connaissez pas, ni ne connaissez notre monde. Le Cyberespace ne s’étend pas dans vos frontières. 56

Il est difficile de produire une déclaration plus claire du ressenti de beaucoup de hackers, qui ne se vivent plus comme citoyens d’un pays mais comme Internautes 7. Effectivement, Internet est un espace, avec ses cités, ses déserts, ses allées et sombres ruelles, ses places, ses cathédrales. Un espace qui fonctionne lui aussi par voisinage. Non par voisinage géographique, bien que certaines pratiques comme les dead drops8 questionnent cela, mais par voisinage heuristique, par liens hypertextuels.

Il a souvent été dit d’Internet qu’il efface les frontières. Assurément, comme le dit l’adage, « sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien » : non seulement vous pouvez communiquer à l’autre bout du monde, mais en plus vous pourrez profiter d’un relatif 9 anonymat, ce qui a pour conséquence d’empêcher un certain nombre de discriminations au faciès. Cependant, si les distances et certaines frontières ont tendance à s’effacer avec le réseau, d’autres se créent : c’est la fameuse fracture numérique. Puisqu’Internet est un réseau, il fonctionne en reliant entre eux des nœuds qui ainsi se rapprochent, raffermissant encore leurs liens et ainsi de suite. Et puisqu’Internet rapproche certains points de par leur nature sémantique plutôt que géographique, la cartographie de ce nouveau territoire en est bouleversée.

Cette redistribution des frontières selon une nouvelle nature de l’espace occasionne une nouvelle espèce de migration, une appropriation progressive de cette nouvelle identité d’Internaute. Si l’un des signes significatif du changement de pays quand une frontière se déplace est la monnaie dans laquelle on reçoit son salaire, l’accès à la citoyenneté de ce nouvel espace s’opère suivant une échelle dorénavant connue : l’échelle Bayart 10, dont la mesure s’effectue quant à l’usage croissant de l’expression écrite publique. En somme, nous pourrions peut-être avancer qu’Internet est une forme de République des Lettres… Mais ce n’est pas tout.

L’idenité, nous le savons, se construit par comparaison à l’autre. Lors de la migration vers le numérique, nous avons appris à apprivoiser ces nouveaux territoires que sont les salons de discussions, les sites web et ainsi de suite. Nous avons découvert de nouveaux usages, la Nétiquette, et nous sommes sculptés dans de nouvelles identités en même temps que nous déffrichions ces espaces inconnus. En effet, nous ne nous comportons pas de la même façon quand nous discutons en vis-à-vis et quand nous communiquons en ligne. De même, cette communication diffère selon que l’on use d’une messagerie instantannée ou d’un courriel, et se forme ce que l’un de mes camarades nommait dans un courriel « le loisir de la mise en scène écrite ». Mais n’est-ce qu’une mise en scène ? Ce serait trop facile.

D’une part, nous sommes sous l’influence du format : il n’est que normal que je ne m’exprime pas de la même façon sur mon blog ou sur Twitter. Mais il y a aussi la simple question de la comunauté au sein de laquelle notre écrit s’inscrira : bien que publique et sincère dans les deux cas, je n’ai pas la même expression sur Nihil addendum que sur LinuxFr11. Cette schizophrénie est le résultat direct d’Internet, puisque ce dernier nous pousse nécessairement à multiplier les territoires, les communautés, et donc les identités.

Dès lors, Internet est un lieu nouveau, où s’oppère une transformation radicale de l’idée de toponymie. Non seulement c’est un territoire neuf, mais il occasionne une vision nouvelle des idées de frontière, de communauté, d’identité.


Pour en savoir plus, je vous invite, outre les liens et ouvrages en notes de bas de page à visionner la conférence de Michel Serre L’Innovation et le numérique puis à consulter les livres suivants :


  1. Dont kiwi, le moteur de Nihil addendum

  2. Voir à ce propos l’étymologie du mot « inuit », très représentative. 

  3. Parfois qualifié de contrebande. 

  4. Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, publié à Stockholm en 1942 peu après le suicide de l’auteur, disponible en français : Le Monde d’hier : Souvenirs d’un européen, novembre 1996, Librairie Générale Française (Le Livre de poche), p. 476. 

  5. Governments of the Industrial World, you weary giants of flesh and steel, I come from Cyberspace, the new home of Mind. On behalf of the future, I ask you of the past to leave us alone. You are not welcome among us. You have no sovereignty where we gather. […]
    Governments derive their just powers from the consent of the governed. You have neither solicited nor received ours. We did not invite you. You do not know us, nor do you know our world. Cyberspace does not lie within your borders.
     

  6. John P. Barlow, A Declaration of the Independence of Cyberspace

  7. « Pays » et « Internautes » étant à comprendre au sens étymologique. 

  8. Une dead drop est une clef USB fichée dans un mur et où l’utilisateur peut déposer des fichiers ou en prendre d’autres. Il y a actuellement un peu plus de mille dead drops de par le monde, principalement dans des grandes villes. 

  9. Très relatif en réalité, puisque tout paquet d’octet échangé est marqué par les adresses IP de l’expéditeur et du destinataire. Or à un instant donné, une adresse IP ne peut correspondre qu’à une seule machine, ce qui signifie que l’anonymat sur Internet ne peut résister à une petite enquête. 

  10. Benjamin Bayart était jusqu’à peu — mars 2013 — président de French Data Network, le plus ancien fournisseur d’accès à Internet français encore en activité. Il est également connu pour ses prises de position en faveur d’un Internet libre. Pour en savoir plus, voyez ses conférences, dont : Internet libre ou Minitel 2.0 ?, Comprendre un monde qui change : Internet et ses enjeux. Pour une présentation courte de l’échelle Bayart : Erik Lallemand, *L’Échelle Bayart

  11. Comme son nom l’indique, LinuxFr est un site à destination des linuxiens francophones. Du moins est-ce là la face visible. En réalité il s’agit davantage d’un repère de trolls cavernicoles. À vos risques et périls. 

Publié le 31.01.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Transhumanisme

Hier, nous parlions de droit à la vie. C’est l’un des corollaires de l’axiome de non-nuisance. Un autre de ses axiome est que chacun dispose de son corps comme il l’entend. Cela vaut pour les tatouages, les piercings, le choix vestimentaire, etc. Puis cela vaut également pour des choses plus controversées comme l’orientation sexuelle, la prostitution, ou l’euthanasie 1. C’est à chacun de décider pour soi, et personne n’a le droit de nous imposer ses vues. Le transhumanisme est axé autour de cette idée.

En effet, l’un des piliers du transhumanisme, qui lui a donné son nom, est la volonté de dépasser le stade humain actuel, d’engendrer notre propre évolution. L’idée ne se passe bien sûr pas dans un eugénisme ou dans une volonté de forcer qui que ce soit d’adhérer à cette pensée, mais plutôt dans un choix individuel de s’administrer ou de se faire administrer un traitement qui pourrait réduire voire annuler les effets du vieillissement, ajouter de nouvelles perceptions, de nouvelles façon de communiquer avec notre environnement.

Quelque part, nous sommes tous transhumain. Nous prenons des médicaments quand nous tombons malade, des lotions pour éviter les rides ou la chute des cheveux ; nous pratiquons de l’exercice pour ne pas trop s’encroûter. Nous communiquons par téléphone, par écrit, de plus en plus par écrit d’ailleurs. Les machines nous offrent une grille de lecture différente du monde. Le transhumanisme, c’est avant tout prendre acte de cela, prendre acte des progrès inouïs que connaissent les techniques, la médecine et, de manière générale ce que l’on appelle les technologies convergentes 2. Le transhumanisme, c’est accompagner ce mouvement et choisir pour soi d’expérimenter.

Face à cette idée, d’aucuns disent que les transhumanistes jouent à Dieu, qu’il est normal de vieillir puis de mourir, qu’il s’agit du cycle de la vie. Un camarade de promotion me faisait remarquer qu’il y a là une peur de la mort. C’est sans doute vrai pour certains, mais pour ma part le vieillissement m’effraie bien plus que la mort. Je n’ai pas connu mon grand-père paternel, mais j’ai vu mes trois autres grand parents vieillir et souffrir des dégâts que causaient pour leur corps et surtout pour leur esprit leur âge canonique. Je ne veux pas de cela pour moi. Je ne veux pas perdre la mémoire. Je ne veux pas cesser de reconnaître ma famille. Je ne veux pas délirer. Et surtout, si cela m’arrive, je ne veux pas m’en rendre compte.

Mais le transhumanisme ne s’arrête pas là. Nous avons tous au moins entendu parler de Stephen Hawking, le célèbre astrophysicien tétraplégique et muet qui ne peut s’exprimer que par l’intermédiaire d’une ingénieuse interface informatique. Ou bien d’Oscar Pistorius, l’athlète aux jambes de carbone qui cours aussi rapidement que les sportifs sans handicap. Moins connue, il y a aussi l’athlète, mannequin et actrice Aimee Mullins, elle aussi amputée des deux jambes et qui en a maintenant plusieurs paires.

Jusqu’ici, ce sont des personnes qui sont parties d’un handicap et qui s’en sont sorti malgré ce handicap. Du moins, c’est là ce que nous avons tendance à penser en premier lieu. Aimee Mullins a développé une toute autre vision des choses. Elle ne voit pas son amputation comme un handicap, mais comme un potentiel 3. À ses yeux, l’amputation lui a permis d’aller plus loin que tout autre, de redéfinir l’idée que l’on se fait de la beauté, de la norme, mais aussi de s’augmenter, physiquement et intellectuellement. Elle ne se contente pas d’une paire de jambes ou d’un fauteuil roulant : elle est une très belle femme qui utilise ses différentes paires de jambes comme un avantage pour courir, sauter, mais aussi nous interroger quant à l’image que l’on se fait de nous et des autres. Dorénavant, quand vous voyez une personne amputée des deux jambes, sachez que cette personne peut être enviée précisément pour ce fait. Nous vivons une époque formidable.

Elle n’est pas la seule a avoir choisi de s’augmenter, et pas besoin d’être amputé pour cela. Prenez Kevin Warwick. Roboticien spécialisé dans les interfaces neurones-machine, il s’est entre autres fait connaître pour son objectif de devenir un cyborg. Pour commencer, il s’est — dès 1988 — implanté une puce électronique dans le bras qui l’identifiait et lui permettait d’ouvrir les portes, d’allumer la lumière ou son ordinateur personnel, du simple fait de sa présence à proximité. Puis il a connecté cette puce à son système nerveux, qui lui a permis un contrôle conscient sur certains objets robotisés. Puis il a entrepris une autre approche, consistant à contrôler son bras par un programme informatique. Ses travaux actuels consistent tout simplement à permettre une certaine forme de télépathie via de telles puces, entre plusieurs individus.

Ce qu’il y a d’extraordinaire dans ces expériences, c’est qu’elles concourent d’une part à nous définir en tant qu’humains et d’autre part à acquérir une certaine maîtrise de cette nature humaine. Pour ma part c’est cela qui me fascine chez les transhumaniste : cette propension à se transcender. En ce sens ils existe une très grande différence entre le transhumanisme et cet autre mouvement pourtant intimement lié qu’est le post-humanisme. Il ne s’agit pas ici de créer un post-humain, mais de traverser l’humain, de le comprendre en profondeur et ce en mouvement. Rien d’étonnant alors de découvrir qu’il existe — comme avec les pionniers d’Internet — une forte présence des hippies chez les premiers transhumanistes…


  1. Je ne comprends pas cet interdit : si quelqu’un exprime le besoin de mourir, il est de notre devoir de l’aider à quitter ce monde dans la dignité. Au lieu de cela, l’on continue de s’acharner à leur donner une vie insatisfaisante et, dans la plupart des cas, douloureuse. Qu’un religieux refuse le suicide assisté parce que ce serait pécher, je le comprends, mais quid d’un athée ? Pire encore, quand un médecin s’est dit prêt à effectuer l’injection létale, pourquoi lui interdire ? Tout cela n’a pas de sens dans un pays soi-disant laïque et respectueux des droits de l’homme. 

  2. Ces technologies sont souvent mentionnées sous l’acronyme NBIC ou la formule Nano-Bio-Info-Cogno, pour Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et science Cognitives. Il existe aussi l’acronyme BANG, pour Bits, Atomes, Neurones et Gènes, qui est plus fréquent chez les détracteurs de la convergence technologique. Quant à la convergence technologique en elle-même, eh bien on s’est rendu compte que ces quatre domaines technologiques évoluaient de plus en plus de concert et étaient étroitement liées. 

  3. Pour mieux comprendre son point de vue, je vous invite à visionner deux de ses conférences : My 12 Pairs of Legs et The Opportunity of Adversity

Publié le 30.01.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

La Vie avant la naissance

Ces derniers temps, de soi-disant débats 1 animent la société française. Je ne dirai rien quant au rejet du mariage homosexuel ni quant à la promotion de valeurs machistes qui ne sont qu’un refus vis-à-vis de minorités politiques du principe d’égalité en droit : vous n’aurez aucun mal à deviner mon avis. Cependant, une question je pense mérite notre intérêt, c’est celle concernant l’avortement.

L’argument principal de ceux qui s’opposent à l’avortement 2 est que ce petit être qui occupe le ventre d’une femme enceinte est justement un être, fait de cellules bien vivantes. Dès lors, l’éjecter du corps de la mère est un meurtre. En effet, il suffit de regarder une échographie pour n’avoir aucun doute quant à la nature vivante de cet amas de chair que l’on nomme fœtus.

Pourtant, je ne pense pas qu’interrompre volontairement la grossesse — y compris tardivement — soit un crime. C’est quelque-chose de triste car — pour paraphraser l’immense Tyrion Lannister — la mort est définitive tandis que la vie est pleine de possibilités. Mais ce n’est pas un crime. Peut-être vous demanderez-vous alors de quel droit je refuserai à cet humain en devenir un droit si essentiel que celui de simplement vivre. Voici ma réponse.

Il importe tout d’abord de souligner qu’il s’agit là d’humain en devenir. Or tout droit, y compris celui qu’on dit naturel, est une construction humaine. Plus précisément encore, le droit a pour objet les interactions entre des individus 34. Or quand devenons-nous des individus ?

Je pense pouvoir affirmer sans choquer qui que ce soi de sensé que l’individuation ne peut avoir lieu avant la fécondation. Sinon, il serait criminel pour les hommes de se masturber ou plus simplement pour les femmes d’avoir leurs règles. Cela devient plus compliqué après, quand on a une entité qui dispose de son propre code génétique.
Parallèlement, il est évident qu’un enfant sevré est un individu, en cela qu’il est clairement distinct de sa mère.

L’individuation a donc lieu entre deux, et selon les cultures ce moment sera identifié différemment. Pour nous, il s’agit conventionnellement de la naissance, et nous jugeons le meurtre de nourrisson comme un crime très grave. Il va de soi qu’autrefois, alors que la médecine n’avais pas encore connu les progrès que nous lui connaissons, la mortalité infantile était bien plus élevée. De fait, la chose était jugée différemment.

Pourtant il s’agit bien d’une convention, et donc il est compréhensible que les uns et les autres n’aient pas le même avis. Pour ma part j’estime que c’est une bonne convention, et ce pour deux raisons.
La première, vous l’aurez deviné si vous me lisez par ailleurs, est que je suis sensible à l’idée qu’un individu dispose de son corps comme bon lui semble 5.
La seconde est qu’un fœtus est, en ce qui concerne la conscience de soi, comparable à une personne en état de mort cérébrale : il n’y a aucune douleur pour lui, seulement pour les parents. En cela, j’ai le sentiment que l’on ne peut véritablement considérer un fœtus comme un individu.


  1. Où personne n’écoutait personne, ce qui a toujours pour conséquence un débat éclairé, intelligent et dont il ressort une idée nouvelle à même de résoudre la question qui se posait. 

  2. Au moins à l’avortement tardif. Par mesure d’économie je ne répéterai pas cette précision quand je parlerai des anti-avortement. 

  3. Qui parfois s’associe et se présentent comme groupe. 

  4. Pour ne pas devoir me compliquer la vie en devant définir ce qu’est un humain avant de parler de droit, je me contenterai d’une approximation en supposant qu’on en a une idée assez claire et qu’il s’agit de définir ce qu’est un individu. Ce qui est bien assez compliqué. Une dernière précision néanmoins : je parle d’individualité, non d’autonomie, ce qui est, surtout dans ce contexte, très différent. 

  5. J’évacue assez rapidement cette raison par choix. D’une part parce que je me doute que les anti-avortement l’ont entendue en long, en large et en travers et que donc ils en ont marre de l’entendre. D’autre part parce que ça ne suffit évidemment pas à contrebalancer le droit à la vie qu’ils défendent. Tant qu’on y est, j’en profite pour m’adresser à ceux qui disent que c’est facile pour les hommes d’être anti-avortement quand on a pas à porter le bébé. Ça a beau être vrai, je ne pense pas que ça suffise pour en faire un argument valable. Cette approche était compréhensible l’été dernier quand les Suisses trouvaient trop facile pour leur concitoyennes d’être pour le service militaire obligatoire alors qu’il ne l’était que pour les hommes, mais ici c’est sans commune mesure. 

Publié le 29.01.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

La Ville

Notre civilisation est d’essence urbaine. Sans faire appel à l’image barbare de l’homme civilisé face au bon sauvage, pensez simplement que ce mot vient du latin civis, le citoyen, c’est-à-dire l’homme de la cité. De là, il est frappant de constater combien les dix-neuvième et vingtième siècles ont vu un formidable accroissement de la population urbaine s’accompagner d’un non moins formidable rejet de ceux qui jouissaient en premier de la ville : les bourgeois.
Pourtant, quand on y pense, le bourgeois, l’habitant de la ville, fut longtemps considéré comme ce qu’on appelle de nos jours un citoyen. Ainsi, lors de l’ère féodale, les bourgs se sont dotées de chartes, véritables constitutions à l’échelle locale, qui ont fortement participé du déclin de la noblesse 1. De même, les plus germanophiles d’entre nous sauront que l’allemand Burger porte encore de nos jours cette triple signification du citadin, du citoyen et de l’homme riche 2.

Mais si être un homme de la ville ne s’arrête pas à y habiter, cela ne suffit pas d’y prospérer ou de participer à son évolution. Nous le savons tous, la ville donne une perception différente de l’espace et du temps que la campagne. On y vis au rythme des cafés et des restaurants ; on se pose devant une toile pour voir un film ; on déambule entre les façades sculptées et les néons aguicheurs ; on y vis comme nulle part ailleurs. Quand je suis en ville, je sors de chez moi tous les jours ou presque, tant sa vie me charme. La campagne et ses mornes paysages ne me tentent qu’un temps, et je finis par rester à la maison. En ville, on est connectés les uns aux autres. Finalement, je doute qu’Internet ait pu immerger d’un esprit rural. Il y a nécessité de villes connectées par l’électricité et l’envie de communiquer pour que l’idée même de faire communiquer entre elles des machines puisse voir le jour.

La ville a ses rythmes, elle a ses rites aussi. Ainsi le citadin se doit d’être urbain, d’avoir un comportement civique. Le gentilhomme de l’urbs n’a plus besoin d’être bien né ; il lui suffit de suivre le mouvement, de se laisser imprégner de la douce sophistication de la cité. Puis après s’être lassé de lire devant sa table de café, il empoche son livre, il s’immerge dans le flot des passants avant de s’engouffrer dans une bouche de métro.


  1. Ce n’est bien sûr qu’un affreux raccourcis, qui mériterait un développement. Ceci dit, je ne ferai pas : à la place, je vous invite à lire ceci : Régine Pernoud, Histoire de la bourgeoisie en France, Des Origines aux temps modernes, mars 1981, Seuil. 

  2. Une polysémie qui — je n’en doute pas une seconde — n’a pu échapper à Karl Marx. Je me demande ce qu’en pensent les marxistes… 

Publié le 28.01.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

L'Athée et l'Agnostique

Je suis né dans une famille relativement peu religieuse. Mes grands-parents étaient catholiques croyant et pratiquants et une certaine part de leur descendance a suivi leur exemple, mais ce ne fut pas le cas de mes parents. Mon père est croyant mais ne pratique plus depuis son adolescence et ma mère est athée. Mon aîné suit les traces de mon père et mon cadet suit celles de ma mère.

Pour ma part j’ai eu un parcours plus nuancé. Enfant j’ai éprouvé une curiosité envers la religion et je suis allé deux fois à la messe avant de décider que je n’y croyais pas. Dès lors je me suis considéré comme athée, jusqu’à la fin de l’adolescence. Cependant j’ai conservé une curiosité envers la religion, que j’ai davantage considéré comme un terreau de récits tous plus intéressants que les autres. Cette approche m’a permit de développer un intérêt pour les mythes et l’art de les conter. Je me souviens d’un cours de grec ancien où chaque sujet mythologiques se transformaient en une longue discussion entre l’enseignante et moi, tous deux passionnés par le sujet mais n’ayant pas les mêmes lectures. Ce fut une année très enrichissante et j’en garde — outre de très mon souvenirs — une certaine vision de ce que devrait être l’enseignement 1.

L’étape suivante de mon parcours fut lors de mes années de lycée, où je me suis lié d’amitié pour deux témoins de Jéhovah 2. Avec eux je découvris une autre conception de la pratique religieuse et une certaine ouverture d’esprit, nécessaire au prosélyte. Alors que jusque là je n’avais que très peu parlé de la religion, j’ai avec l’un d’entre eux eu de très longues conversations autour de la théologie. Ces longues conversations m’ont fait évoluer et je me considère désormais comme agnostique. Il convient ici de préciser mon propos. Je ne me suis pas converti, je pense que mon point de vue a très peu changé ; ce qui a évolué c’est comment je vois ce point de vue. Je m’explique :avant je me disait que puisque je considérais illogique l’existence d’un dieu, alors c’était qu’il n’y en avait pas. Maintenant je considère ces deux hypothèses pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des hypothèses non prouvées, et simplement estime que l’hypothèse athée est plus élégante que l’hypothèse théiste.

Cependant l’agnosticisme ne s’arrête pas à la question de l’existence ou non d’un ou de plusieurs dieux. En effet, l’agnostique — littéralement « sans croyance » — soumettra toute croyance à l’examen de la raison. Être agnostique ne s’arrête pas, contrairement à ce que certains semblent penser, à dire que l’on ne sait pas s’il y a ou non un dieu. C’est l’avis de beaucoup d’agnostiques en ce qui concerne la question divine, mais beaucoup vous diront également que l’absence d’un créateur est plus probable parce que cela poserait la question de la création du créateur. C’est d’ailleurs en cela que je considère l’hypothèse athée comme plus élégante. De même il y a de forte chances qu’il n’y a rien après la mort, ce qui ne m’empêche pas de me dire que ce serait chouette si l’on pouvait se réincarner. Par ailleurs, je vous en ai déjà touché mot mais la démarche agnosticiste peut s’appliquer à la question politique et partisane.

Le mot « démarche » est sans doute le mieux choisi pour définir ce qu’est l’agnosticisme. En effet, personne n’est « sans croyance » ; tout le monde croit en quelque-chose : qu’il va pleuvoir — avant de prendre son parapluie pour rien —, que l’on a réussi un examen — avant d’avoir une mauvaise note… En fait cela relève de notre nature, nous sommes biologiquement câblés pour interpréter le monde qui nous entoure, quitte à se tromper : il est préférable de croire que tous les lions sont dangereux plutôt que de tester empiriquement si ce lion particulier a faim ou non. L’agnostique suis donc une démarche, celle de confronter — dans une certaine mesure — ce qu’il croit à l’examen de la raison plutôt que de rester soumis à ses préjugés. Ce n’est pas facile, mais c’est ô combien libérateur. C’est accepter de changer de paradigme, c’est découvrir le monde.


  1. Nous en reparlerons sans doute, j’ai bien des choses à en dire. 

  2. Eh oui, même là ils viennent par deux ! 

Publié le 24.01.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

Libéralisme, anarchisme, toußa…

Mais en fait, tu es libéral ou anarchiste ?

La question ne m’a jamais été posée frontalement, mais elle a si visiblement perturbé certains de mes interlocuteurs récents que je me sens comme un devoir d’expliquer ces termes. Alors bien sûr je ne me suis pas mis à aimer les étiquettes, mais il est vrai que cela aide à comprendre mon point de vue. Donc voici.

Le libéral, c’est celui qui défend la liberté. Cela vous l’aurez compris, et vous aurez compris également que la liberté défendue par les libéraux inclus en elle-même l’axiome de non-nuisance. Et c’est ici que tout se passe : s’il ne peut y avoir nuisance, il ne peut y avoir coercition.

En fait, c’est un peu plus complexe que cela. En effet, il y a libéral et libéral. Certains libéraux défendent la liberté mais en l’incluant dans un ensemble plus vaste, ce qui implique qu’ils tolèrent une certaine forme de coercition, du moins jusqu’à un certain point. Ce sont les libéraux « classiques », « modérés » (vis-à-vis des dirigistes), aussi appelés « minarchistes ». D’autres libéraux, dont je suis, font partir leur pensée de la liberté. Dès lors, ils refusent la coercition. Ce sont les libéraux « radicaux », qui sont anarchistes.

De même, chez les anarchistes, qui ont en commun de refuser la coercition, certains choisissent de s’organiser autour d’un contractualisme collectiviste. Ce sont les anarcho-communistes et anarcho-syndicalistes. D’autres considèrent comme moi que l’on ne peut éviter toute coercition sans partir de l’individu. Ce sont les anarchistes libéraux.

Donc je suis libéral et anarchistes. Le croisement de ces deux mouvances porte un nom : « libertarien ».

À ce mot, il m’est arrivé de voir mon interlocuteur avoir un mouvement de recul, prendre un air interrogatif et me demander :

Tu veux dire libertaire, c’est ça ?

Eh non. Le libertaire fait en effet partir sa pensée d’une notion de « liberté », mais c’est une « liberté » avec une autre définition, qui a d’autre implications. Par exemple les libertaires sont en général opposés à la propriété privée, ce qui aboutit à l’effacement d’une zone « tampon » entre les individus et leurs échelles de valeurs rarement compatibles. Je ne dis pas que c’est impensable, mais simplement le résultat n’est pas une absence de coercition ni de nuisance : ce n’est ni anarchiste, ni libéral, mais c’est une réinvention de l’état dans sa forme la plus totalitaire.

Certes, les deux mots se ressemblent et il est vrai que « libertaire » est plus connu, mais ils ne décrivent pas du tout la même école de pensée ; merci de ne pas confondre.

Cependant notre chemin ne s’arrête pas là. En effet, il existe deux mouvances au sein du libertarianisme. D’un côté les libertariens classiques qui, n’incluant pas la clause lockéenne dans leur réflexion, considèrent que tout peut être approprié, y compris la terre. De l’autre, les géolibertariens qui considèrent comme Locke que la propriété est nécessairement issu du travail humain et que donc personne ne peut posséder le produit de la nature. Il s’en suit qu’un bien immobilier peut être possédé mais occupe une portion de Terre qui ne peut l’être. Il faut donc pour éviter toute spoliation des biens communs soit que la ressource naturelle soit aisément accessible par tous, soit qu’il y ait une certaine forme de redistribution des biens. C’est pourquoi les géolibertariens sont parfois appelés « libéraux de gauche » — bien que je rejette cette idée, considérant l’axe droite – gauche bien trop pauvre pour décrire une quelconque réalité —, et pourquoi ils sont souvent favorables à un dividende universel.
Bien sûr, les libertariens classiques accusent les géolibertariens d’ajouter un second axiome qui n’est pas la liberté — la clause lockéenne — et les géolibertariens accusent les libertariens classiques de ne pas respecter l’axiome de non nuisance — puisqu’ils ne respectent pas ladite clause. C’est l’un de ces trolls sans fins qui animent les débats libéraux…

Vous l’aurez compris, si vous voulez me coller des étiquettes je suis libéral et anarchiste donc libertarien, et plus précisément géolibertarien. Mais vous n’êtes pas obligés de me ranger dans une case…

Publié le 15.11.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

L'Auteur, cet être d'un autre temps…

Qu’est-ce qu’être auteur ?

Usuellement, est auteur quiconque a créé une œuvre 1. Cependant cela pose un sérieux problème : celui des œuvres dérivés d’une autre, des contributions… Je connais certaines personnes qui ont contribué de manière non négligeable à tel ou tel projet mais ne comprennent pas pourquoi leur nom devrait être cité, même parmi la liste des contributeurs. Ce qu’ils ont fait était gratuit ; aucun retour n’était attendu. Pour ces personnes le simple fait que leur « droit » de paternité soit incessible est inacceptable ; cela les place de force dans un contexte d’échange alors qu’ils voulaient faire un cadeau…

Les choses empirent quand l’étymologie s’en mêle. En effet, si dans l’histoire du mot « auteur » le sens de « créateur d’une œuvre » est fort présent — c’est d’ailleurs le plus ancien —, il existe une autre acception, celle de « qui a autorité sur » — entre autres sur l’œuvre. C’est pour cela que même une œuvre collective par essence comme un film ou un jeu verra l’un de ses créateurs assumer ce rôle particulier de l’auteur, du réalisateur 2. Cependant à l’heure de Wikipédia, des logiciels libres et d’Internet, que penser de ce statut de l’auteur ?

L’auteur est dépassé, il faut bien l’admettre : ce qui compte n’est pas d’avoir autorité, mais de lâcher prise. Peu importe d’être auteur d’une œuvre, quand on a pu y contribuer… Car il ne faut pas se leurrer ; de nos jours, avec le numérique, tout est copie. Tout ce que vous faites sera copié, modifié, amélioré ou abîmé. Tant mieux. Au lieu d’une œuvre immuable, dont il faudrait se contenter, vous venez de créer la vie !

Au final, je ne suis pas sûr de vouloir être auteur. Plutôt qu’une quelconque autorité, je préfère revendiquer la paternité de mes œuvres, et m’assurer que mes « enfants » disposent d’un environnement favorable pour grandir, prendre leur autonomie. De là le choix du copyleft : je m’assure que mes créations restent libres. Même si je sais que ce n’est qu’un pis-aller. Une solution serait une réforme complète des droits d’auteurs : qu’on en finisse avec le volet patrimonial et qu’on amende le volet moral.

Oui, vous avez bien lu, je m’élève aussi contre les droits moraux, du moins dans leur forme actuelle. Pour commencer, pourquoi sont-ils perpétuels ? Bien sûr que ce sont les contributeurs qui ont la paternité d’une œuvre, mais pour filer la métaphore, quid de ces contributeurs qui ne veulent pas se voir cités et abandonnent leurs œuvres 3 ? quid aussi d’une possibilité d’adoption ? Nous l’avons vu, lors d’œuvres collectives certains avaient pris sur eux la responsabilité d’élever une œuvre ; une œuvre orpheline serait-elle condamné à le rester ? Comme pour l’adoption d’un être de chair et d’os, adopter signifie que l’on prend la responsabilité de l’élévation d’une œuvre mais ce n’est en rien une négation de l’héritage des autres parents…

L’auteur n’est plus. Longue vie à son œuvre.


  1. Avec l’œuvre au sens le plus large qui soit : non seulement résultat, mais aussi processus, performance créative… 

  2. La traduction en anglais est plus flagrante encore : director pour un film, lead game designer pour un jeu… Ce dernier est d’ailleurs fascinant : lead, de leader, « guide », « chef » ; game, qui s’oppose à play en dénotant la structure, les mécanismes, les règles d’un jeu ; designer dont l’origine a donné en français « dessein ». 

  3. Il est d’ailleurs possible d’assimiler le droit de repentir à cette possibilité d’abandon. 

Publié le 14.11.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Les Quatre libertés de l'utilisateur

Vous le savez peut-être, je suis l’auteur d’un Manifeste pour une culture libre. Ce manifeste est issu de la mouvance du logiciel libre et de ses nombreux dérivés et doit se comprendre dans le contexte du droit d’auteur dans sa forme actuelle 1. Cependant, je ne me suis pas limité à ce contexte restreint et ai entamé une réflexion quant à la liberté dans sa globalité.

Récemment, mon voisin m’interpella ainsi :

Puisque tu es libertarien, pourrais-je te poser quelques questions à propos de droit d’auteur ?

Hélas, il y avait là confusion… Je compte rédiger prochainement un article à propos des étiquettes de libéral, de libertarien, d’anarchiste, &c. mais c’est en tout cas à distinguer fortement du libriste, qui défend non pas la liberté en général, mais plus simplement et de manière plus pragmatique les quatre libertés de l’utilisateur.

Mais que sont ces quatre libertés ? C’est fort simple. Quand rms donna naissance au principe de logiciel libre et, avec lui, au mouvement libriste, il fixa quatre libertés nécessairement accordées à l’utilisateur 2 pour que l’on parle d’une œuvre culturelle libre :

Voilà ce que défend le libriste et c’est déjà bien assez : il y a tant à faire !

Ainsi, tout libéral, anarchiste ou libertarien ayant réfléchi à la question du droit d’auteur devrait a priori approuver ces idées. Rien n’est jamais systématique, mais les quatre libertés de l’utilisateur peuvent aisément se fondre au sein d’une pensée qui part de la notion plus générale de liberté.
En revanche, une pensée partant du cas particulier de ces libertés-ci n’aboutira pas forcément à une philosophie libérale et rien ne garanti qu’un libriste sera l’un ou l’autre de cette trinité. De fait, beaucoup de libristes n’ont pas de réflexion politique particulière en dehors des questions de propriété intellectuelles ou encore sont marqué par un étatisme assez virulent.


  1. Ou plutôt ses formes actuelles, aussi bien sur le modèle européen avec sa séparation entre droits moraux et droits patrimoniaux que suivant le modèle anglo-saxon où seuls règnent les droits patrimoniaux. 

  2. Le terme d’utilisateur est évidemment originaire de l’application des quatre libertés au monde du logiciel mais peut être étendu pour tout type d’œuvre de l’esprit : le lecteur d’un livre, l’auditeur d’un morceau musical, le visionneur d’un film… 

  3. La liste est en réalité plus complexe puisqu’il y a des précisions et de potentielles restrictions quant à certaines des libertés. 

Publié le 13.11.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Pour en finir avec l'identité

Récemment, l’ami David questionnait ce qui faisait l’identité. Citant Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf 1, il nous fait comprendre à quel point notre identité est déterminée par notre entourage.

Mais est-ce étonnant ? Après tout, ce qui définit notre identité, c’est ce à quoi nous pouvons nous identifier, ce à quoi nous pouvons nous sentir identique ! Alors bien sûr l’on ressent certaines affinités pour l’ensemble dont on fait partie de par notre identité, mais n’est-il pas plus intéressant de chercher ce qui nous défini en faisant de nous des êtres particuliers ?

Je veux dire : regardez votre pièce d’identité… tout n’y est que catégories ! La catégorie de ceux qui portent ce prénom. La famille, c’est-à-dire la catégorie de ceux qui portent le même patronyme. Le sexe, ou catégorie des hommes versus celle des femmes. La génération ou plus précisément la catégorie de ceux qui sont nés telle année, tel mois, tel jour… Il y a même la catégorie de ceux qui ont telle ou telle couleur d’yeux ! Tout est bon pour vous faire entrer dans une case : c’est cela que l’identité.

À cela, David préfère la construction d’identités multiples, somme de ses expériences et de sa vie. Il reste une autre approche : se construire soi. Et cela demande un certain courage.


  1. Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire cet ouvrage… Il a toutefois rejoint ma liste de souhaits… 

Publié le 12.11.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Dame Liberté, le retour…

Cela fait bientôt deux mois que je n’ai rien publié par ici. Non pas que je n’ai rien à dire, mais que je n’en prends pas le temps. Et évidemment, plus j’avais de chose à vous dire, plus je culpabilisais et plus je remettais au lendemain. Chers lecteurs, je ne vous ai pas oublié. Néanmoins, peut-être vous demanderez-vous pourquoi je ressors de mon trou maintenant, et pourquoi pour parler du sujet sans doute le plus rabâché en ce lieu ? Eh bien vous pouvez remercier — ou maudire — ce cher Thierry qui récemment a commis deux articles allant de pair : Qu’est-ce que la liberté ? et Ma liberté commence avec les autres. S’il y dit des choses fort intéressantes, il reste un point crucial : il se trompe !

En effet, Thierry semble distinguer deux sortes de libertés : l’une de nature juridique et l’autre de nature factuelle. Je pense que c’est là que réside son erreur : la liberté est une notion juridique, et ne doit pas être confondue avec une capacité. Un exemple : je ne sais pas jouer du piano. Suis-je moins libre pour autant ? Bien sûr que non ! Certes je ne pourrais pas jouer du Chopin et il me manque l’accès à un piano pour ne serait-ce que taper sur une touche, mais rien en le droit ne m’en empêche, ce ne sont que des contingences matérielles. Je suis libre de jouer du piano, peu importe que j’en ai la faculté ou non.

Et pourquoi donc la liberté serait de nature nécessairement juridique ? me demanderez-vous peut-être… À une telle question je ressors mon Alain Rey 1, qui nous dit qu’être libre signifie « qui dépend de soi, n’est soumis à aucune autorité » ou encore « qui n’appartient à aucun maître ». CQFD.


  1. Alain Rey & coll, Dictionnaire historique de la langue française, juillet 2010, Dictionnaires Le Robert. 

Publié le 11.11.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Polygamie, quelle(s) différence ?

Je lis ces temps-ci The Ancestor’s Tale, de Richard Dawkins. Dans cet ouvrage, l’auteur suit l’arbre phylogénique et en profite pour entrer dans le détail de nombreuses thèses zoologiques contemporaines. Entre autres points évoqués, il nous parle des répercussions sur le corps du comportement sexuel.

Parmi les comportements sexuels, se détachent particulièrement la monogamie ainsi que deux cas de polygamie : la polyandrie et la polygynie 1.

Dans le cas de la polyandrie, la lutte pour la survie des gènes se traduit, au sein de l’utérus de la femelle, par une lutte des spermatozoïdes de différents mâles pour atteindre le ou les ovules disponibles. Cela ne veut pas dire que les spermatozoïdes devront se doter de crocs, mais simplement que le mâle qui aura produit le plus de gamètes se verra avantagé par la sélection naturelle. De fait, les générations successives d’une espèce où la polyandrie est généralement pratiquée verront leur individus mâles se doter de testicules de plus en plus gros (par rapport à la taille du corps).

Dans le cas de la polygynie, la lute des gènes pour leur survie se traduira autrement : les mâles qui parviendront à obtenir un harem se reproduiront beaucoup, répandant leurs gènes, alors que les autres mâles ne se reproduiront pas. Dès lors, les caractéristiques permettant d’être du nombre des chanceux qui se reproduiront se reproduiront. Se forme ainsi un (plus ou moins fort) dimorphisme sexuel. Chez l’éléphant de mer, cela se traduira par un accroissement phénoménal du volume et du poids chez les mâles, certaines espèces ayant des mâles jusqu’à six fois plus gros que leurs femelles ! Dans les sociétés humaines ayant pratiqué une polygynie parfois massive, ce fut le pouvoir politique ou la richesse économique qui furent utilisés comme marqueur permettant la reproduction. Néanmoins, notre léger dimorphisme suggère que la taille et la force furent dans notre préhistoire un atout pour la constitution d’un petit harem. La sociologie semble confirmer cela.

Cela me rappelle ma lecture du génial Bertrand de Jouvenel qui, dans Du Pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance, dédie quelques chapitres à son origine probable dans le cadre familial. Je vous résume cela : les communautés les plus favorisées pour la survie étaient, dans un premier temps, celles qui encourageaient une certaine méfiance vis-à-vis de l’inconnu et, évidemment, qui se reproduisaient beaucoup. Le cadre idéal pour l’émergence d’un pater familias, figure emblématique du clan familial faisant autorité sur ses semblables et donc pouvant se reproduire avec de nombreuses femmes, imposant par ailleurs sa suprématie sur les clans voisins par la force. Cela explique à la fois notre léger dimorphisme et bon nombre de structures sociales humaines traditionnelles 2.

Cependant, il convient de temporiser : ce n’est pas parce qu’un comportement a été prédominant dans notre passé qu’il faut s’y limiter voire qu’il est impossible ou contre nature de faire autrement 3. Ce comportement ne découle que d’une chose : de nos valeurs. Il se trouve que, contrairement à presque tous les animaux, nous disposons d’une conscience, ce qui nous permet d’être plus actifs sur ce que l’on choisit comme valeurs. Dès lors, il est tout à fait possible d’imaginer de nombreux comportements sexuels au sein d’une même société : tout est possible !

Profitons-en.


  1. Notez bien que la polygamie se distingue de la polygynie : la première signifie qu’un individu aura plusieurs partenaires alors que la polygynie, plus médiatisée, n’est qu’un cas particulier de polygamie où tous les partenaires d’un individu particulier sont des femelles. 

  2. Bien entendu, je schématise et simplifie à outrance. Pour une explication plus poussée, je ne peux que vous inviter à lire ces deux ouvrages. 

  3. J’en tiens pour preuve la généralisation croissante de la monogamie au cours des derniers millénaires de l’histoire humaine. 

Publié le 23.09.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Regagnez votre vie, éteignez votre télé !

Avant de changer la société, il faut avoir le courage de se changer soi-même. Nous sommes la société. Nous devons réclamer le contrôle de nos propres vies. Se passer complètement de télévision est l’un des premiers actes citoyens.

Ceci était la conclusion (pour varier un peu) de « Regagnez votre vie, éteignez votre télé ! », par le même Ploum que tout-à-l’heure. Bonne lecture !

Publié le 22.09.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Pourquoi vous êtes favorable au revenu de base

Pensez-vous qu’il soit acceptable de laisser un humain mourir de faim ? À l’heure où l’humanité produit plus de richesses que jamais, je suis convaincu que la société se doit d’être solidaire avec ceux qui sont dans la difficulté. Le degré d’aide que la communauté doit apporter à ses déshérités varie certainement selon votre opinion politique ou philosophique mais nous pouvons certainement nous entendre sur un socle commun. Un minimum auquel chaque être humain doit avoir droit, quelles que soient les difficultés auxquelles il est confronté : de la nourriture, un logement, des vêtements. J’entends les geeks du fond crier « Et un accès Internet ».

Ceci était l’introduction de « Pourquoi vous êtes, sans le savoir, favorable au revenu de base », par l’ami Ploum. Bonne lecture !

Publié le 22.09.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

La Démocratie et le cognassier

En complément à l’article d’hier, il me revient une anecdote que me raconta cet été une cousine.

Il y a dans son jardin un superbe cognassier. Dans le voisinage il y a un pommier, un poirier et un cerisier. Avant qu’elle n’emménage, un accord entre voisins stipulait que les quatre familles participeraient aux quatre cueillettes et s’en répartiraient les fruits.
Lorsque l’ancien propriétaire du cognassier a quitté le quartier, les trois voisins restants vinrent rencontrer ma cousine pour lui proposer de continuer cet échange de bons procédés, ce qu’elle accepta avec plaisir.

Voilà un exemple de démocratie au quotidien : des accords entre individus, évoluant au gré des situations. Ma cousine aurait pu refuser cet accord, auquel cas il n’y aurait plus que trois familles dans cette « nation du verger ». À l’inverse, si un autre voisin décide de faire pousser un autre arbre fruitier et que les termes de l’accord lui conviennent, il y a de fortes chances pour que notre petite démocratie fruitière s’augmente d’une maisonnée.

En l’occurrence, le principe de cet accord le rend instable s’il n’est pas restreint à un certain voisinage géographique. Mais il existe quantités d’accords similaires où le lieu n’est d’aucune importance, les moyens de communication modernes permettant de répondre aux difficultés que poserait la distance.

À l’inverse, si les quatre familles de notre petite démocratie sont du même voisinage, il existe d’autres familles qui habitent ce même voisinage et n’en sont pourtant pas membres. Démocratie égale choix : choix des citoyens d’accorder ou non la citoyenneté, choix des non-citoyens de demander ou non la même citoyenneté. Encore une fois, la géographie n’entre pas en ligne de compte. De même, si les enfants de ces familles décidaient de rejeter l’accord, alors il n’y a aucune raison pour les contraindre à l’accord qu’ont passé leurs parents.

Publié le 19.09.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Non, nous ne sommes pas en démocratie…

δῆμος κράτος /demos kratos/, la souveraineté du peuple. Une démocratie est un régime politique où le peuple écrit et vote ses lois, et non où le peuple choisit tous les cinq ans de nouveaux maîtres. Une démocratie est un peuple sous son propre gouvernement.

Comme vu dans un précédent article, le peuple d’une démocratie est la somme de ses citoyens, à la fois comme ensemble et comme individus. Il faut donc des institutions s’appliquant à l’ensemble du peuple, mais sans outrepasser les droits individuels. Voilà l’une des principales équations à résoudre si l’on veut voir advenir une démocratie. D’aucuns ont pensé établir un contrat social. Le problème de cette approche, c’est qu’elle implique que tous soient d’accord. Sinon, le contrat est nul 1.

Une fois le contrat établit, pourtant, on peut tout faire : assemblées de citoyens, référendums d’initiative populaire… Mais il faut un contrat. Librement établi. C’est là le principal mensonge du contractualisme : faire croire qu’un contrat, même librement et légitimement établi par nos ancêtres, puisse nous imposer sa loi à la naissance. La citoyenneté n’est pas un fait de naissance. La citoyenneté est un choix. Je ne suis pas Français. Vous ne l’êtes pas non plus. Les seuls qui le soient, ce sont ceux qui ont obtenu la nationalité après l’avoir demandée. Point.

Alors quoi, devons-nous quitter le pays ? Non pas : la terre n’appartient à personne et personne ne peut se l’approprier. Personne. Pas un individu, pas un groupe, qu’ils soient deux, dix, mille ou plusieurs millions : personne. Les frontières n’ont pas la moindre valeur.

Le fait est que la nation n’est pas franchement liée à un terroir. Historiquement, sans doute, mais guère plus. Et l’Histoire ne fait pas le Droit. Donc il n’y absolument aucune raison, sinon la volonté des contractant, pour que la citoyenneté soit accordée en raison du lieu de naissance.

De fait, en l’état de Droit, il peut tout à fait y avoir au sein d’une même région, d’une même ville, d’un même quartier, des gens qui ont choisi d’appartenir à différentes nations ; et d’autres encore qui n’appartiennent à aucune. Il faut alors trouver quelque-chose qui dépasse l’idée de nation pour permettre l’avènement d’une véritable démocratie.

Il y a bien une possibilité : la souveraineté individuelle. Dit autrement, l’axiome de non nuisance. C’est pour cela que tout véritable démocrate se doit d’être libertarien. La démocratie, c’est non seulement un régime qui a une origine — le peuple — mais également qui poursuit un but — la liberté.

Alors non, nous ne sommes pas — encore — en démocratie.


  1. « Nul » dans son sens premier : inexistant, zéro, sans valeur ni consistance. 

Publié le 18.09.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Première bougie

Un an. Il y a un an, je mettais en ligne mon incipit, je donnais vie à ce journal.

D’ordinnaire, il faut faire quelque-chose pour l’occasion. Certains lancent un concours. Ça ne me tente pas. D’autres publient leurs statistiques. Mais je ne garde aucune statistique. Oh, il y a bien le nombre d’articles, comptés à la main, ou le poid des fichiers. Il y a cinquante-neuf articles, soit un peu plus d’un par semaine, et la totalité du site pèse 9,4 mégaoctets. Ça nous fait une belle jambe.

Alors il reste le bilan, les impressions, ce qu’il reste de cette année.

Tout d’abord un choix, que je fis l’an dernier, de l’absence de commentaires. L’expérience est concluante, en un sens. Ici, pas de spam en commentaire, ce qui n’empêche pas ceux qui on quelque-chose à me dire de me le dire. Cela dit, je ne peux m’empêcher de me demander si certains n’ont pas abandonné un commentaire intéressant simplement parce que ce n’est pas publié. Je ne le saurai sans doute jamais… Néanmoins, l’expérience reste concluante : Nihil addendum restera sans commentaires.

Parmis les messages reçus, peu de reproches. Faut-il croire que mes détracteurs auraient du mal à argumenter ?
En revanche, il y eu des compliments, dont certains fort étonnants. Par exemple on me félicita un jour pour… mon référencement. Pourtant je ne fais rien de particulier en ce sens… Je ne publie même pas de photo de Marissa Mayer nue, c’est dire !

Il y eu aussi un danger. Celui de perdre de vue l’objectif de ce blog. Ainsi, lorsque j’appris que certaines personnes que j’apprécie me lisaient, je me suis surpris à essayer de faire des phrases… Nihil addendum est censé être un instantanné de ma pensée, non un ouvrage extraordinaire…

Puis je me suis repris, j’ai inspiré un grand coup, et voilà que je souffle ma première bougie. Un petit pas pour le web, un bond de géant pour mon égo. Merci à tous.

Publié le 12.09.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Convention européenne des droits de l'homme (morceaux choisis)

La Convention européenne des droits de l’homme est une vaste blague. Ça ne peut être sérieux. Ou alors c’est grave. Voyez plutôt ces quelques extraits, commentés par votre hôte :


Article 2 : Droit à la vie

Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. La mort ne peut être infligée […], sauf en exécution d’une sentence capitale […].

Ça commence bien, n’est-ce pas ? une convention des « droits de l’homme » qui reconnaît comme valide la peine de mort.

Article 4 : Interdiction de l’esclavage et du travail forcé

(alinéa 3) N’est pas concidéré comme « travail forcé ou obligatoire » au sens du présent article : […] tout service de caractère militaire […].

Le travail forcé, si ce n’est pas décidé par l’état, c’est mal. Mais seulement si ce n’est pas décidé par l’état.

Article 8 : Droit au respect de la vie privée et familiale

(alinéa 2) Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui.

On a là tout l’esprit de cette convention : les droits de l’homme sont garantis, pour peu qu’ils n’entrent pas dans l’un ou l’autre cas de figure particulièrement flous et sujets à discussion.

Qu’est-ce que le « bien-être économique du pays » ? À en croire l’existence de la HADŒPI, le bien-être de quelques acteurs gloutons au détriment de tous semble être suffisant.

La « défense de l’ordre »… Je ne commenterai pas ça. Trop gros.

La protection de… la morale ? Sérieux ?

Article 10 : Liberté d’expression

Toute personne a droit à la liberté d’expression. […] Le présent article n’empêche pas les états de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d’autorisation.

Tiens ? Ça ne comprend pas Internet… ARJEL, es-tu là ?
Mais c’était sans compter que…

(alinéa 2) L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui, pour empêcher la divulgation d’informations confidentielles ou pour garantir l’autorité et l’impartialité du pouvoir judiciaire.

Eh oui, vous exprimer peut porter atteinte à l’intégrité territoriale, c’est bien connu. Puis c’est dangereux pour la santé.

Au delà de la liste improbable, notez la rémanence du « dans une société démocratique ». Le mot de démocratie est bien entendu vidé de tout sens, comme d’habitude.

Article 12 : Droit au mariage

Déjà, mettre ce droit à la suite de l’article 11, qui porte sur la « Liberté de réunion et d’association », c’est du gros n’importe quoi. Car oui, un mariage ce n’est rien de plus qu’une association, même si cette association revêt certaines particularités. Mais ce n’est pas tout. L’article est doublement inutile. Pour mieux vous en rendre compte, je le cite en entier :

À partir de l’âge nubile, l’homme et la femme ont le droit de se marier et de fonder une famille selon les lois nationales régissant l’exercice de ce droit.

Traduction ? Le droit national prévaut, oubliez cette convention.

Article 16 : Restrictions à l’activité politique des étrangers

Aucune des dispositions des articles 10, 11 et 14 [c’est-à-dire l’interdiction de discrimination] ne peut être considérée comme interdisant aux Hautes Parties contractantes [aux états] d’imposer des restrictions à l’activité politique des étrangers.

Sinon ce n’est pas drôle.

Publié le 11.09.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Dividende universel et travail

L’une des réponses les plus souvent données quand je parle de dividende universel, c’est qu’avec un tel revenu plus personne n’ira travailler et que, par voie de fait, le pays s’effondrera. J’aimerai donc vous poser une question : vous-même, si l’on vous donnait de quoi vivre décemment sans la moindre condition, irez-vous travailler ?
Si vous faites partie de l’infime minorité des personnes qui peuvent se contenter de se tourner les pouces en restant devant leur téléviseur, alors je pense que vous êtes plus à plaindre qu’à montrer du doigt. Quant aux autres, l’immense, l’écrasante majorité, dites-moi : pourquoi faire si peu confiance à vos semblables ?

Le fait est que si vous disposiez de quoi vivre dignement, il ne fait aucun doute que certains d’entre nous ne voudraient plus de leur emploi actuel, purement alimentaire. Certains retourneraient sur les bancs de l’école, pour compléter leurs connaissances et pouvoir ensuite postuler à un emploi plus à leur goût. D’autres choisiraient de consacrer leur vie au bénévolat ou à leur art. D’autres encore, constatant que le flots de chômeurs n’est plus une pression suffisante pour accepter un emploi dans des conditions déplorables, réclameraient un meilleur cadre de travail, un meilleur salaire, une plus grande part dans les décisions de leur entreprise, etc. D’autres enfin profiteraient de la stabilité nouvelle de leur vie pour oser entreprendre. Il y a bien sûr d’autres possibilités encore.
Ainsi le pays ne s’effondrera pas et pourrait même en sortir largement gagnant.

Il reste, me dit-on, une certaine quantité de tâches, ingrates s’il en est, qui ne sont effectuées que parce que l’on a besoin de travailler pour vivre. À cela, mon premier réflexe est de répondre que si le travail est nécessaire pour vivre, alors il est forcé. Un synonyme de « travail forcé » est « esclavage ».
Certes, reprend la petite voix, mais au risque de déplaire ces tâches doivent toujours être effectuées. Voilà qui est fâcheux. Voici la liste de ce qui peut être fait quand on souhaite qu’une tâche soit réalisée :

En résumé, non seulement le dividende universel serait bénéfique pour notre économie, mais en plus il serait bon pour notre bien-être. Qu’attendons-nous ?

Publié le 31.08.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

La Vérité du langage

Vous allez dire que j’abuse avec les extraits, et sans doute aurez-vous raison. Cependant, avant de revenir à des compositions de mon cru, voici un extrait du Livre du philosophe de Nietzsche. Bonne lecture !


Dans la mesure où, face aux autres individus, l’individu veut se conserver, c’est le plus souvent seulement pour la dissimulation qu’il utilise l’intellect dans un état naturel des choses : mais comme l’homme, à la fois par nécessité et par ennui, veut conclure la paix et cherche, conformément à cela, à ce qu’au moins disparaisse de son monde le plus grossier bellum omnium contra omnes. Cette conclusion de paix apporte avec elle quelque chose qui ressemble au premier pas en vue de l’obtention de énigmatique instinct de vérité. C’est-à-dire qu’est maintenant fixé ce qui désormais doit être « vérité », ce qui veut dire qu’on a trouvé une désignation des choses uniformément valable et obligatoire, et la législation du langage donne même les premières lois de la vérité : car naît ici pour la première fois le contraste de la vérité et du mensonge. Le menteur fait usage des désignations valables, les mots, pour faire que l’irréel apparaisse réel : il dit, par exemple, « je suis riche », tandis que, pour son état, « pauvre » serait la désignation correcte. Il mésuse des conventions fermes au moyen de substitutions volontaires ou d’inversions de noms. S’il fait cela d’une manière intéressée et surtout préjudiciable, la société ne lui accordera plus sa confiance et dès lors l’exclura. Les hommes ne fuient pas tellement le fait d’être tompés que le fait de subir un dommage par la tromperie :au fond, à ce niveau, ils ne haïssent donc pas l’illusion, mais les conséquences fâcheuses et hostiles de certaines sortes d’illusions. C’est dans un sens aussi restreint que l’homme veut seulement la vérité :il convoite les suites agréables de la vérité, celles qui conservent la vie ;envers la connaissance pure et sans conséquence il est indifférent, envers les vérités préjudiciables et destructrices il est même hostilement disposé. Et en outre :qu’en est-il de ces conventions du langage ? Sont-elles peut-être des témoignages de la connaissance, du sens de la vérité ? Les désignations et les choses coïncident-elles ? Le langage est-il l’expression adéquate de toutes les réalités ?

C’est seulement grâce à sa capacité d’oubli que l’homme peut parvenir à croire qu’il possède une « vérité » au degré que nous venons d’indiquer. S’il ne veut pas se contenter de la vérité dans la forme de la tautologie, c’est-à-dire se contenter de cosses vides, il échangera éternellement des illusions pour des vérités. Qu’est-ce qu’un mot ? La représentation sonore d’une excitation nerveuse dans les phonèmes. Mais conclure d’une excitation nerveuse à une cause extérieure à nous, c’est déjà le résultat d’une application fausse et injustifiée du principe de raison. Comment aurions-nous le droit, si la vérité avait été seule déterminante dans la genèse du langage, et le point de vue de la certitude dans la désignation, comment aurions-nous donc le droit de dire : la pierre est dure : comme si « dure » nous était encore connu autrement et pas seulement comme une excitation subjective. Nous classons les choses selon les genres, nous désignons l’arbre comme masculin, la plante comme féminine : quelles transpositions arbitraires ! Combien nous nous sommes éloignés à tire-d’aile du canon de la certitude ! Nous parlons d’un « serpent » : la désignation n’atteint rien que le mouvement de torsion et pourrait donc convenir aussi au ver. Quelles délimitations arbitraires ! Quelles préférences partiales tantôt de telle propriété d’une chose, tantôt de telle autre. Comparées entre elles, les différentes langues montrent qu’on ne parvient jamais par les mots à la vérité, ni à une expression adéquate : sans cela il n’y aurait pas de si nombreuses langues. La « chose en soi » (ce serait justement la pure vérité sans conséquences), même pour celui qui façonne la langue, est complètement insaisissable et ne vaut pas les efforts qu’elle exigerait. Il désigne seulement les relations des choses aux hommes et s’aide pour leur expression des métaphores les plus hardies. Transposer d’abord une excitation nerveuse en une image ! Première métaphore. L’image à nouveau transformée en un son articulé ! Deuxième métaphore. Et chaque fois saut complet d’une sphère dans une sphère tout autre et nouvelle. On peut s’imaginer un homme qui soit totalement sourd et qui n’ait jamais eu une sensation sonore ni musicale : de même qu’il s’étonne des figures acoustiques de Chladni dans le sable, trouve leur cause dans le tremblement des cordes et jurera ensuite là-dessus qu’il doit maintenant savoir ce que les hommes appellent le « son », ainsi en est-il pour nous tous du langage. Nous croyons savoir quelque chose des choses elles-mêmes quand nous parlons d’arbres, de couleurs, de neige et de fleurs et nous ne possédons cependant rien que des métaphores des choses, qui ne correspondent pas du tout aux entités originelles. Comme le son en tant que figure de sable, l’X énigmatique de la chose en soi est prise une fois comme excitation nerveuse, ensuite comme image, enfin comme son articulé. Ce n’est en tout cas pas logiquement que procède la naissance du langage et tout le matériel, à l’intérieur duquel et avec lequel l’homme de la vérité, le savant, le philosophe, travaille et construit par la suite, s’il ne provient pas de Coucou-les-nuages, ne provient pas non plus en tout cas de l’essence des choses.

Pensons encore, en particulier, à la formation des concepts. Tout mot devient immédiatement concept par le fait qu’il ne doit pas servir justement pour l’expérience originale, unique, absolument individualisée, à laquelle il doit sa naissance, c’est-à-dire comme souvenir, mais qu’il doit servir en même temps pour des expériences innombrables, plus ou moins analogues, c’est-à-dire, à strictement parler, jamais identiques et ne doit donc convenir qu’à des cas différents. Tout concept naît de l’identification du non-identique. Aussi certainement qu’une feuille n’est jamais tout à fait identique à une autre, aussi certainement le concept feuille a été formé grâce à l’abandon délibéré de ces différences individuelles, grâce à un oubli des caractéristiques, et il éveille alors la représentation, comme s’il y avait dans la nature, en dehors des feuilles, quelque chose qui serait « la feuille », une sorte de forme originelle selon laquelle toutes les feuilles seraient tissées, dessinées, cernées, colorées, crêpées, peintes, mais par des mains malhabiles au point qu’aucun exemplaire n’aurait été réussi correctement et sûrement, comme la copie fidèle de la forme originelle. Nous appelons un homme « honnête » ; pourquoi a-t-il agi aujourd’hui si honnêtement ? demandons-nous. Nous avons coutume de répondre : à cause de son honnêteté. L’honnêteté ! Cela signifie à nouveau : la feuille est la cause des feuilles. Nous ne savons absolument rien quant à une qualité essentielle qui s’appellerait « l’honnêteté », mais nous connaissons bien des actions nombreuses, individualisées, et par conséquent différentes, que nous posons comme identique grâce à l’abandon du différent et désignons maintenant comme des actions honnêtes ; en dernier lieu nous formulons à partir d’elles une qualitas occulta avec le nom : « l’honnêteté ». L’omission de l’individuel et du réel nous donne le concept comme elle nous donne aussi la forme, là où au contraire la nature ne connaît ni formes ni concepts, donc pas non plus de genres, mais seulement un X, pour nous inaccessible et indéfinissable. Car notre antithèse de l’individu et du genre est aussi anthropomorphique et ne provient pas de l’essence des choses, même si nous ne nous hasardons pas non plus à dire qu’elle ne lui correspond pas : ce qui serait une affirmation dogmatique et, en tant que telle, aussi improbable que sa contraire 1.


  1. Friedrich Nietzsche (traduit par Angèle Kremer-Marietti), Le Livre du philosophe, janvier 1993, Flammarion. 

Publié le 30.08.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Entre vie privée et secrets d'état

Après la fiction de la semaine dernière, voici un extrait du récent ouvrage de Jean-Claude Monod, Écrire, à l’heure du tout-message. Cet extrait a pour paysage deux éléments distincts : Wikileaks d’une part, les SMS échangés entre autres par Dominique Strauss-Kahn et qui furent dévoilés lors de l’affaire de l’hotel Carlton, d’autre part.


Au delà de ce renversement drastique de l’attitude des médias envers un « puissant » en disgrâce, de l’omerta au lynchage public, il y avait dans la divulgation de ces textos quelquechose de vertigineux pour tout un chacun : tout message, y compris le plus « privé », peut-il du jour au lendemain se retrouver sur la place publique ou du moins divulgué, diffusé au-delà de son destinataire premier ? On pourrait énoncer un axiome suggéré par Derrida : en un sens, plus il y a de message, y compris de messages secrets et de procédures de codage, de chiffrage, etc, toujours plus sophistiquées, moins il y a de secret, moins la sphère privée est close sur elle-même. Derrida notait que le problème du devenir-public de la lettre secrète affectait déjà la lettre sur papier qu’en cachant on livre à l’extériorité et donc au risque qu’elle soit trouvée (seule la destruction de la lettre assure qu’elle ne sera pas trouvée, si du moins elle n’a pas été copiée, décalquée, etc.) Or, la probabilité qu’un message soit tenu caché semble moins forte avec le courrier électronique, l’e-mail, les conversations transitant par des satellites, etc. On l’a vu avec l’« affaire WikiLeaks » : la possibilité de copier en quelques heures et de diffuser en quelques minutes des milliers de documents secrets est l’envers de la capacité de stockage et de « mémoire » qui permet l’échange instantané et l’archivage de messages, aussi codés soient-ils. Mais la question inverse, principielle pour les fondateurs de WikiLeaks, d’un contrôle étatique des messages et des échanges privés surgit à l’autre bout du spectre, avec le problème juridique de la légitimité ou de l’illégitimité de l’intervention de l’État, de la surveillance d’État et éventuellement de la censure d’État.

Deux attitudes sont possibles et observées face à ces évolutions : la célébration d’une progression de l’information, y compris sur les frasques des « grands de ce monde » et sur la domination masculine, l’approbation d’une fin du secret d’État, de la dissimulation, de l’avènement d’une ère de la transparence démocratique ; mais aussi, à l’opposé, la crainte d’une observation généralisée, d’une fin de l’intime, d’une abolition du secret, et par là même d’une des conditions de viabilité d’un espace démocratique dans lequel doit exister une sphère échappant au droit de regard de l’État. C’est sans doute entre ces deux lignes que se situerait une attitude de juste ouverture à ce qui peut favoriser l’expression publique, la communication sans intermédiaire, contrecarrant les effets répressifs de la rétention d’informations, de la censure (qui passe aussi par l’auto-censure et la complaisance à l’égard des puissants) et du contrôle étatique des flux ; mais une attitude qui ne méconnaîtrait pas le risque inverse de destruction de toute possibilité de se dérober aux rayons de l’Œil public, la transformation du Web en déversoir de tous les ressentiments — exutoire polyphonique d’une haine à l’affût. C’est la fragile condition de l’espace public démocratique : sans lui, pas d’opinion publique, pas de liberté critique, pas de pluralisme des points de vue ; mais pour exister, l’espace public doit se distinguer d’une sphère privée, dont l’abolition signe bien, comme l’observait Hannah Arendt, l’ambition du totalitarisme : ouverture des correspondances privées, immixtion dans les rapports familiaux ou amoureux,perméabilité de toutes les régions de l’existence aux exigences du Parti-État… Or, le déploiement de la « publicité » dans les démocraties, au nom d’une « liberté d’informer » sans limites et d’une transparence panoptique, peut aboutir à ce résultat qu’anticipait la sentence inquiète d’Arendt, empruntée à Heidegger : « Das Licht der Öffentlichkeit verdunkelt alles. » Potentiellement, oui, « la lumière de la publicité obscurcit tout » 1.


  1. Jean-Claude Monod, Écrire, à l’heure du tout-message, avril 2013, Flammarion. 

Publié le 29.08.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Crayon

C’est la seconde fois que je fais ce rêve, j’en suis certain. Il y a bien des variations, des changements, mais j’ai presque l’impression que les nouveautés ne font pas partie du même rêve. Je les raconterai quand-même, au cas où.
Ce qui me frappe, c’est que l’intervalle entre les deux occurrences de ce rêve est de plus d’un an. La dernière fois, c’était dans le cadre spartiate de ma chambre estudiantine. Cette fois-ci, c’est au domicile parental, dans mon lit d’enfance. Il m’était pourtant déjà arrivé d’avoir le même rêve plusieurs nuits de suites, que ce soit sous forme de répétition ou de feuilleton. L’impression qu’un rêve peu être important ne m’est pas étrangère non plus. Mais ici c’est… différent.

Au commencement — ou plutôt ai-je maintenant le sentiment d’une préface —, je suis avec ma mère. Apparemment nous visitons une maison. J’ai le vague souvenir que nous sommes à la fois dans la maison, en train de la visiter, et hors la maison, dans la voiture qui tourne autour de la maison pour mieux voir cette dernière sous tous les angles. Un voisin, choqué de nous voir ainsi ruiner la pelouse, nous interpelle. C’est ma mère de dans la maison qui lui répond comme une évidence que la voiture est nécessaire pour bien voir. Le moi du rêve éprouve alors un fort sentiment de fierté à l’idée d’être son fils.
Puis l’on change de scène et l’on se retrouve dans la voiture, sur un chemin forestier, en direction d’un rendez-vous important pour moi. C’est la dernière scène où ma mère intervient dans ce rêve. C’est aussi la dernière scène du prélude. Le rêve lui-même peut commencer.

J’arrive alors au château où j’ai suivi des cours de théâtre alors que j’étais adolescent. Je m’y rend pour une raison quelconque, et y découvre plusieurs centaines de personnes, venues profiter de mes connaissances.
La première fois, la responsable du lieu était venue vers moi pour me dire que non, ce n’était pas possible pour le château d’accueillir autant de monde, même dans le monde élastique du rêve… Cette fois-ci, ce n’est pas nécessaire : je fais le tour des lieux sans croiser personne sinon les foules auxquelles j’explique que l’on va trouver un endroit plus adapté. Comme c’est un rêve, les hordes de mes admirateurs se disciplinent et certains prennent sur eux de m’aider à faire sortir tout le monde. Sur le parking, trois ou quatre voitures tout au plus nous attendent. Je demande à la cantonade que les propriétaires des véhicules prennent le maximum de personnes, quitte à faire plusieurs allers-retours. Alors, la foule s’évanouit.

À côté de ma voiture, un homme bat ce qui semble être son fils. Mon compagnon de route joue les cowboys et met en fuite le coupable. Puis, sans que je comprenne pourquoi, il attrape le fils, le jette dans le coffre de la voiture et l’y saucissonne. Je suis choqué et entreprends de le détacher, mais mon compagnon explique, tant pour moi que pour l’enfant qu’il vient de ligoter que c’est pour le protéger. De quoi ? de qui ? Je n’en sais fichtre rien, mais dans le rêve l’explication semble suffisante. Ceci dit, et sans que je ne comprenne la suite des événements, l’enfant se libère à l’aide d’un trombone, puis d’un crayon. Je lui dit de faire attention avec ce dernier, qu’il pourrait se blesser. Il me répond que c’est trop tard, mais pas comme dans un film, où une musique dramatique nous aurait prévenu de ce qui allait suivre : c’est un fait qu’il énonce, voilà tout. À ce moment, il place la pointe du crayon face à son œil, en vue de crever ce dernier. Mon compagnon de route et moi, fascinés, observons.

Le crayon pénètre l’œil sans la moindre éclaboussure, ni la moindre goute de sang. Il pénètre le crâne de l’enfant profondément. Puis, le garçon se tourne vers moi et fait jouer le crayon dans sa plaie. Il l’en retire, l’y renfonce, l’en retire, l’y renfonce, et ainsi de suite. Le moi du rêve est révulsé à la vue obscène du crayon qui fait des allers-retours dans ce regard enfantin, tandis que le moi hors du rêve se réveille, avec le sentiment que le temps n’existe plus.

Publié le 23.08.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Du Pouvoir (2)

Je n’ai pu réfréner l’envie de vous donner un second extrait de l’ouvrage de Bertrand de Jouvenel, cette fois à propos de la Révolution française. Le voici.


En 1788, l’Administration rencontre partout des forces qui la contrecarrent. Elle est réduite au dernier degré d’impuissance. La Révolution va subitement l’affranchir de tous ses opposants.

La monarchie est tellement en recul qu’elle devait sacrifier au cri général ses intendants de province, exécutants de la volonté centrale, qui cédaient la place aux assemblées provinciales : c’était le mouvement inverse de toute notre histoire. La Révolution, elle, va soumettre tout le pays plus uniformément, plus étroitement que jamais, à l’impulsion du Pouvoir.

L’œuvre révolutionaire, c’est la restauration de la monarchie absolue. Philippe le Bel avait compris le sens des aspirations plébéiennes : c’est pourquoi il avait le premier appelé le Tiers aux États Généraux. Près de cinq siècles plus tard l’événement lui donne encore raison ; mais Louis XVI n’est pas un Philippe le Bel. Et la restauration aura lieu… sans roi.

Quand on examine dans le détail la vie tumultueuse des assemblées révolutionnaires, on se perd d’abord dans les courants et contre-courants d’idées, dans les complots de faction dont le langage souvent masque les intentions véritables. Mais on discerne aisément que la Constituante sacrifie d’entrée les intérêts de ces mêmes privilégiés qui avaient réclamé la convocation des États. C’est en quelques séances un massacre des privilèges auxquels les rois n’osaient porter atteinte. La suppression des États provinciaux, combattus depuis des siècles par l’administration monarchique, est l’ouvrage d’un moment. Les biens immenses du clergé sont tout aussi rapidement livrés au Pouvoir, et les Parlements, à l’opposition desquels les États Généraux doivent leur convocation, reçoivent un congé plus décisif qu’au temps de Maupéou.

C’est la grande liquidation des contre-pouvoirs. Mirabeau a senti que c’était aussi la grande chance du Roi 1. Il lui écrit : « L’idée de ne former qu’une classe de citoyens aurait plu à Richelieu, cette face égale facilite l’exercice du Pouvoir 2. » Il se voit à sa place et dans le rôle du Cardinal, recueillant les fruits de ce prodigieux déblaiement.

Mais Louis XVI ne le veut pas, ni l’Assemblée, ni l’Histoire.

Vaines recherches, celles qui scrutent les intentions des Constituants. Oui, sans doute, ils ont affirmé une doctrine de séparation du Pouvoir en Exécutif, laissé au Roi, et en Législatif, assumé par les représentants du peuple. Oui, ils ont aussi remis l’administration locale aux élus locaux et ainsi réalisé une autre séparation du Pouvoir. Mais ces démembrements de l’Autorité, quelque importance que leurs auteurs aient pu y attacher, sont sans valeur historique. Car l’Assemblée, même en dépit d’elle-même, comme en témoigne son repentir final, travaillait à transférer le Pouvoir.

Elle soustrait le Législatif au Roi, et se défend de plus entreprendre. Un Lally-Tollendal 3, un Mirabeau 4 même, se récrient sur le danger que représenterait l’Assemblée si jamais elle attirait à elle les pouvoirs laissés au Roi. « Oui, je le déclare, s’écrie Mirabeau, je ne connaîtrai rien de plus terrible que l’aristocratie souveraine de six cent personnes ! »

On y va pourtant d’un mouvement fatal. Et c’est un spectacle bien philosophique que celui des hommes de la Constituante puis de la Législative qui se débattent contre leur destin qu’à la fois lis rêvent et redoutent.

Les révolutionnaires de la première heure ont, pour se former en Assemblée Nationale, invoqué la volonté générale dont ils se prétendent mandataires. Il est curieux de voir comme le principe les emporte en tant qu’il fonde un Pouvoir nouveau, tandis qu’il s’efface en tant qu’il peut embarrasser ce Pouvoir. Puisque l’autorité n’émane que du vœu national, il faut, pour que le Roi continue d’en posséder une partie, qu’il soit lui aussi, conjointement avec l’assemblée, « représentant de la Nation ». Mais quoi, d’une part des représentant élus, d’autre part un représentant héréditaire, quel paradoxe ! Et bientôt, le Roi n’est plus que le premier fonctionnaire : mais si fonctionnaire, alors pourquoi inamovible ? Les circonstances aidant, on le supprime, et le pouvoir exécutif se réunit au législatif dans les mains de la Convention.

Quant à l’équilibre des pouvoirs, nous avons pu être dupes de ce prestige… s’écrie Robespierre, mais à présent que nous importent les combinaisons qui balancent l’autorité des tyrans ! C’est la tyrannie qu’il faut extirper : ce n’est pas dans les querelles de leurs maîtres que les peuples doivent chercher l’avantage de respirer quelques instants ; c’est dans leur propre force qu’il faut placer la garantie de leurs droits 5.

En d’autres termes : nous étions partisans de limiter le Pouvoir quand d’autres le possédaient ; dès lors que nous l’avons, il ne saurait être trop grand.

L’assemblée est devenue le souverain. Mais si son droit vient de ce qu’elle exprime la volonté générale, il faut sans doute qu’elle reste constamment soumise à ses commettants ?

Non pas ! Dès les premiers jours 6 les Constituants se sont affranchis des mandats impératifs dont beaucoup d’entre eux étaient investis.

Ce ne sont pas les raisonnements de Sieyès, c’est la volonté de puissance de ces hommes assemblés qui substituent à la souveraineté populaire la souveraineté parlementaire. Il faut que le peuple soit un souverain absolu dans l’instant qu’il désigne ses représentants, car ainsi peuvent-ils tenir de lui des droits illimités. Mais dès qu’il a communiqué ces droits, le rôle du peuple cesse, il n’est plus rien, il est sujet e l’Assemblée seule souveraine.

La « volonté générale » ne se forme que dans l’assemblée 7 et la consultation populaire n’est qu’une sorte de cuisson qui réduit toute la Nation en un microcosme de six cent personnes qui, par la plus hardie des fictions, sont censée être la Nation elle-même assemblée 8.

Cette souveraineté altière pourtant, qui ose envoyer le Roi à l’échafaud, qui repousse dédaigneusement l’appel des Girondins aux assemblées électorales, s’abaisse, s’humilie, devant qui ? Devant les bandes d’énergumènes accueillie à la barre de la Convention, et dont les pétitions forcenées sont acceptée comme l’expression du vœu populaire !

De grands juristes ont dépensé leur admirable ingéniosité à réduire toutes ces contradictions en théories constitutionnelles. Je ne conçois pas comment leur imagination peut se refuser à entendre les hurlements de la rue, les roulements de la charrette, et comment ils peuvent se fier à des textes bâclés dans des emportements de haine ou de terreur ou rapiécés dans les minutes de compromis et de lassitude.

La logique d’une époque révolutionnaire n’est pas dans les idées ; elle est toute dans les faits.

Le fait, c’est l’érection d’un nouveau pouvoir, celui des soi-disant représentants, qui, dans la mesure où ils ne se sont pas entre-tués, se perpétuent depuis la Convention à travers le Directoire et le Consulat jusque dans le personnel de l’Empire.

La véritable incarnation du Pouvoir nouveau, c’est Sieyès. Personne n’a eu plus de part que lui au déclenchement révolutionnaire. Constituant, Conventionnel, membre du Comité de Salut Public, Directeur, Consul, c’est lui, sans doute qui a soufflé ces mots de Bonaparte, qu’il eût prononcé pour son compte s’il avait eu les moyens physiques nécessaires : « La Révolution est close ; ses principes sont fixés dans ma personne. Le gouvernement actuel est le représentant du peuple souverain. Il ne peut y avoir d’opposition contre le souverain. » 9


  1. (NdlA) Dans une note d’une saisissante lucidité, il constate : « Dans le cours d’une seule année, la liberté a triomphé de plus de préjugés destructeurs du pouvoir, écrasé plus d’ennemies du trône, obtenu plus de sacrifices pour la prospérité nationale, que n’aurait pu le faire l’autorité royale pendant plusieurs siècles. J’ai toujours fait remarquer que l’anéantissement du clergé, des parlements, des pays d’État, de la féodalité, des capitulations de provinces, des privilèges de tout genre est une conquête commune à la nation et au monarque. » — Vingt-huitième note pour la Cour, du 28 septembre 1790, in Correspondance de Mirabeau avec le comte de La Marck, en trois volumes, Paris, 1851, tome II, page 197.
    Mirabeau voyait bien que la Révolution avait travaillé pour le Pouvoir. Mais ce n’est pas le Pouvoir sous la forme traditionnelle qui saura en recueillir les fruits. 

  2. (NdlA) Lettre au roi du 9 juillet 1790. Correspondance avec le comte de La Marck, tome II, page 74. 

  3. (NdlA) Dans son rapport sur la Constitution, Lally-Tollendal écrit dès le 31 août 1789 : « On demande si le roi en tant que portion du corps législatif ne sera pas exposé sans cesse à voir toute son influence brisée par la réunion de toutes les volontés dans une seule chambre nationale ?
    « Cédera-t-il alors, où sont les bornes du pouvoir de la Chambre ? Il faut mettre le peuple à l’abri de toutes les espèces de tyrannies : l’Angleterre a autant souffert de son Long Parlement que d’aucun de ses rois despotes…
    « … Sous Charles Ier, le Long Parlement tant qu’il continua d’observer la constitution et d’agir de concert avec le roi redressa plusieurs griefs et porta plusieurs lois salutaires, mais quand il se fut arrogé à lui seul le pouvoir législatif en excluant l’autorité royale, il ne tarda pas à s’emparer de l’administration et la conséquence de cette invasion et de cette réunion de pouvoirs est une oppression du peuple pire que celle dont on avait prétendu le délivrer. » 

  4. (NdlA) Dans la fameuse discussion sur le droit de guerre, il explique : « Les pouvoirs sont exercés par des hommes ; les hommes abusent d’une autorité qui n’est pas suffisamment arrêtée, en franchissent les limites. C’est ainsi que le gouvernement monarchique se change en despotisme. Et voilà pourquoi nous avons besoin de prendre tant de précautions. Mais c’est encore ainsi que le gouvernement représentatif devient oligarchique, selon que deux pouvoirs faits pour se balancer l’emportent l’un sur l’autre et s’envahissent au lieu de se contenir. » — Discours du 20 mai 1790. 

  5. (NdlA) Discours de Robespierre à la séance du 10 mai 1793. 

  6. (NdlA) Séances des 7 et 8 juillet 1789. 

  7. (NdlA) « Il ne s’agit pas ici, dit Sieyès, de recenser un scrutin démocratique, mais de proposer, d’écouter et de se concentrer, de modifier son avis, enfin de former en commun une volonté commune. » — Discours du 9 septembre 1789. 

  8. (NdlA) « La décision, dit Sieyès, n’appartient et ne peut appartenir qu’à la Nation assemblée. Le peuple ou la Nation ne peut avoir qu’une voix, celle de la législation nationale. » — Discours du 9 septembre 1789. 

  9. Bertrand de Jouvenel, « Le Tiers restaure la Monarchie sans le Roi » in Du Pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance, mars 1994, Hachette, pages 363 à 369. 

Publié le 24.07.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Du Pouvoir (1)

C’est en 1943 que, révolté par la guerre totale en cours, Bertrand de Jouvenel quitte la France pour la Suisse. Pour seul bagage, il n’emporte qu’un cahier ; c’est là la première esquisse d’un ouvrage d’une densité incroyable : Du Pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance1. C’est un livre formidable, que je conseille à tout individu que la chose publique intéresse. Pour les autres, voici au moins deux extraits, à propose des partis.


L’histoire de la machine [étatique] aux États-Unis et en Angleterre où elle fut introduite par Joseph Chamberlain, a été admirablement écrite par le russe Ostrogorski 2. Son ouvrage fut traduit en plusieurs langues. Et chaque pays en a fait son profit. Partout on a compris que puisque les votes donnaient le pouvoir, l’art suprême de la politique était celui de faire voter. Ce qui est affaire d’organisation et de propagande.

Quant à l’organisation, on a pu perfectionner ce que Tammany Hall avait réalisé, on n’a point innové et même le parti national-socialiste n’a rien créé qui ne fût en germe dans les anciens procédés de New York.

Mais quant à la propagande, quel progrès !

Les initiateurs de la démocratie entendaient que la campagne électorale fût une saison d’éducation populaire par l’exposition complète des thèses opposées ; ils tenaient essentiellement à la publicité de débats parlementaires qui, rapportés, permettraient au citoyen de suivre le travail du gouvernement et le rendrait de plus en plus apte à juger. Si la participation d’une masse ignorante à la souveraineté n’était pas sans inconvénients, ils seraient largement rachetés par la guérison graduelle de cette ignorance à force de discussions auxquelles le dernier même des électeurs devrait prêter attention. Parce que les meilleurs esprits auraient à solliciter les suffrages les plus médiocres, ceux-ci, formés à cette école, deviendraient enfin dignes du rôle éminent qui leur était sans discrimination accordé.

C’est là le plus nobles des arguments en faveur de la démocratie.

Mais les modernes, en gens avisés, ont compris que former l’esprit des électeurs c’est aussi bien l’ouvrir aux arguments adverses qu’aux leurs propres et donc peine inutile.

Si la faculté raisonnante n’est pas très exercée dans la majorité d’une population, tous les hommes au contraire sont capable d’émotion. Et c’est donc sur les émotions qu’il faut agir. Susciter en sa faveur la confiance, l’espoir, l’amour et, contre le concurrent, l’indignation, la colère, la haine, voilà le secret du succès. Il est complet lorsqu’un public applaudit un discours qu’il ne peut entendre et couvre par des trépignements la réplique de l’adversaire. Pour l’instruire de son devoir, on lui donne l’exemple dans l’assemblée nationale même.

Loin d’éveiller la capacité citoyenne chez ceux qui ne la possèdent pas encore, on l’éteint chez ceux qui l’ont acquise.

Pour étouffer la curiosité que peut inspirer un orateur éminent du bord adverse, pour combattre l’envie de s’instruire par la connaissance d’arguments différents, pour anéantir cette gentillesse naturelle qui prédispose l’homme en faveur de son prochain, on fait vibrer la corde du loyalisme. C’est trahison de lire le journal de l’ennemi, de se rendre à ses réunions sinon pour couvrir sa voix et ensuite le réfuter d’après un canevas passe-partout. Car la bataille politique est une véritable guerre. Baudelaire s’étonnait déjà d’y trouver un langage militaire : « L’avant-garde de la démocratie », « à la pointe du combat républicain », et autres. Le poète avait raison. On a transformé les électeurs en soldats, en « militants ». C’est que leurs meneurs sont des conquérants du Pouvoir 3.


On doit prendre l’expression [des États dans l’État] au sens littéral. Le parti est un phénomène qui a subit une rapide évolution, plus ou moins avancée selon les pays et les partis concrets ou envisagés. Au terme de cette évolution, il constitue dans le corps national un corps plus étroit mais de nature analogue, dans la société nationale une société plus bornée mais également liée par la communauté des souvenirs, des intérêts et des espoirs. Le parti a son jargon et ses mœurs propres, des héros qui lui sont particuliers, il a ses universités où est enseignée a conception du monde (école de propagandistes), il a ses institutions de solidarité, son budget, ses forces armées (milices, service d’ordre, sections d’assaut). Il a son drapeau, ses hymnes de parti, ses prophètes et ses « morts pour la cause », il a enfin son parti-otisme plus ardent parce que plus étroit que le patri-otisme, et ne s’identifiant avec lui qu’autant que la nation devient la chose ou l’instrument du parti.

Il a son gouvernement, de forme mi-monarchique mi-oligarchique et, sous bien des rapports, ressemble à une tribu guerrière qu’on mènerait à la conquête de la nation et à son exploitation, pareille aux bandes normandes qui autrefois s’approprièrent l’Angleterre. On retrouve ne un mot le phénomène primordial de la conquête d’une société par une société plus petite, déjà étudiée [plus tôt dans ce livre]. La conquête partisane reproduit tous les principaux traits de la conquête barbare 4.


  1. Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance, mars 1994, Hachette. 

  2. (NdlA) M. Ostrogorski : La Démocratie et l’organisation des partis politiques, 2 vol., Paris, 1903. Autre édition abrégée dans certaines parties, développée dans d’autres, en un volume, en 1912. 

  3. Section « Du citoyen au militant :la compétition pour le Pouvoir se militarise », pages 443 à 445. 

  4. Note 1, page 452. 

Publié le 24.07.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Cyber-organismes

Tels des Prométhée postmodernes, les transhumanistes travaillent à améliorer l’humain. Non pas à améliorer les conditions de vie de l’humain, mais à l’améliorer, lui : bionique, vie éternelle, singularité, telles sont leurs sujets d’étude. Et quand il leur est reproché de jouer à Dieu, ils sourient. Après tout, l’homme du vingt-et-unième siècle n’est-il pas comme monsieur Jourdain, transhumaniste sans le savoir ?

Regardez-le donc, qui parle 1 à ses téléphones, montres, lunettes « intelligentes », qui joue contre une intelligence artificielle. N’appelle-t-il pas déjà de ses vœux des robots qui soient ses égaux, voir sur lesquels il puisse se reposer, tel le couple Tony Stark – Jarvis 2 ?

Regardez-le, qui s’équipe de prothèses de plus en plus perfectionnées, qu’elle soient pour retrouver sa complétude ou pour acquérir de nouvelles capacités : ce fut un temps des lunettes correctrices, voici venu le temps des smartglasses. N’est-il pas déjà un cyborg ?

Regardez-le encore, qui repousse toute maladie à l’aide des incroyables avancées de la médecine. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin, quand l’immortalité du corps pourrait devenir possible 3 ?

Ensuite, il a toujours existé d’autres moyens pour la vie éternelle. À celle du corps, que cherchent les transhumanistes, un ami chrétien me rappela l’autre jour que l’on pouvait chercher celle de l’âme, selon ce que nos croyances nous disent. Ajoutons encore celle des gènes, que permet la filiation, et enfin celles du nom et de l’œuvre qui peuvent résulter de l’état de culture.

En regardant tout cela, du fameux carpe diem à l’alchimie, j’ai le sentiment que l’une des plus grande envie de l’humain fut d’arrêter le temps, comme pour mieux toucher les choses. Ainsi, si tout semble s’accélérer, de plus en plus de communications passent par l’écrit, et donc s’arrêtent, permettent de prendre le temps. Nous lisons nos contemporains comme les anciens, leurs pensées nous touchent de la même façon qu’ils soient morts depuis des siècles ou qu’ils vivent dans le même espace-temps, qu’ils soient de notre génération ou que leurs mots nous parviennent par-delà les millénaires.

Avec l’écriture, nous stoppons le temps, augmentons notre pensée de toutes les pensées nous entourant. Dans nos rêves, nous sommes des cyborgs culturels.


  1. Déjà le geek pratiquait cela au travers la ligne de commande. Ajoutez-y un algorithme d’analyse de la voix, des résultats retournés sous forme graphique et un historique des commandes envoyé pour ciblage publicitaire à l’éditeur du logiciel : vous obtiendrez Apple™ Siri™ ou Google™ Now™. Ajoutez encore une surveillance de vos faits et gestes : voici le Kinect™ de Microsoft™. 

  2. D’ailleurs, le simple fait de nommer une machine n’est-elle pas un signe que l’humain du troisième millénaire souhaite que les machines se personnifient ? 

  3. Plus précisément, les recherches transhumanistes ont pour objet de guérir du vieillissement. Il m’est arrivé d’entendre des gens horrifiés à l’idée que des individus usés par les ans ne puissent en finir avec une vie qui les pèse. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. 

Publié le 26.06.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

L'Image sociale

Tout-à-l’heure, alors que je buvais mon thé dans la véranda, un journal traînant là attira mon attention. Je lus l’un des articles, à propos de La Grande boucle, film de Laurent Tuel à propos d’un amateur du Tour de France, dont l’auteur nous dit qu’il « s’adresse plutôt à ceux qui aiment se retrouver au bord des routes dans une ambiance populaire. » Cette citation m’a interpelée car elle nous dit deux choses : le cyclisme est une activité populaire et c’est cette ambiance populaire qui nous intéresse. Laissez-moi reformuler : ce n’est pas un film sur le cyclisme. N’importe quelle activité aurait pu convenir pourvu que ce soit une activité de pauvres 1.

Cela me fait penser aux films sur le luxe qui, parce qu’évoluant dans un univers d’opulence, devient un film sur les riches, sur les puissants, au lieu de se concentrer sur la dépense improductive dont parlait Georges Bataille… Pour revenir à notre mouton, pensez un peu au film que nous aurions eu s’il se déroulait dans un monde bourgeois. Nous n’aurions alors plus le même objet. Dans un cas, nous avons un blockbuster à la française, sans intérêt car se focalisant comme d’habitude sur une histoire de classes sociales. Dans l’autre, nous aurions un ouvrage sur le cyclisme et su ce que le personnage aime dans cette activité. Là, même si je n’aime pas le vélo, je pense que j’aurais été curieux de voir cet objet.

Finalement, nous reproduisons des schémas de pensée discriminant le peuple entre la vulgate et l’élite, alors qu’il est tellement plus intéressant de les questionner en… proposant de passer outre. Un peu à la façon des personnages dépeints par Michelangelo Antonioni dans Il Deserto rosso.

Le cinéma français n’est pas encore sorti de l’ornière…


  1. Et non une activité des pauvres ; comprenez-donc une activité entourée d’une imagerie populaire. 

Publié le 16.06.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Téléphone

Smartphone. Au delà de l’incongruité du nom — comment un objet pourrait-il être intelligent ? —, je suis marqué par le peu d’importance qu’y revêt la fonction qui donna son nom à l’ustensile. Je préfère parler d’ordinateur de poche ou, comme les anglophones, de handheld — « qui tient dans la main ». Après-tout, nous nous en servons pour jouer, écouter de la musique, accéder au web, lire les nouvelles, communiquer oui, mais principalement par écrit : courriels, SMS, tweets… Pourquoi, sinon la raison historique qui ne suffit pas — nous avons connus les PDA et agendas électroniques auparavant —, donner une telle importance à cette fonction ? Cela est souvent présenté comme une blague — « et accessoirement, mon téléphone peut téléphoner ! » — mais soulève une question tout à fait honorable.

Surtout pour moi, qui n’aime pas téléphoner.

Lorsqu’un interlocuteur me demande pourquoi je préfère le courriel au téléphone, je raconte une histoire différente à chaque fois. L’un se verra répondre que je préfère garder trace de la conversation ; l’autre que je préfère réserver ce moyen de communication pour les gens qui me sont le plus proches ; un troisième qu’un coup de fil tombe souvent mal ; &c.

Toutes ces excuses sont vraies. Je préfère garder trace de la conversation. Non pas que je veuille pouvoir retourner ce qui a été dit contre mon interlocuteur en cas de besoin — moi aussi, je laisse des traces. Il s’agit plutôt d’externaliser ma mémoire pour laisser mon cerveau se concentrer sur ce qui importe réellement. Mes proches connaissent ma préférence pour l’écrit et vont en tenir compte, réservant le téléphone pour des cas particuliers, où ce dernier est plus pertinent. Et oui, un appel est souvent le malvenu : quand je suis en cours, quand je regarde un film… il faut croire que les gens ont un don pour cela. Ou alors c’est un biais de perception et je ne me souviens que de ce qui m’a ennuyé. Toujours est-il que, même si ces raisons sont toutes vraies, elles ne suffisent pas à expliquer mon manque d’enthousiasme pour cet outil.

Que l’on se comprenne bien : je sais que le téléphone peut s’avérer plus pratique que l’écrit, je l’utilise quand c’est plus pertinent qu’un courriel et j’apprécie une rencontre en vis-à-vis à sa juste valeur ; c’est l’expérience du téléphone qui m’est désagréable. Cela se ressent : au téléphone je parle peu et bas, et je suis sous certains aspects bien content que mon opérateur soit réputé pour son réseau restreint — cela me fournit une excuse toute trouvée, bien meilleure que « Je suis malade. » Et il semblerait que je ne sois pas seul à subir cette expérience désastreuse, à éprouver cette sensation que le téléphone est une nuisance, que l’être humain ne devrait pas user ainsi de sa voix. Cela viendrait, nous dit Jean-Claude Monod de l’immédiateté requise par l’appel :

En s’adressant directement au destinataire, l’appel le sollicite immédiatement, lui « prend son temps », au présent. Dans la Genèse, l’appel (de Dieu) apparaît d’emblée comme une « convocation », laquelle fige Abraham sur place ; il doit répondre aussitôt à l’appel de son nom. […]
La théologie, notait Feuerbach, est un miroir grossissant. Le caractère violent, angoissant de l’appel par Dieu, qui convoque à la présence et appelle à répondre de soi, grossit démesurément une structure de tout appel : le moindre coup de fil nous atteint, nous enjoint de répondre, et ne pas répondre aussi est un acte, un choix, un refus. […] « Je ne suis pas là » — pour toi — maintenant. […]
L’écrit évite cette violence latente de l’appel comme mise en demeure de répondre toutes affaires cessantes, épreuve du « face-à-face » vocal. Le message écrit ne s’impose pas, il laisse aussi au destinataire la liberté de ne pas répondre à l’instant, sans que cette non-réponse immédiate ait la moindre valeur significative. Une réponse est attendue, mais on lui laisse le temps de venir. […]
Cette structure, Derrida l’a désignée comme l’opération même de l’écriture : la différance, comme « différer » actif, délai, retard, écart à la présence et à l’immédiateté. C’est ce qui fait la force incomparable de l’écriture, mais sa force douce, si l’on peut dire, sa « délicatesse », par contraste avec la convocation au face-à-face vocal. […] On passe d’un régime de convocation immédiate à un régime de « réponse souhaitée » 1.


  1. Jean-Claude Monod, Écrire, à l’heure du tout-message, avril 2013, Flammarion. 

Publié le 09.06.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

WYSIWTF

L’article d’aujourd’hui est la traduction 1 de l’article du même nom2 écrit au début du mois par Karen McGrane sur A List Apart. Comme pour la précédente traduction : « Ma capacité de traduction étant ce qu’elle est, je ne peux qu’inviter les anglophones à lire l’article original. Pour les autres, veuillez me pardonner si ce qui suit semble maladroit… »


Argumenter pour la « séparation du contenu et de la présentation » implique une distinction claire entre les deux. La réalité, bien sûr, est que contenu et forme, structure et style, ne peuvent jamais être complètement séparés. Quiconque a jamais écrit un document et joué avec pour voir l’impact de différentes fontes, graisses de titres et espacements sur la façon dont l’écrit fluctue sait que cela est vrai. Quiconque a jamais jeté un œil à du code HTML en essayant de distinguer le texte des balises le sait aussi.

D’un côté, la division du travail entre l’écriture et la présentation peut être vu n’importe quand dans notre Histoire. Qu’elle soit un antique scribe taillant des tablettes de pierre, un moine médiéval copiant des manuscrit enluminés, un imprimeur plaçant des caractères de plomb, nous n’avons jamais supposé que la personne qui produit le document et la personne qui arrive avec les idées doivent être la même.

Et pourtant, nous savons que média et message sont entrelacés si fermement qu’ils ne peuvent être aisément scindés. Les concepteurs graphiques pestent contre l’idée que le look and feel puisse être ajouté comme une couche de peinture à la fin du travail, parce que le design influence la signification. Plus nous sommes compétents en tant que communicants, plus nous réalisons que la séparation du contenu et de la présentation est une imitation de l’ère industrielle, une tentative de standardiser et segmenter des tâches qui sont profondément connectées.

Aujourd’hui, nous essayons de faire appliquer la séparation entre contenu et présentation parce que c’est bon pour le web. C’est ce qui rend les standards du web possible. Cela permet le partage et une réutilisation souple des contenus. C’est le socle de l’accessibilité. C’est ce qui nous permettra de rester sains pendant que l’on essaie d’avoir un même contenu sur des centaines de nouveaux appareils et leurs dimensions.

Quand ils parlent de comment séparer au mieux contenu et présentation, les designers et les développeurs tendent à se focaliser sur le code côté client 3 — ce qui fait sens, puisque c’est ce sur quoi nous avons le plus de contrôle. Mais, comme avec beaucoup des défis qui nous sont donnés par les contenus du web, le vrai problème est situé dans les outils que l’on donne aux créateurs de contenus pour les aider à structurer, gérer et publier leurs contenus. La forme que le contenu prend dépend autant du CMS que du CSS.

Comment les outils de gestion de contenus devraient-ils guider les créateurs de contenus pour qu’ils se focalisent sur le sens et la structure ? Quel est le bon taux de contrôle sur la présentation et les styles dans un CMS ? Et comment ces outils devraient-ils évoluer alors que nous outrepassons la métaphore de la page web et publions avec flexibilité nos contenus vers de nombreuses plateformes ? Voyons trois outils à l’intersection du contenu et de la forme.

Le bouton de prévisualisation

Même les plus rigides des éditeurs de contenus structurés aiment quand même voir à quoi leur travail va ressembler. Les écrivains impriment leurs documents pour édition afin d’avoir un aperçu différent de ce qu’ils voient à l’écran. Les blogueurs pressent instinctivement le bouton de prévisualisation pour voir leur travail comme un visiteur le verrait.

Oups. Les décades de travail à affiner les émulateurs entre programmes de publication assistée par ordinateurs 4 et imprimantes laser impliquent que les écrivains peuvent se sentir confiants en le fait que leur document resteront virtuellement identique, peu importe où ils sont imprimés. Nous avons emporté cette hypothèse sur le web, où ceci est catégoriquement faux. Les différents navigateurs affichent les contenus à leur manière. Leurs utilisateurs peuvent changer la taille et même ajouter leur propre feuille de style personnalisée. Aujourd’hui, le même document s’affichera différemment sur ordinateurs de bureau, tablettes et appareils mobiles. Le bouton de prévisualisation est un mensonge.

Malgré tout nous ne pouvons jeter le bébé avec l’eau du bain. En fait, voir un contenu dans son contexte devient même plus important maintenant que nos contenus vivent au travers les appareils et plateformes. Au lieu de lever les mains au ciel en disant « la prévisualisation est cassée », il est temps d’inventer un meilleur bouton de prévisualisation.

Une compagnie de publication que je connais a bâti sa propre interface d’aperçu, qui montre aux producteurs de contenus un exemple de comment une histoire va apparaître sur le web avec un ordinateur de bureau ou un mobile, ou dans une application dédiée. Est-ce parfait ? Loin de là. Un contenu va apparaître dans bien d’autres contextes que ces trois-là. Est-ce mieux que rien ? Absolument.

Le WYSIWYG

La révolution de la publication assistée par ordinateurs inaugurée par le Macintosh™ autorisa l’utilisateur à voir un document à l’écran dans une forme qui reflète fidèlement la version imprimée. La barre d’outils en haut de l’écran permet à l’utilisateur de d’occuper de la mise en forme — changer la fonte, insérer une image, ajouter des effets typographiques comme des titres ou des puces et bien plus encore.

Dans un effort pour apporter cette facilité d’usage au web, nous autorisons les créateurs de contenus à intégrer mise en page et informations de style directement dans leurs contenus. Malheureusement, le code ajouté par les créateurs de contenus peut être en contradiction avec la feuille de style et il est difficile pour les développeurs de filtrer entre le style et la substance. Quand il devient temps de mettre ces contenus sur d’autres plateformes, l’on se retrouve avec un désordre confondant.

Jusqu’à quel point pouvons-nous donner aux créateurs de contenus le contrôle sur la mise en forme ? C’est une question à laquelle il est difficile de répondre, parce qu’elle va au cœur même de ce qui est stylistique et de ce qui est sémantique. Même quelque-chose d’aussi simple que le gras ou l’italique nous oblige à nous demander si l’on se contente de styliser ou si l’on ajoute du sens (disons, un titre de livre ou un message d’alerte) 5.

Une meilleure modélisation des contenus peut résoudre certains de ces problèmes, en encourageant les créateurs de contenus à « fragmenter » de manière appropriée leurs textes. En bannissant les pâtés de texte avec mise en forme intégrée pour les remplacer par des morceaux de contenus propres, indépendants de toute présentation, nous construisons la distinction entre contenu et forme dès le départ.

Mais imaginer que chaque « fragment » de contenu est un camp dans la base de donnée (avec sa zone de saisie bien à lui) tourne vite à l’absurdité. Cette route mène à la folie. La véritable solution n’est pas nécessairement de « bannir les pâtés », mais de remplacer la barre d’outils WYSIWYG par un balisage sémantique. Plutôt que d’entrer tout un texte dans des zones de saisie distinctes, les auteurs de contenus enveloppent le texte avec sa description. Notre titre de livre n’a pas besoin d’être un camp séparé si on peut l’envelopper avec les bonnes balises.

Définir ce qui va dans une zone de saisie et ce qui va dans un balisage requiert une fine collaboration entre auteurs de contenus, architectes de CMS et intégrateurs. Il est temps que l’on commence à avoir ces conversations.

La modification instantanée

Nous évoluons. Insatisfaits de nous appuyer sur des outils qui sont des vestiges de l’ère de la publication assistée par ordinateurs, nous développons des moyens nouveaux et innovants de mélanger contenus et mise en forme, qui sont spécifiques à la façon dont le web fonctionne. Il n’y a pas de meilleur exemple de cela que la modification instantanée 6.

La modification instantanée permet aux créateurs de contenus de manipuler les contenus directement dans l’interface, sans séparation entre l’écran de modification et l’affichage du contenu. Medium offre une interface d’édition qui est identique à celle d’affichage7 sur ordinateur de bureau et l’édition sur place est implémentée dans le noyau de Drupal 8.

L’une des questions que l’on me pose le plus souvent est « Comment puis-je faire comprendre à mes rédacteurs pourquoi il est si important d’ajouter de la structure et des métadonnées à leurs contenus ? » Ceci, je crois, est l’un des défis fondamentaux que l’on rencontre sur le web, particulièrement maintenant que nous nous nous adaptons à un avenir multi-canaux. La modification instantanée encourage les créateurs de contenus à se concentrer sur la présentation visuelle de l’interface. Pile au moment où nous avons besoin qu’ils pensent à la structure sous-jacente, nous investissons dans des outils qui obscurcissent le « tissu conjonctif ».

Jeff Eaton résume fort bien ce problème dans un article intitulé « Inline Editing and the Cost of Leaky Abstractions » (La Modification instantanée et le coût des abstractions défaillantes) :

Les interfaces d’édition que nous offrons aux utilisateurs leur envoient d’importants messages, qu’on en ait eu l’intention ou non. Ce sont des potentialités, comme les poignées des portes et les touches des téléphones. Si la principale interface d’édition que nous présentons est aussi le design visuel vu par les visiteurs, nous disons : « Cette page est ce que vous gérez ! Les choses que vous y voyez sont la vraie forme de votre contenu ».

La meilleure solution n’est pas de construire des outils qui cachent cette complexité à l’utilisateur, qui leur font penser que le style q’ils ajoutent pour le site pour ordinateur de bureau est la « vraie » version du contenu. Au lieu de cela, notre objectif devrait être de communiquer la complexité appropriée de l’interface, et de guider les utilisateurs pour ajouter la bonne structure et style.

L’ère de la « publication assistée par ordinateurs » est terminée. Idem pour l’époque où nous privilégions l’interface web pour les ordinateurs de bureau par dessus les autres. Les outils que nous créons pour gérer nos contenus sont des vestiges de la révolution de la publication assistée par ordinateurs, où nous avons essayé de permettre autant de manipulation directe des contenus que possible. Dans un monde où nous avons une infinité de rendus possibles pour nos contenus, il est temps d’aller voir plus loin que les outils qui reposent sur des styles visuels pour porter une signification sémantique. Si nous voulons une véritable séparation du contenu et de la forme, cela doit commencer dans le CMS.


  1. Pour satisfaire au contrat de licence : Translated with the permission of A List Apart and the author (traduit avec l’autorisation d’A List Apart et de l’auteur). 

  2. Le titre de l’article est un jeu de mots entre d’une part WYSIWYG et WYSIWYM, soit les termes employés pour décrire les éditeurs de texte fonctionnant selon une logique visuelles et ceux fonctionnant selon une logique sémantique, et d’autre part WTF, interjection pour le moins appuyée. 

  3. (NdT) Par opposition au code côté serveur. 

  4. (NdT) Le terme d’origine est desktop publishing, qui se traduit bien par « publication assistée par ordinateurs », mais il convient dans se contexte de sous-entendre « assistée par ordinateurs de bureau ». 

  5. (NdT) Ce sont là de mauvais exemples : certes, italique et gras sont les deux façon usuelles de mettre en forme l’emphase et la forte emphase, mais il n’empêche que si l’on écrit un texte en caractère italique et que l’on marque l’emphase par l’usage d’un caractère romain, le lecteur comprendra aisément. De plus, le balisage HTML fait la distinction entre italique et gras d’une part et emphase et forte emphase d’autre part — marqués respectivement <i> et <b> d’une part, <em> et <strong> de l’autre. Néanmoins l’idée reste tout à fait valable. 

  6. (NdT) Le terme d’origine est inline editing. Une traduction plus littérale serait « édition en ligne », mais je ne voudrais pas que les gens comprennent cela comme online editing (édition en ligne, au sens de « sur Internet »). 

  7. (NdT) Les liens sont d’origine. 

Publié le 28.05.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

La Servitude volontaire

Quand en 2008 j’ai acheté le MacBook™ que j’ai ensuite utilisé pendant presque trois ans, je connaissait GNU/Linux et les logiciels libres, et défendait — bien piètrement — leur usage. J’utiliserai encore cette si douce prison si sa carte mère n’avait rendu l’âme, m’obligeant à me remettre en question. Encore aujourd’hui, je repense à certaines applications que j’employais sous Mac OS X™ et dont je ne connais pas (encore) d’équivalent 1.

De la même façon, alors que je découvrais les thèses libérales, l’un des arguments que l’on m’opposât le plus était justement que les gens ne voulaient pas être libres. Je balayais ce dernier d’un revers et le fais toujours : ce qui importe est que ceux qui veulent être libre puissent l’être. Ainsi, comme le dit si bien Frédéric Bastiat :

Pour qu’un peuple soit heureux, il est indispensable que les individus qui le composent aient de la prévoyance, de la prudence et de cette confiance les uns dans les autres qui naît de la sûreté.
Or il ne peut guère acquérir ces choses que par l’expériences. Il devient prévoyant, quand il a souffert de n’avoir pas prévu ; prudent, quand sa témérité a souvent été punie, etc, etc.
Il résulte de là que la liberté commence toujours par être accompagnée de maux qui suivent l’usage inconsidéré qu’on en fait. À ce spectacle, des hommes se lèvent qui demandent que la liberté soit proscrite. « Que l’État, disent-ils, soit prévoyant et prudent pour tout le monde. »
Sur quoi je pose ces questions : Cela est-il possible ? Peut-il sortir un État expérimenté d’une nation inexpérimentée ? En tout cas, n’est-ce pas étouffer l’expérience dans son germe ? Si le pouvoir impose les actes individuels, comment l’individu s’instruira-t-il par les conséquences de ses actes ? Il sera donc en tutelle à perpétuité ?
Et l’État ayant tout ordonné sera responsable de tout.
Il y a là un foyer de révolutions, et de révolutions sans issues, puisqu’elles seront faites par un peuple auquel, en interdisant l’expérience, on a interdit le progrès 2.

La réponse à ce délicat problème trouva, comme je vous le contais hier, sa solution dans le système féodal, où ceux qui préfèrent la sécurité à la liberté entraient au service de ceux qui à la sécurité préféraient la liberté. Mais la question de la servitude volontaire ne se pose pas qu’en politique, fort heureusement. Par exemple, de la libre acceptation de contraintes peut naître le jeu 3, ou plus simplement la créativité. Voyez ce qu’en dit Stephen King :

Il y a une muse (traditionnellement, les muses sont des femmes, mais la mienne est un homme ; j’ai bien peur qu’il nous faille vivre avec ça), mais elle ne va pas voleter au-dessus de votre bureau pour disperser de la poudre de perlimpinpin sur votre machine à écrire ou votre ordinateur. Elle vit dans le sous-sol. Vous devez descendre à son niveau, et une fois que vous y êtes arrivé, vous devez lui fournir un appartement pour qu’elle puisse y vivre. Vous devez faire tout ce sale boulot, en d’autres termes, pendant que la muse reste assise à fumer des cigares et à contempler ses trophées de bowling en faisant semblant de ne pas vous voir. Trouvez-vous cela injuste ? Je pense que ça ne l’est pas. Il ne ressemble peut-être pas à grand-chose, cet homme-muse, et n’est pas vraiment causant (des grognements revêches sont ce que j’obtiens du mien la plupart du temps, sauf s’il est au travail), mais il a de l’inspiration. C’est vrai que vous devrez faire tout le travail et être celui qui se couche tard, puisque le gars avec le cigare et les petites ailes est celui qui a un sac magique 4.

Quand on nous dit que l’art naît de la contrainte…


  1. Notational Velocity me manque… 

  2. Frédéric Bastiat, pensée tirée des manuscrits de l’auteur, publiée dans La Loi, éditions Lulu.com, 2008. 

  3. Dixit Katie Salen et Eric Zimmerman dans Rules of Play: Game Design Fundamentals, novembre 2003, MIT Press. 

  4. Stephen King, Écriture, cité dans Jesse Schell, The Art of Game Design: A Book of Lenses, septembre 2008, Morgan Kaufmann, disponible en français : L’Art du game design : 100 objectifs pour mieux concevoir vos jeux, novembre 2010, Pearson. 

Publié le 25.05.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Tyran qui aimait la liberté

Il était une fois un tyran qui était confronté à un curieux dilemme. Lorsque son père passa de vie à trépas, il lui avait laissé le trône d’un immense empire qui s’étendait tant vers le levant que vers le ponant, tant en septentrion qu’en terres australes. Mille nations avaient été conquises par les armées de son défunt paternel, au prix du feu, du fer et du sang. S’il était aussi cruel et avide de pouvoir que son père, notre histoire s’achèverait ici car il est fort aisé pour qui en a le pouvoir et la volonté de maintenir les masses en laisse. Seulement, notre tyran, s’il en avait le titre, n’en avait pas l’âme, tout épris qu’il était de Dame Liberté.

Pour plaire à sa muse, le jeune souverain se refusa l’usage de la coercition, tout comme il refusa d’initier les hostilités. Mais en ce monde, qui est grand attire la convoitise, et s’il n’avait pas besoin d’une armée offensive, une armée défensive était pour le moins nécessaire. C’est là que ses ennuis commencèrent. Comment convaincre les hommes de s’engager dans son armée ? Il ne voulait pas les enrôler de force, et l’usage purement défensif de cette armée empêchait de faire miroiter aux gens d’arme un partage de gains lors des pillages que les campagnes militaires occasionneraient. Restait la possibilité d’une solde, mais l’axiome de non nuisance à autrui empêchait le jeune tyran de voler ses sujets, l’obligeant par là même à se contenter pour ses soldat des ressources de son domaine personnel. C’est peu dire qu’une telle armée ne tiendrait pas longtemps.

Une autre possibilité consistait à attendre que les pays voisins attaquent, poussant les habitants de son empire à prendre les armes et à se défendre par eux-même. Cela signifiait alors que le peuple n’attendrait plus grand chose de son prince et s’en déclare indépendant, réduisant le vaste empire en une multitude de petits pays. L’idée que se défasse en quelques années ce que son père avait conquis sur le temps de sa vie ne dérangeait pas outre mesure notre tyran, car il savait que l’Histoire n’est que flux et reflux. Puis, après tout, les grands empires ne sont-ils pas la signature des dictatures les plus sévères ? Cependant, cette stratégie impliquait que le peuple se fasse massacrer en un premier temps, ce qui répugnait à notre prince. Que faire alors ?

La solution fut étonnante. Elle vint au jeune tyran quand il se rendit compte que l’une des première choses que l’on demandait à un inconnu avec qui l’on liait connaissance était ce qu’il faisait dans la vie, comme si l’humain se sentait mieux avec un rôle. Il découvrit alors, à son plus grand désarroi que l’homme ne voulait pas toujours être libre, mais envisageait bien plus souvent les objets avec jalousie : c’est compliqué d’être libre, et beaucoup préfèrent la simplicité de l’obéissance. Alors, le prince promulgua son premier édit : tous ceux qui veulent de la protection du tyran doivent le faire savoir par une participation financière à son armée ; quant aux autres, ils restent libres.

L’idée fit son chemin et nombreux furent ceux qui proposèrent leur protection selon de tels contrats de protection, que l’Histoire retint sous le nom de fief 1. Une distinction se fit alors entre les hommes libres, les barons 2, et ceux qui vendaient leurs services contre une protection, les serfs 3. Quant au souverain, il ne le fut plus que dans son domaine, n’ayant plus ailleurs qu’un droit d’arbitrage. Sous ce bon règne de Dame Liberté, le peuple vécut heureux, et eut beaucoup d’enfants.


  1. Du latin foedus, « contrat, convention ». 

  2. Du francique barô, littéralement « homme libre ». 

  3. Ici la similitude étymologique est visible, non ? 

Publié le 24.05.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Au commencement était le Verbe

J’évoquai dans un précédent article la notion de média many-to-many. J’aimerais en parler un peu plus avec vous.

De tout temps, l’être humain a éprouvé le besoin de communiquer. Dans un premier temps, ce fut en groupe restreint, mais déjà les technologies existantes, intitulées maintenant « parole », « dessin » et « communication non verbale » étaient d’une très grande richesse. À l’époque l’on pouvait déjà dire de très nombreuses choses, user de sous-entendus, s’adresser à un individu comme à tout le groupe… À vrai dire la communication était sans le moindre doute permis tout aussi riche et efficace qu’elle ne l’est maintenant.
Pourtant nous communiquons autrement. Oh, nous communiquons toujours en face à face, mais nous avons depuis ajouté de nombreux intermédiaires, autrement appelés médias.

Le premier média fut le courrier, ce lointain cousin du héraut qui courrait sur la demande d’un homme riche ou important 1 transmettre un message à un destinataire quelconque. Théoriquement, destinataire comme émetteur pouvaient être uniques ou multiples, mais ils étaient vraisemblablement unique tous deux.
Plus tard, l’invention de l’écriture permit au message de devenir plus fiable (pas de problème de mémoire) et plus secret (grâce au cachet puis à l’enveloppe). De plus, plusieurs courrier pouvaient se relayer pour parcourir de grandes distances sans perdre le temps du repos, et s’organiser pour porter plus de messages à la fois. Cependant le paradigme de la communication ne changea pas particulièrement, et même se renforça : un petit groupe de personnes s’adresse à un petit groupe de personne — même s’il y a beaucoup de petits groupes : l’échelle change, pas la façon dont on échange.

Malgré cela, l’écriture apporta bien un changement de paradigme avec le livre 2. Cependant, vu le coût exorbitant d’un manuscrit, le livre resta réservé à une forme d’élite culturelle et ne put être pour la communication le changement disruptif qu’il fut pour la mémorisation du savoir 3.

Bien plus tard, avec l’invention de l’imprimerie puis de supports non plus pour le texte brut mais aussi pour le son (radio) et l’image (télévision), l’humanité offrit à de petits groupes de s’adresser à de larges foules : c’est l’avènement des médias dits « de masse », et de leur potentiel nouveau en terme de propagande politique et commerciale.

C’est ici qu’entre en scène un nouveau venu : le réseau Internet. Internet permet toujours à un individu (ou à un petit groupe) d’en contacter un autre (paradigme one-to-one), au travers de protocoles comme le courriel, l’échange de fichier FTP… Internet permet aussi à un individu (ou à un petit groupe) d’en contacter un très grand nombre (paradigme one-to-many), en devenant un support de diffusion pour les films, pour les chaînes de télévisions… Mais Internet permet surtout à un grand nombre d’individus d’entrer en contact avec un grand nombre d’individus, via notamment le P2P4 ou le Web (blogs, réseaux sociaux, wikis…) : c’est le paradigme many-to-many.

C’est en cela qu’Internet est disruptif. D’aucuns croient qu’il ne faut rien y voir de plus qu’une « économie numérique ». Ils n’imaginent pas à quel point ils ont tord. Pour reprendre les mots de Benjamin Bayart :

L’imprimerie a permis au peuple de lire, Internet va lui permettre d’écrire 5.


  1. Peu importe le sens exact que revêtaient ces mots à l’époque. 

  2. Enfin… D’abord la tablette, le codex, etc. 

  3. Quelle merveille, n’est-ce pas ? pourtant cette mémoire externe est aussi néfaste pour notre mémoire interne, encéphalique, qui n’a plus besoin de s’exercer autant. Répandre l’écrit, c’est condamner le par cœur. Platon désapprouvait l’écrit pour cette raison ; au contraire, Michel Serres s’en réjouit : cela condamne l’humain à privilégier l’intelligence sur la connaissance. 

  4. Sous cette dénomination se rangent de très nombreux protocoles de communication informatique qui ont pour particularité de se passer de serveur pour faire transiter des informations, permettant un échange direct de pair à pair — d’où le nom. Ce n’est pas limité à l’échange, légal ou non, d’œuvres culturelles, bien au contraire. 

  5. Benjamin Bayart, conférence Internet libre, ou minitel 2.0 ?, juillet 2007, http://www.fdn.fr/internet-libre-ou-minitel-2.html

Publié le 23.04.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Politique VS politique

Ah ça ! vous dites-vous, voilà qu’il nous reparle de politique, cela faisait longtemps…

Eh oui, je décèle en vous un penchant pour l’ironie. Sans compter qu’en plus je vais aujourd’hui verser dans le « tous pourris » (enfin, un tout petit peu). Mais d’où nous vient un tel accès de simplisme ?
En fait d’une réflexion sur le sens du mot « politique ». Certains d’entre vous l’auront peut-être noté, je distingue le politique de la politique. Une façon de comprendre un peut mieux cette distinction est de s’intéresser à l’étymologie (oui, encore)…

Le politique, en latin politicus et en grec πολιτικος (politikos), c’est littéralement ce « qui concerne le citoyen, la cité ».
La politique, en latin tardif politice et en grec tardif également πολιτικη (politikè) — sous-entendu πολιτικος τεχνη (politikos technè), signifie en revanche « la science, la technique de ce qui concerne le citoyen, la cité ». Dit comme ça il y a peu de chance que cela fasse tout à fait sens, car beaucoup de temps s’était écoulé entre ces deux mots.

Ainsi, si le πολιτικος avait pu prendre tout son sens lors de l’expérience démocratique athénienne, la πολιτικη n’est apparue que bien plus tard, alors que pour toucher « ce qui concerne le citoyen, la cité », il fallait du pouvoir. De fait, si le politique concerne le citoyen, la politique est en revanche la technique de l’acquisition, de la conservation et de l’usage du pouvoir.

Le politique, c’est ce que vous, moi, chacun fait pour améliorer le sort de ses semblables. La politique, c’est ce qui est décrit par Nicolas Machiavel dans De Principatibus.

Publié le 12.04.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Sang neuf pour la pellicule

Quand ce n’est pas la télé, c’est la vidéo amateur, la télésurveillance, les jeux vidéo, les e-mails, les ordinateurs. Les petits écrans ont pris le pouvoir dans le grand. Tous les prétextes sont bons pour injecter du flux électronique dans la chair chimique des pellicules. Comme un apport de sang neuf1.

Quand j’ai relu cette citation en farfouillant dans mes vieux cours, elle a sonné étrangement dans ma tête2. « Les petits écrans ont pris le pouvoir dans le grand. » Cela questionne un bon nombre de points, n’est-ce pas ? Oh, bien sûr, cela pourrait n’être qu’une lubie de cinéaste n’aimant pas les autres écrans, vus comme une concurrence. J’ai tant vu cela… Mais, me suis-je dit, et s’il n’était pas ce moyen de transgression, de libération, comme le fut la radio en son temps ? et s’il y avait prise de pouvoir effective ?

Commençons par le plus facile, la fautive toute trouvée, la cause de tous les malheurs, j’ai nommé : la télévision. Pour commencer, c’est un meuble situé chez le spectateur. Il n’y a pas besoin de faire une « sortie TV » : il suffit de s’affaler sur son divan3, la télécommande en main. D’ailleurs, parlons en de celle-ci ! À première vue, l’on pourrait croire qu’en permettant au spectateur la possibilité de zapper, elle lui donnerait du pouvoir, mais dans les faits le résultat est tout l’inverse d’une grille de programme, qui pousse à faire un choix préalable, et donc plus avisé. Le zapping, lui, ne fait que renforcer l’audience des émissions attirantes. Et tout devient alors une raison pour attirer le chaland : les effets clinquants, les couleurs vives, le sacrosaint direct et son montage pauvre, les live-tweets qui n’apportent rien ou, pire que tout, la télé-« réalité » qui montre soit un idéal inaccessible, soit les bizarreries du monde environnant, comme pour nous rappeler que non, nous n’avons pas encore touché le fond…

Pourtant, nous avons tous connu ces longues et harassantes journées de travail, à la fin desquelles nous ne rêvons que de débrancher notre cerveau et de ne plus rien faire… Quoi de mieux alors qu’un de ces divertissements stupides que l’on ne peut trouver qu’en allumant le petit écran4 ? Ah… béatitude du japonais devant une création de Beat Takeshi
Par ailleurs, le principe de flux continu de la télévision permet, comme le firent avant icelle les revues littéraires ou de bande dessinée, l’élaboration de programmes plus longs, plus réguliers. Avouez que nous y perdrions grandement si l’on n’avait plus Barney Stinson… Cela me fait d’ailleurs penser à un autre avantage du téléviseur : il est plus intime. C’est toujours mieux pour voir certains films de ne pas avoir à affronter le regard moralisateur d’un guichetier5.

De plus, le petit écran n’est pas seulement téléviseur : moniteur informatique, il devient outil de travail et de communication. Progressivement, avec l’apparition d’Internet (1965–1983), du courriel (1965), de Usenet (1979) puis du World Wide Web (1989), l’ordinateur devient un outil de création et une plateforme d’accès à l’un des premiers médias many-to-many6 : le Web. Avec les sites personnels, les blogs7, la baladodiffusion, les webseries… tout le monde devient un créateur en puissance. S’opère alors le règne de l’amateur8 au travers d’une prise de pouvoir du public sur le média. En outre, sur ce poste de travail qu’est l’ordinateur s’imposera une nouvelle transgression :

Prothèse hybride issue de l’union improbable des grandes inventions des deux siècles précédents : la photographie, la machine à écrire, la machine à calculer, le téléphone, le phonographe, le cinéma, la radio, la télévision, unis par la première langue commune à la communauté des hommes : les bits et octets. Achèvement de la Tour de Babel, dans le bruit, le sang et la fureur.
S’étonnera-t-on plus longtemps que le triomphe fascinant et redoutable de cet outil qui nous libère en nous enchaînant ait suscité aussitôt son pendant dionysiaque […] ?
Ainsi, le poète, le compositeur, l’administrateur système ou le comptable, peuvent-ils d’un simple « clic » passer du mode apollinien au mode dionysiaque, sans quitter, de la contrainte au divertissement, ou de l’extase au rire, leur plus tout à fait bien nommée « station de travail »9.

Ne vous trompez pas : le jeu vidéo fut dès ses débuts une transgression. La première console de jeu fut un oscilloscope, les premières consoles portables, les Game & Watch, furent inspirées d’une calculatrice et ainsi de suite… L’industrie l’a très bien compris : il suffit de voir à quel point les premiers micro-ordinateurs étaient orientés vers le jeu, ou encore d’observer le nom de la console de Sony : Playstation, pendant ludique ostensible de la workstation

Le jeu, de part sa nature, est un média interactif, permettant une prise en main par le spectateur, qui devient acteur. De ce fait, il ne fait plus appel, comme le fait le cinéma, à des changements émotionnels rapides, mais à des émotions qui nous viennent progressivement, non plus rappels d’une émotion connue, mais émotion elle-même :

Le spectateur ne vit pas un film : il revit au travers du film une succession d’émotions qu’il a mémorisé et qui sont stimulées par le scénario. Dans la vie réelle, lorsque nous sommes en colère, il faut une période d’au moins quelques dizaines de minutes pour se calmer et passer à un autre climat émotionnel. À l’écoute d’une musique ou devant un film, nous pouvons en moins d’une heure passer par une dizaine d’états émotifs les plus variés.
[Or] le joueur est un participant de la narration, au travers des décisions prises, mais aussi dans l’action physique. Même si les caractéristiques graphiques et sonores d’un univers ont une puissance d’évocation importante, l’évolution des tensions psychologiques ne suit pas le rythme d’une histoire mais celle des décisions, succès et échecs du joueur, comme dans la « vraie » vie10.

Cependant, l’auteur de notre citation parlait également de la télésurveillance11, un indéniable instrument de pouvoir que nos élites on essayé dans leur novlangue de renommer « vidéo-protection ». Davantage caméra qu’écran, ce dernier est l’œil qui surveille, l’avatar d’une élite déshumanisée auprès d’une masse jugée par avance comme suspecte.

Alors quoi, y a-t-il prise de pouvoir, oui ou non ? C’est délicat… D’une part, les avantages techniques du numérique (qui permet des caméras plus légères et moins chères) accompagne l’expression par un plus grand nombre, et puis un fichier numérique est plus facilement copié, donc diffusé. D’autre part, il est possible d’appliquer des verrous numériques, les DRM, qui permettent hélas un plus grand contrôle sur le public.

Néanmoins, les nouvelles générations adoptent plus facilement les technologies apparues à leur époque, quelle que soit cette dernière. Il apparaît donc que les petits écrans ne sont pas la cause du sang neuf dont nous parlions en ouverture de cet article ; ils n’en sont qu’un symptôme. Les petits écrans sont la face visibles des nouveaux outils qui accompagnent nos vies. Comme tout outil, ils peuvent être utilisés de la façon qui nous convient le plus, que ce soit pour raffermir son pouvoir sur un public, ou pour s’émanciper d’une élite.
Enfin, l’opposition entre petits et grand écrans est bien trop simple, voire simpliste, car l’usage grandissant des petits écrans n’empêche pas le grand écran de prospérer, comme nous l’ont montré les chiffres de la fréquentation des salles de cinéma pour les précédentes années.


  1. Jean-Paul Fargier, Ciné et TV vont en vidéo (avis de tempête), octobre 2010, De l’incidence éditeur, un extrait est lisible en ligne

  2. Notez-bien que lorsque j’ai lu cette citation, son contexte m’était inconnu. Je ne tiendrai donc pas compte de ce dernier dans cet article. 

  3. Rien que pour le plaisir de vous le faire remarquer (mes chevilles vont très bien, merci) : j’aurais pu parler de sofa, de canapé ou même d’un autre type de siège, comme un pouf, mais j’ai choisi spécifiquement le divan… Jetez un œil à l’étymologie du mot, vous comprendrez pourquoi c’est le plus approprié. 

  4. Techniquement, le téléviseur n’est pas un écran, puisque c’est une source de lumière. Un écran, c’est justement ce quelque-chose qui arrête la lumière… Cela n’empêche pas d’adopter l’abus de langage, mais il est parfois bon de rappeler le terme exact, qui est moniteur. Oui, comme celui de votre ordinateur ; en fait, c’est la même chose. 

  5. Argument de moins en moins recevable, grâce aux bornes automatiques. 

  6. J’en parlerai plus profondément dans un prochain article. 

  7. Cf. mon incipit

  8. Étymologiquement « celui qui aime »… C’est donc un terme très noble, qui si jamais il présume d’une qualité, ne peut alors être que de bon augure. 

  9. André-Marc Delocque-Fourcaud, « La Balle de Nausicaa », mars 2004, in Stéphane Natkin, Jeux vidéo et médias du XXIe siècle, septembre 2004, Vuibert. 

  10. Stéphane Natkin, ibidem, p. 41–42. 

  11. Vous aurez peut-être déjà remarqué qu’il place cette dernière pile entre la vidéo amateur et les jeux vidéo. Nous tâcherons tout de même de ne pas interpréter ce fait, afin de ne pas prendre le risque de trop déformer les propos de M. Fargier. 

Publié le 11.04.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Soyons tous idiots…

Abruti, bête, con, idiot, imbécile, stupide. Tous ces mots nous semblent être synonyme et pourtant relèvent de grandes différences quand on prend le temps de les observer de plus près.
Prenez l’imbécile par exemple. Littéralement, il est « sans bâton » (c’est le sens de ce mot en latin), ce qui signifie qu’il est simple, faible (sous-entendu d’esprit). Le stupide, en revanche, est frappé de stupeur, ce qui en fait une caractéristique bien moins permanente…

Fait beaucoup plus connu, le con est le sexe féminin. L’insulte que l’on en a fait est donc infiniment plus injurieuse pour le sexe féminin que pour l’individu frappé de ce qualificatif. Pour peu, bien entendu et fort heureusement, que l’on pense à l’origine du mot quand on le prononce, ce qui n’est pour ainsi dire pratiquement jamais le cas.
Il me vient en revanche une anecdote amusante à ce propos. Dans Made in Dagenham, film sur la naissance du mouvement féministe en Angleterre, un homme y est taxé de « dick » ; ce terme, dans le sous-titre, fut changé en « connard »…

Abruti est beaucoup plus intéressant. En effet, en tant que participe passé du verbe abrutir, c’est donc la résultante d’un abrutissement — d’un lavage de cerveau, dirions-nous aujourd’hui. Ainsi, aucun reproche ne saurait être adressé à l’abruti, puisqu’il est victime ! Tout ce dont il serait coupable serait de ne pas s’être affranchi par lui-même des chaînes qui le gardent dans sa condition. Comment pourrions-nous lui en vouloir ?

Il en va tout autrement de l’idiot, qui est actif et donc responsable de son état. De quoi est-il coupable alors ?
De ne rien faire comme les autres… Si ma parole ne vous suffit pas (tant mieux), pensez au personnage de l’idiot du village, au sens d’une « expression idiomatique » ou à celui du mot « idiosyncrasie ». Eh oui.

Si l’on prend alors en considération que l’idiotie est en totale opposition avec la notion d’identité (puisqu’elle implique nécessairement d’être identique), alors on comprend aisément comment une telle idée a pu être à ce point discréditée face aux communautarismes des siècles qui nous ont précédés.

Heureusement, il n’appartient qu’à nous de saisir le sens réel des mots et de s’affirmer non comme partie d’un tout mais comme atomes, comme individus, comme particuliers.

Soyons idiots ; soyons exceptionnels.

Publié le 28.03.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Pouvoir, base du système politique

Trop souvent le langage courant nous présente le pouvoir comme une caractéristique d’un homme ou d’une fonction. Désormais, en France, François Hollande « a » le pouvoir, comme il « a » une jolie cravate ou qu’il « a » le cheveux rare. […] Abusé par l’image, on en vient à concevoir le pouvoir comme un objet ou une caractéristique personnelle.

Comment aurais-je pu résister à l’envie de partager cette captivante description des fondements même du pouvoir. Bonne lecture !

Publié le 19.03.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Encre électronique

Récemment, je me suis offert une liseuse à encre électronique. Autant vous dire que je suis ravi de cette acquisition. Moi qui lisait déjà beaucoup, sur écran LCD comme sur papier, le confort de lecture me paraît autrement plus confortable. Aucune lumière pour me fatiguer la vue comme sur LCD et, au contraire du papier, mon texte n’est pas figé : je peux modifier la fonte, la taille du texte… pour une lisibilité toujours plus confortable.
Néanmoins, ce n’est pas parfait, j’en suis conscient. Mais que voulez-vous… Le technophile que je suis est assez incurable.

Je vous laisse lire « De la lecture numérique », un article de l’ami Thierry sur le même sujet. Il en parle mieux que moi…

Publié le 19.03.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Pour un revenu de vie universel

En tant qu’auteur, je suis souvent confronté à la problématique du financement de l’art. Plus le temps passe et plus il devient évident que le monopole d’un auteur ou de ses ayant droits sur la diffusion des œuvres qu’il a créé — autrement appelé droits d’auteurs — est une impasse qui ne peut survivre à Internet. Les auteurs et éditeurs qui ont fait le deuil de ce business model dépassé sont à la recherche du nouvel eldorado. Certains, comme l’ami Ploum, regardent de près les systèmes de micro-dons comme Flattr. D’autres s’intéressent aux dons tout court, parfois se servant du piratage comme d’une merveilleuse publicité. D’autres encore militent pour la création d’une « licence globale » ou pour l’un de ses semblables, c’est-à-dire pour la création d’une sorte de taxe qui sera ensuite reversée aux artistes en fonction de la diffusion de leurs œuvres. En soi, cela semble une bonne idée.
En tant qu’étudiant, je rencontre souvent des syndicalistes étudiants qui, voulant faire profiter à tous d’études de qualité, militent pour l’extension des bourses à toujours plus de monde. Plus tard, ces mêmes personnes ou leurs camarades militeront pour garantir aux chômeurs et travailleurs pauvres un niveau de vie décent. En soi, cela semble de bonnes idées.
Puis, s’ils fondent une famille, ils voudront s’assurer que leurs enfants disposent d’une éducation de qualité et, soucieux d’équité, que tous les enfants puissent disposer d’une telle éducation. Certains, ayant plus de jugeote que les autres, comprendront qu’un monopole implique de facto une baisse de qualité et voudront être sûrs que toutes les écoles ne dépendent pas du même organisme, qu’il soit privé ou public. Ils défendront l’école libre et militeront pour un « chèque éducation », une subvention accordé pour tout enfant à ses représentants légaux, afin qu’ils puissent fournir à leur enfant une solide instruction — une bourse avant l’heure, en somme… Encore une fois, cela semble une bonne idée.

Hélas, cette conception de la société n’est pas exempte de défauts.

Le premier, qui rend la chose périlleuse, est qu’il est particulièrement difficile d’identifier la catégorie concernée. Par exemple, alors que cela paraît simple, qui peut recevoir un chèque éducation ? N’importe quel mineur ou ceux de moins de seize ans, l’école n’étant plus obligatoire après cet âge ? Vous pouvez être sûr que cette simple décision divisera grandement…
De même, comment définir un chômeur ? Étymologiquement, un chômeur est une personne qui chôme. Doit-on pour autant refuser les aides du chômage aux travailleurs bénévoles, ou à ceux ne travaillant qu’une heure par semaine ? mais alors, doit-on également proposer ces aides à une personne travaillant presque à temps complet, voire à une personne travaillant peu mais gagnant quatre cent cinquante euros par heure ? L’on ne s’étonne plus alors de l’usine à gaz administrative que consiste le système d’entraide étatisé, qui d’ailleurs est — c’est peu de le dire — très loin de faire consensus au sein du peuple.
Enfin, cette difficulté atteint son paroxysme lorsque l’on tâche de définir ce qu’est un artiste. Faire une œuvre soumise au droit d’auteur est-elle suffisante ? Auquel cas n’importe quel bachelier auteur d’une dissertation un tant soit peu originale y aurait droit. Faudrait-il, au contraire, être homologué par un jury ? Alors nous n’aurions pour bénéficiaire qu’une caste de privilégiés ayant plu au pouvoir…

Même si nous réussissions à trouver une définition claire et faisant consensus de tout cela, nous heurterons de plein fouet notre second problème, totalement inévitable : toutes ces aides ne sont adressée qu’à une partie de la population, ce qui en fait autant de négations du principe d’égalité en droit, pourtant figurant dès l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen !
Oh, je sais ce que certains vont me répondre : nous avons tous été enfant et pouvons tous être étudiant, artiste, pauvre ou au chômage. Sans doute, mais pouvez-vous m’assurer que ces aides sont touchées indifféremment par tous les individus qui composent le peuple ? Non ? alors l’égalité en droit n’est pas respectée. Je sais que nous avons pour habitude de bafouer cette dernière, mais ce n’est pas une raison pour continuer sur une si mauvaise lancée. D’autant plus qu’il existe une solution. Oui, celle qui vous est donnée en titre de cet article : un revenu de vie universel.

Ce qu’il y a de bien avec un tel revenu, c’est qu’il est justement universel. Inconditionnel, si vous préférez. Une formule couramment employée pour souligner ce fait est qu’il est versé pour tous du berceau au tombeau. Ainsi, plus besoin de débattre de qui le reçoit : il est pour tout le monde. La fortune des mineurs pourra tout à fait être gérée par leurs responsables légaux, pour l’instruction notamment.
Suffisant pour vivre, il permet que chacun puisse choisir de poursuivre des études ou de s’adonner à son art. La pauvreté, elle, n’existerait plus et le chômage ne serait plus un problème pour personne. Mieux, plus personne ne peut dénoncer un quelconque « assistanat » puisque tout le monde touche la même somme. La gauche, se réclamant de valeurs humanistes, devrait se réjouir pleinement d’une telle mesure. Mais voyons plutôt comment financer un tel revenu.

En effet, il y a plusieurs façon de le financer. La première d’entre elle, la plus simple, est une réforme du modèle de redistribution ; l’on simplifie l’impôt puis l’on remplace toutes les aides conditionnelles par le revenu de vie, à l’exception des aides particulières comme, par exemple, destinées à compenser un handicap lourd. Nous obtenons alors un revenu de vie un peu faiblard, mais c’est un bon début.
La seconde est dérivée de la première, sauf que l’on y supprime tout impôt, devenu inutile, à l’exception de la TVA, que l’on aura pris soin de monter à cinquante pour cent. Je ne vais pas développer ici les arguments expliquant pourquoi ce n’est pas si injuste que cela paraît, ce film le fera bien mieux que moi.
La dernière est plus subtile, puisqu’elle consiste à tout bonnement créer la monnaie que l’on distribue ensuite égalitairement. Cette approche est appelée le dividende universel et est loin d’être aussi fantasque que vous pourriez le croire de premier abord. D’une part, cette approche est décrite dans la TRM comme le seul système monétaire respectueux des droits de l’homme. D’autre part, cette approche est liée au fonctionnement même de la monnaie, ce qui permet de l’appliquer sans nécessairement passer par une instance centrale comme un état. Vous aurez bien évidemment compris que cette approche a ma préférence. Mais vous êtes encore sceptiques, je le sens. Aussi je vous invite à lire ces trois articles de l’ami Stanislas Jourdan :

Bonne lecture !

Publié le 18.03.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Culture et phénomène culturel geek

Un soir, ma femme rentre à la maison toute dépitée. Étudiante en sociologie, elle comptait faire un sujet sur la culture geek quand un professeur apparemment sûr de lui, lui a annoncé « ce n’est pas un phénomène culturel… » De mémoire, la culture en sociologie s’interprète de différentes manières et revêt plusieurs significations. Tout ça pour dire que moi, monsieur, je ne suis absolument pas d’accord ! Il existe bien une culture ou une sous-culture geek ainsi qu’un phénomène culturel geek !

C’était là l’introduction de « Culture et phénomène culturel geek », un article de l’ami JC. L’article date de 2010, mais le sujet reste malheureusement encore d’actualité. Bonne lecture à vous !

Publié le 09.03.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

La Réponse au crime

La loi, nous l’enseigna Frédéric Bastiat, a pour objet de faire régner la justice ou, plutôt, d’empêcher l’injustice 1. Cependant, il est impossible de prévenir une injustice sans contrevenir au principe de liberté et donc de commettre une injustice plus importante que celle contre laquelle l’on voulait lutter. C’est pour cela que le pouvoir judiciaire se doit toujours de n’intervenir qu’a posteriori.
Partant de cela, beaucoup se sont demandé ce que pourrait être en droit l’objectif du pouvoir judiciaire : punir les criminels, empêcher la récidive, trancher les différents… Pour ma part, je considère qu’il est multiple.

Dans un premier temps, la justice se doit d’être médiation. Les différentes parties ne se sont peut-être tout simplement pas comprises et un terrain d’entente pourrait être trouvé. Même si le tort est avéré, la victime pourrait choisir de pardonner l’accusé.

Ensuite, quand un terrain d’entente ne peut être trouvé et qu’il a été démontré qu’un tort avait été commis, la justice doit réparer les torts. Réparer, pas punir : s’il y a vol, le voleur doit rendre, avec un léger intérêt, et c’est sûrement à lui plus qu’à la victime de payer les frais de justice, mais aucune amende ne devrait lui être imposée — l’opprobre devrait suffire.

Enfin, certains crimes ne peuvent tout simplement pas être réparés. Il en va ainsi pour le viol ou le meurtre 2, à titre d’exemples… Dans ce cas et dans ce cas seul, la justice aura pour objectif d’empêcher la récidive et différentes peines répondant à cet objectif pourront être appliquées : assignation à domicile (ou, si le crime fut commit dans le cadre du domicile, exil forcé de celui-ci), travail forcé, &c. Dans tous les cas la peine ne pourrait être que fonction du cas (est-il isolé ? y a-t-il circonstance atténuante ?) et proportionnelle au crime. De plus, la peine capitale est quoi qu’il advienne à proscrire, même pour les pires criminels comme, par exemple, les responsables de génocides.

Oh, et un petit rappel : l’on n’est innocent jusqu’à preuve du contraire. Je sais que vous le savez, mais certains ont visiblement un problème avec ce point…


  1. Frédéric Bastiat, La Loi, écrit en juin 1850, éditions Lulu.com, 2008. 

  2. Hors cas de légitime défense, bien entendu. 

Publié le 15.02.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Monsieur X.

J’exposais récemment un exemple d’institution démocratique. Cependant, il est largement insuffisant puisque pour signaler que quelque-chose réclame notre attention il nous faut proposer une loi, une modification de loi, une abrogation de loi… Cela ignore totalement l’idée de réflexion sur l’état des choses.
Certes, nous pouvons écrire, réfléchir ensemble, communiquer et provoquer un débat, mais ne pourrions pas aussi faire un appel à proposition ? Ces appels pourraient être gérés par le même organisme qui, dans la proposition d’institution sus-liée, gère la réception des propositions ou contre-propositions, les conditions pour un appel pourraient être les mêmes que celles de la proposition initiale et les conditions des propositions pourraient être les mêmes que celles d’une contre-proposition. Afin que la chose soit plus compréhensible, voici une petite fiction en illustration…

Monsieur X. est jardinier. Ce n’est pas son métier, mais il exerce cette activité pour le loisir. Puisque la chose de la cité l’intéresse, il sait que, bien que son jardin lui appartienne pleinement, la terre sur laquelle pousse ce dernier ne lui appartient pas. Elle appartient à l’humanité entière et se l’approprier serait spolier le bien de tous ses semblables.

Monsieur X, profondément honnête, se pose beaucoup de questions : « Puisque les autres humains ne peuvent exploiter ce terrain sans outrepasser mon droit de propriété sur mon jardin, où se situe la limite ? où se trouve l’équilibre entre mon droit individuel et le droit de tous ? » Il a beau être instruit, cette question le dépasse. Il en parle à ses amis et voisins qui, bien qu’ils soient plutôt nombreux, intelligents et instruits, ne savent quoi proposer. Ils décident alors de déposer un appel à proposition pour qu’une loi clarifie ce flou et leur ôte le doute.

Une fois l’appel soumis à la population, quelques propositions arrivent.
Une première proposition, par exemple, propose que le terrain sur lequel un bien immobilier se trouve devienne la propriété pleine et entière du propriétaire du bien. Cette proposition, spoliation évidente du bien commun, ne rencontrera presque pas d’écho.
Une seconde proposition, soucieuse de compromis et preuve d’une foi inouïe en l’espèce humaine, laissera décider le propriétaire du bien de quand il cèdera son droit face à celui de tous. Celle-ci non plus ne trouvera pas beaucoup d’écho.
Une troisième proposition, plus réaliste, demandera la loi suivante :

Le propriétaire d’un bien immobilier dispose tant qu’il entretient ou fait entretenir son bien d’une exclusivité d’usage du terrain sur lequel se situe ledit bien. Lorsque le bien n’est plus entretenu depuis dix ans, le propriétaire dudit bien perd ladite exclusivité d’usage et la propriété du bien. Le dernier propriétaire en date pourra récupérer son bien et l’exclusivité d’usage qui l’accompagne s’il effectue ou fait effectuer des travaux d’entretien dudit bien dans les dix ans suivant la perte du bien.

Je ne vous raconte pas la fin de cette histoire, je ne la connais pas moi-même.

Publié le 08.02.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

La Fin des retraites

En effectuant ma veille, je vis que l’ami h16 incitait ses lecteurs à écrire un article sur un sujet donné, promettant aux auteurs des bons articles une publication, une horde de fans et de mourir prématurément, le nez enfouis dans un bol de coke. Cette dernière perspective m’intriguant, je poursuivis ma lecture jusqu’au sujet : Retraite Pour Tous 1. Cela me fit penser à la réaction de mon père lorsque je lui parlai de dividende universel :

Ah, oui, donc en fait tu veux m’enlever ma retraite…

Je vous évite la suite à base de « J’ai travaillé toute ma vie, moi » et de « Ces jeunes, tous des égoïstes ! »…

Mais attends un peu, là, me demanderez-vous peut-être, c’est quoi ton dividende machin et quel est le rapport avec ma retraite ?

Vous avez raison de poser cette question, c’est d’ailleurs l’objet de cet article. Mais commençons par le commencement.

Le commencement est une autre question : qu’est-ce que la monnaie ? Pas d’inquiétude, je ne compte pas disserter sur ce point pendant des heures — je n’en ai simplement pas la capacité. Je me contenterai de définir la monnaie comme un protocole d’échange de valeur : c’est parce que nous ne pouvons directement échanger des valeurs intrinsèquement subjectives que nous faisons appel à la monnaie, qui n’est pas une valeur en soi.
Ceci a pour conséquence que a monnaie n’a d’impact que normatif, et donc on peut lui appliquer une caractéristique essentielle d’une norme : on peut en changer. Il suffit qu’un groupe d’individu décide d’échanger à l’aide d’une unité intermédiaire pour qu’une nouvelle monnaie soit inventée. C’est ce qui se passe dans un SEL.

Certains choisissent de baser leur monnaie sur une matière existante (or, argent…) tandis que d’autre décident que leur monnaie ne sera pas tangible mais basée sur la confiance et les écrits (l’on parle alors se monnaie fiduciaire ou scripturale). Parmi ces dernières, certaines monnaies disposent, comme toute monnaie matérielle, d’une masse monétaire maximale qui ne peut être dépassée ; c’est le cas du Bitcoin. D’autres, comme la quasi-totalité des monnaies actuelles, prévoient une masse monétaire extensible à l’infini. Il nous faut alors prévoir des règles d’émission de la monnaie. C’est ici que l’on revient à notre dividende universel : est monnaie à dividende universel toute monnaie dont la masse monétaire croît selon une règle définie et où l’accroissement de la masse monétaire est reversé égalitairement à tous les individus membres de la zone monétaire. C’est ce reversement égal pour chaque individu d’une zone monétaire donnée de l’accroissement de la masse monétaire que l’on nomme un dividende universel.

Cela peut sembler utopique ou inutile, mais ce système élégant permet, rien qu’avec une monnaie, de permettre une redistribution sans impôt ni état tout en permettant — pourvu que cette monnaie soit répandue — de jouir de sa vie sans nécessité de la gagner avant cela 2.

Enfin, prenons une hypothèse folle : nos dirigeants, comprenant à quel point notre système monétaire nous mène droit à la faillite, décident d’un commun accord de changer le mécanisme actuel de création monétaire pour un dividende universel 3. Comme ce nouveau système permet en lui-même la redistribution, nous pouvons dès lors réduire drastiquement voire supprimer toutes ces aides et allocations qui soutiennent un assistanat pointé du doigt, et donc les impôts qui financent ces premiers. Voici pour le dividende universel, voilà pour la retraite.

Aujourd’hui, quand un individu vient au monde (enfin… à la France), il passe les premières années de sa vie à s’éduquer, les dernières à se reposer et tout ce qui les sépare à travailler pour que tout ce beau monde dilapide le fruit de son travail. Beaucoup d’entre nous attendons donc avec impatience le jour où l’on recevra à notre tour le fruit tant mérité du travail d’autrui. Après tout, l’on a cotisé, non ?

En effet, les retraites sont justifiées par une cotisation et je me verrai bien, y compris en recevant un dividende universel, placer à la réception de mon salaire quelque argent de côté pour mes vieux jours. Et si notre modèle de cotisation pour les retraites n’était par répartition il serait tout à fait aisé de décréter le remboursement des cotisations et d’en finir là. Cependant, j’aimerais attirer votre regard sur un point particulier : dès le moment où l’on dispose d’un dividende universel, l’on a plus besoin des allocations… Supprimons les aides non-issues de cotisations, annulons toute future cotisation et poursuivons de verser les retraites comme si de rien n’était, mais avec pour limite le remboursement de nos cotisations. Ainsi l’on peut espérer en une ou deux générations avoir une transition vers quelque-chose de plus sain, où chacun peut vivre et épargner pour lui-même.

Reste un problème : si l’on fait tout cela, on aura étatisé le dividende universel. Ce n’est pas forcément ce que chacun voudrait…


  1. Oui, avec des majuscules à tous les mots. 

  2. Pour plus d’informations et d’arguments, je ne puis que vous inciter à lire la géniale Théorie relative de la monnaie, de l’ami Stéphane Laborde. 

  3. Cette hypothèse est folle pour au moins trois raisons : tout d’abord nos dirigeants ne sont pas conscients des problèmes de notre système monétaire ; ensuite, même s’ils en étaient conscients, il est tant à leur avantage qu’ils ne changeraient rien ou l’empireraient ; enfin, si grand jamais ils passaient outre leur conflit d’intérêt, ils sont trop habitués aux usines à gaz pour accepter une idée aussi simple que le dividende universel. 

Publié le 04.02.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Liberté, égalité, fraternité

J’évoquai dans l’un de mes premiers articles — La Terre nous appartient — l’axiome de non nuisance. Il me semble temps d’y revenir.

La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui.

Ainsi débute l’article quatre de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. C’est cela que l’axiome de non nuisance.

Rien que ça ? Oui, et bien plus à la fois. Olivier Simard-Casanova nous rappelait dans l’un de ses anciens articles que le principe d’élégance scientifique se résume à deux mots : « simplicité ingénieuse ». Quelle élégance que notre axiome !

Pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui… Y a-t-il plus simple et plus juste principe de droit ? En intégrant la limite de la non nuisance à autrui dans la définition de la liberté, et en érigeant la liberté comme seul et unique axiome de vie en société, que nous manque-t-il pour une vie saine ? Cette définition, par exemple, induit l’égalité en droit. Je compte vous le démontrer de ce pas, d’une façon que ne renierait nul mathématicien : par l’absurde.

Imaginons un instant une situation inégalitaire en droit. Cela signifie évidemment qu’un individu aurait alors un droit sur un autre (et ce n’est, à vrai dire, qu’une autre façon de présenter la chose). Dès l’instant ou un individu A dispose d’un droit sur un individu B, alors l’individu B est limité dans son droit par autre que la non nuisance à autrui (l’individu A). De facto, notre individu B n’est plus libre. La perte de liberté n’étant pas compatible avec la liberté, vous conviendrez qu’un régime de liberté oblige à l’égalité en le droit.

Pareillement, la fraternité, qui consiste à ne pas faire à autrui ce que l’on n’aimerait qu’il nous soit fait, est un corolaire de notre axiome : c’est à partir du moment où l’on nuit que l’on quitte la fraternité, en même temps que la liberté.

Cependant, il nous faut écarter deux chimères. La première est qu’il ne peut y avoir d’égalité en fait. Décréter l’inverse serait couronner Ubu. La seconde est que la fraternité ne peut se décréter ni organiser par la loi — voyez plutôt ce qu’en écrivit Frédéric Bastiat :

M. de Lamartine m’écrivait un jour : « Votre doctrine n’est que la moitié de mon programme ; vous en êtes resté à la Liberté, j’en suis à la Fraternité. » Je lui répondis : « La seconde moitié de votre programme détruira la première. » Et, en effet, il m’est tout à fait impossible de séparer le mot fraternité du mot volontaire. Il m’est tout à fait impossible de concevoir la Fraternité légalement forcée, sans que la Liberté soit légalement détruite et la Justice légalement foulée aux pieds. 1


  1. Frédéric Bastiat, La Loi, écrit en juin 1850, éditions Lulu.com, 2008. 

Publié le 31.01.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Des Confessions du sieur Perkins

Au semestre dernier, j’ai suivi un cours de Prolog pour débutants. Comme nous étions très peu nombreux, nous nous permettions, étudiants comme enseignant, des digressions hors-sujet, pour le plaisir. Mon enseignant, Francis Courtot, étant plutôt socialiste et moi incorrigiblement libéral — vous me connaissez — nous abordions régulièrement des sujets politiques. C’est au cours d’une de ces digressions que ce dernier me conseilla la lecture des Confessions d’un assassin financier, de John Perkins. Je l’ai lu, et voici ce que j’en ai pensé.

Tout d’abord, il est difficile d’évaluer à quel point l’auteur brode. Certains passages — comme par exemple, à la fin du livre, la conversation avec un afghan en plein Wall Street quelques jours après les attentats du 11 septembre — sont tout simplement surréalistes. D’autres moments sont mieux traités, comme le fut la mort du président panaméen : distante, entourée de « on dit », surtout pas romancée.
En fait, la question de la véracité se pose dès la préface, où l’auteur nous apprends que c’est sa fille qui l’a convaincu d’écrire ce livre alors même qu’il craint pour sa vie. Soit il ment en disant craindre pour sa vie, soit il est prêt à condamner sa fille avec lui. Quand on voit comme, vers la fin de l’ouvrage, il s’inquiète pour sa fille, l’on sait pertinemment que certains passages sont faux, présenté sous un angle différent…
Cela dit, c’est dans l’ensemble fort crédible. N’oublions pas que ce récit commence dans un contexte de Guerre froide et se finit dans l’héritage de cette dernière.

Ce qui nous mène à mon second reproche vis-à-vis de ce livre : si l’on lit entre les lignes, si l’on distingue les faits présentés de l’avis de l’auteur, l’on observe une suite d’événements qui devraient achever de nous convaincre de ne pas laisser de pouvoir aux puissants. John Perkins en a une toute autre interprétation, engoncé qu’il est dans les théories fumeuses du vingtième siècle — capitalisme de copinage versus socialisme, sans autre alternative. Ainsi déduit-il des excès et crimes des dirigeants qu’il nous faut d’autres dirigeants qui se préoccuperaient du peuple. Douce fantaisie, mais le monde n’est pas fait de gentils et de méchants…
C’est là tout le problème de nos politiques, axées selon un alignement droite – gauche qui ne veut que décider qui des riches ou des pauvres sera privilégié. À cela je dis « non » : l’égalité en droits n’est pas négociable. Pas de privilèges, un point c’est tout. Si ne pas comprendre cela est acceptable pour un homme qui a fait sa vie comme « assassin financier » pendant la Guerre froide, il ne l’est plus de nos jours.

Le dernier reproche que je ferai à ce livre — outre la traduction mal faite — et à son auteur est aussi le plus grave : dans son épilogue, John Perkins nous conseille d’envoyer des messages à tout notre carnet d’adresse. Cela s’appelle de l’incitation au spam. Cela mériterait presque le rétablissement de la peine capitale.

Publié le 28.01.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Apprendre à apprendre

Hier, en prenant le métro, je vis une réclame de l’éducation nationale, à la recherche d’enseignants. L’affiche nous demandais si nous voulions apprendre à apprendre — et non à enseigner, notez bien.

Ce midi, je lus sur Twitter le propos de Virginie qui réclamais le retour aux fondamentaux en matière d’enseignement. Orthographe, grammaire, vocabulaire… voilà ce qui avait grâce à ses yeux. À vrai dire, pourquoi pas. Il est vrai que ce sont des choses importantes et moins abstraites aux yeux d’enfants que l’histoire de l’art — c’est là l’un des exemples donnés par Virginie. En réponse à cela, l’ami Dhoko lui répondis que « le but [de l’enseignement] est [devrait être ?] d’attiser la curiosité. »
Je ne peux qu’approuver.

Moi-même, étais un très mauvais élève en école primaire. Je ne pense pas pour autant avoir été sot ou stupide ; je n’étais tout simplement pas curieux vis-à-vis du contenu des cours, qui m’ennuyait, au désespoir de mes instituteurs, pourtant pas mauvais du tout. J’étais cependant un enfant très curieux, qui lisait déjà beaucoup, s’instruisait par lui-même… mais l’école me semblait une corvée.
Je finis par rencontrer une institutrice qui, faisant appel à ma curiosité, à mon envie d’apprendre, me montra que j’avais tout à y gagner. Au secondaire, je fus parmi les meilleurs élèves, m’entendant parfois mieux avec certains enseignants qu’avec mes condisciples. Je dois, semble-t-il, une fière chandelle à cette institutrice.
Cependant, j’avais, dès le primaire, de bonnes capacités en l’endroit du langage, les fameux fondamentaux dont parle Virginie. Pourquoi, alors que ce ne pouvait venir de l’école et, bien entendu, que de telles compétences ne peuvent être innées ? La réponse est simple : j’acquis celles-ci par la lecture, elle-même issue de ma curiosité.

En fait, de par mon expérience — d’autodidacte mais aussi d’animateur au sein de Jeunes-Science — il semblerait que les enfants sont des êtres doués de curiosité, qu’il ne s’agirait pas pour l’école d’éveiller, mais seulement de ne pas anéantir : les enfants ne sont pas bêtes, ils sont seulement ignorants. N’oublions pas cela, l’initiation à l’autodidaxie devrait-être la base de tout enseignement sain.

Finalement j’aime bien l’affiche que j’ai vu hier dans le métro.

Publié le 23.01.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Une Conversation en ville

Cette semaine, alors qu’entre deux révisions je mangeais en ville, je surpris la conversation d’un jeune couple. Ils parlaient de Noël et la jeune fille disait tout le mal qu’elle pensait de cette fête religieuse. Incorrigible que je suis, j’intervint et leur rappelai le paganisme de cette fête. Enchantés d’apprendre ce fait, ils m’invitèrent à rejoindre leur table pour poursuivre la conversation, ce que je fis avec plaisir.
J’appris alors que la jeune fille en question se revendique de Lutte ouvrière, et elle appris que je suis libéral. Je m’attendais à ce qu’elle le prenne comme un gros mot mais fut surpris de constater qu’elle se montrait au contraire très ouvertes aux idées qui ne sont pas les siennes. Je suis à chaque fois surpris de l’ouverture des gens de gauche aux idées auxquelles ils s’opposent a priori. Force est de constater que les socialistes sont souvent les plus extrémistes de la gauche…

J’ai grandi dans une famille très à gauche. Père socialiste, mère écologiste tendance pastèque (verte à l’extérieur, rouge à l’intérieur). Heureusement assez peu engagés. Logiquement, mes frères et moi furent grandement influencés par leurs idées. Mon ainé fut le plus touché : il est maintenant très engagé au sein du Parti Socialiste, est plutôt bien placé dans sa mouvance (secrétaire à l’international, c’est dire), dispose de contacts dans les pires dictatures, et participe activement de syndicats étudiants. Moi-même fut fortement atteint et ai failli suivre le chemin de mon frère. C’est mon expérience au sein des jeunesses hitlériennes, pardon, socialistes, qui fut le déclic. Au sein des partis et syndicats, plus le militant est actif, plus sa vision est étriquée ; bien sûr, ce n’est qu’une généralité, qui pourra fort heureusement être démenties par plein d’exemples de dirigeants ouverts ou de petits partisans à l’esprit dogmatique, mais c’est le triste constat que je fis. Je commençai alors à regarder ce qui se disait ailleurs puis fini par me rendre compte de certaines choses, à commencer par le fait que les idées libérales étaient non seulement défendables, mais qu’elles l’étaient autrement plus que ce en quoi j’avais toujours cru 1

Mais revenons à notre demoiselle, qui non contente de se montrer réceptive — et même curieuse — vis à vis des thèses que je développais, me fit prendre conscience que je ne connaissait que très peu le corpus idéologique 2 de son parti. Elle avait raison : de la même façon qu’un étatiste aura du mal à concevoir la grande diversité que connait le libéralisme, j’ai cette fâcheuse tendance à vouloir simplifier, voire caricaturer, l’étatisme, pourtant connu pour être pluriel. J’aurais en revanche quelque reproche quant au vocable de Lutte ouvrière. Dans leur nom, deux mots me dérangent au plus haut point :

En effet, le choix de ce vocable traduit une pensée tournée vers une dichotomie « patron – ouvrier ». Je pense que c’est se tromper de combat. Si rapport de force il y a, il doit nécessairement se placer entre esclavage et liberté. Si lutte des classes il y a, c’est contre la mauvaise classe qu’elle a lieux : tous les patrons de sont pas dictateurs (surtout dans les petites entreprises, où le patron aurait tout à perdre à être trop dur avec ses employés), et tous les tyrans ne sont pas patrons (les hommes d’états, par exemple, sont bien représentés chez les maîtres esclavagistes). De plus, même au sein de ce paradigme erroné, pourquoi se limiter aux seuls ouvriers ? Sont-ils les seuls prolétaires ? Quid des paysans, des étudiants, des chômeurs — dans un système sans dividende universel, ne sont-ils pas les seuls vrais prolétaires ?
Faire usage de cette dichotomie est trop courant chez les étatistes, qui résument la politique à l’axe droite – gauche : plus d’état pour aider les copains riches versus plus d’état pour aider les pauvres. Tout cela ignore royalement l’idée disruptive au possible de la diminution — voire la suppression — de l’état. C’est à mes yeux une grande tristesse, car c’est se fourvoyer totalement que de lutter contre l’esprit d’entreprise quand c’est justement l’immobilisme qui profite au statu quo — qu’incarne le statu quo, devrais-je dire plutôt.

Il va de soi que, puisque je connais mal leurs idées, je peux me tromper. Si c’est le cas et que des militants de ce parti me lisent, qu’ils n’hésitent pas à m’expliquer où je fais erreur. Ce sera avec grand plaisir que je me corrigerai.


  1. Car il s’agit bien de croyance, non de raison, pour affirmer que plus d’état résoudrait les problèmes créés par l’existence même de l’état. 

  2. Puisque vous commencez à connaître mon goût pour l’étymologie, vous devinerez que je n’ai pas d’a priori péjoratif à l’encontre des idéologies, qui ne sont rien d’autre qu’un discours fait d’idées. 

Publié le 13.01.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Et si l'on avait des institutions respectant les droits de l'homme ?

Voulant me détendre après l’examen de ce matin — j’aime l’odeur du napalm au petit matin — et avant les dernières révisions pour celui de demain, j’ai fait un peu de veille. Je suis tombé sur un article très intéressant du sieur Ploum à propos de vote blanc et de tirage au sort. Allez le lire, il en vaut la peine. Cependant, je pense sincèrement qu’il fait une grossière erreur en proposant le tirage au sort pour le pouvoir législatif. Voici pourquoi…

L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen commence comme suit :

La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentans, à sa formation.

Si l’on traduit en termes institutionnels, cela signifie que le peuple écrit et vote ses lois directement. Ce n’est que quand un citoyen ne peut être présent à l’assemblée qu’il choisira un mandataire. L’élection obligeant au mandat, il serait préférable, en vue de respecter la citation ci-dessus, que l’on se limite pour le législatif aux seuls référendums d’initiative populaire. Voici ce que je propose (les nombres peuvent varier, mais dans la mesure du raisonnable) :

Sur présentation d’une proposition de loi signée par au moins mille individus ou 1 % de la population (pour les petites populations) et conforme à la constitution que l’on se serait donné, un comité (ou un logiciel libre fonctionnant suivant un protocole P2P, cela reste à voir) sera chargé d’accuser réception de la proposition et de la publier pendant au moins deux mois pour que l’on puisse lui présenter des contre-propositions (qui n’auront pas besoin d’autant de signatures puisqu’elles n’ont pas l’initiative, mais devront bel et bien correspondre à une contre-proposition et non à un projet différent), plus un mois pour chacune des contre-propositions reçues (au cas où elles donneraient des idées).
Là, ce même comité devra programmer une date de référendum, sachant, pour s’assurer qu’il puisse y avoir débat, qu’il faut minimum deux semaines entre la programmation et le vote et qu’il ne peut y avoir qu’un référendum par semaine. Il pourra de nouveau y avoir contre-proposition jusqu’à deux semaines avant le vote, auquel cas le vote est décalé.

Lors de ce vote, les options seront les suivantes, sachant qu’il ne faut prendre qu’une seule option :

Cette procédure pourra tout à fait être étendue aux modifications ou abrogations de lois existantes.

Voilà pour le législatif. Il nous reste donc l’exécutif (gouvernement, mais aussi police, armée, service public…) et le judiciaire. Je connais mal ce dernier et donc ne pourrait que difficilement proposer une organisation optimale. Par contre, un exécutif tiré au sort pour des mandats d’un an maximum et devant rendre des comptes me semble plus que justifié. Il faudrait aussi le dégraisser (gouvernement, armée, services publics) ou lui rappeler quelle est sa raison d’être (pour la police, il s’agit de courir après les criminels, pas d’embêter les honnêtes citoyens).

Publié le 09.01.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

L'individu, père de tous les maux…

Tout-à-l’heure, alors que je m’apprêtais à monter dans ma chambre après avoir débarrassé la table, mon père m’interpella pour m’indiquait que Michel Serres allait passer à la télévision. Bien évidemment, ne manquant pas une allocution du bonhomme quand elle se présente à moi, je rejoignit la salle où l’engin projetait son évangile aux rétines familiales. Il s’agissait du journal de vingt heure, où les titres avaient annoncé quelques mots de philosophes et scientifiques à propos des temps à venir.
En effet, la silhouette familière s’afficha sur le moniteur et je dégustait d’avance. La télévision publique devait bien avoir progressé pour que cette sommité soit invitée à s’y prononcer…

Quelle ne fut pas ma déception ! Ce pauvre Michel n’eût que le temps d’esquisser une introduction qu’il fut déjà chassé pour se voir remplacer par deux énergumènes présentés comme « philosophe » et « physicien » mais dont la complication du verbiage n’avait pour égale que le simplisme du propos et l’étroitesse de l’esprit.
Ces deux professionnels de la profession, laquelle était visiblement davantage médiatique qu’autre-chose, sous couvert incompréhensible pour le commun des mortels (ici représenté par mon frère cadet, certes pas particulièrement érudit mais tout de même loin d’être bête), ne disaient qu’une chose :

L’individualisme, c’est mal.

Non, je n’ai pas simplifié à outrance leur discours, il était vraiment à ce niveau-là. Ne m’étonnant guère qu’un média appartenant à l’état fasse preuve de défiance vis-à-vis du plus grand adversaire de ce dernier (à savoir l’individu), je quittait les lieux et rejoignis ma chambre, mes livres et mon ordinateur — qui me joue en ce moment Tetr4, ce magnifique album de C2C que j’écoute en boucle depuis quelques jours.


Quelques minutes plus tard, mon père passa dans ma chambre et, me voyant lire en battant le rythme du pied, s’exclama :

Ben il avait raison [le second énergumène de tout-à-l’heure mais dont le nom importe peu], on arrive à l’âge de l’individualisme [nota : il considère ce mot comme une insulte], du chacun-pour-soi…

Il n’a pas eu le temps de finir parce que je lui ai coupé la parole — c’est là une fâcheuse manie que j’ai, j’en convient, mais mon père ne peut pas me le reprocher : je la tient de lui.

Oui, il avait raison, rétorquais-je. Mais là où lui et toi y voyez un « problème pour la société » [je citais là l’énergumène], je vois une raison de s’enthousiasmer. Combien de morts, combien de millions, de milliards de morts à cause du communautarisme ?

Mon père, découvrant avec dégoût que son libéral de fils assumait avec véhémence son individualisme, quitta ma chambre en maugréant.
J’aimerais toutefois poursuivre avec vous ce raisonnement.

Tâchez de vous représenter combien d’individus sont partis à la guerre par amour pour leur roi, leur empereur, leur président… Il y en a assurément très peu…
Tâchez maintenant de vous représenter combien sont morts pour leur patrie, leur pays, même leur village ! combien ont tué pour un dogme religieux, une couleur de peau…
Vous n’arrivez pas à vous représenter un nombre, n’est-ce pas ? C’est si titanesque…

De tout temps, la ségrégation ne se fait qu’au regard d’un motif discriminant. Et pour cause, puisque c’en est la définition ! Pour pouvoir rejeter ce qui n’est pas « comme nous », il faut qu’il y ait un « comme nous », une idée d’appartenance…

Tous ces maux issus du collectivisme… Et l’on me reprocherait de rester dans mon coin ? Mais pendant ce temps je ne fais de mal à personne… Je ne crois pas que l’on puisse en dire autant de l’idéologie communautaire.

Bref… une bien bonne année à vous mes chers lecteurs ! En tant qu’individus, enthousiasmez-vous des temps à venir.

Publié le 01.01.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

Pourquoi je n'aime pas HTML 5

Cet article, rédigé en juin 2011, fut initialement publié sur Note à moi-même, le journal de Ti-Pierre, puis conjointement sur mon propre blog. Mon avis quant au HTML 5 ayant peu changé, je vous le livre tel quel. N’hésitez surtout pas à participer au petit débat qu’il occasiona lors de sa première publication, cela me fera grand plaisir.


C’était il y a bientôt huit ans — un dimanche matin d’octobre 2003 — que j’ai fait ma première rencontre avec HTML. Je venais de pousser la porte d’une association ayant vocation de partager le goût des sciences pour participer à une activité de création de sites web.
Quelques années plus tard, j’ai appris que j’utilisais la quatrième version du langage HTML et qu’il en existait une évolution nommée xHTML (x pour extensible). Avec xHTML 1.0, puis 1.1, j’ai appris de nouveaux concepts comme la séparation du contenu et de la présentation, la sémantique d’un code ; j’ai appris un nouveau langage (CSS, pour la présentation) ; ma syntaxe est devenue plus rigoureuse et j’ai désappris de nombreuses mauvaises pratiques, même si je ne comprenais pas toujours pourquoi c’en était (fort heureusement, j’ai eu l’occasion d’y repenser, et de comprendre mon erreur).

Quelques années ont encore passé, et j’ai découvert que le W3C — World Wide Web Consortium, l’organisme qui gère (x)HTML et quelques autres standards en vigueur sur le web — préparait HTML 5, originellement un projet de différents éditeurs de navigateurs web, et xHTML 2, plus tard abandonné au profit du premier. Je ne m’y suis pas intéressé tout de suite, ces deux évolutions possibles n’étant ni finalisées ni implémentées dans la plupart des navigateurs, a fortiori dans les navigateurs les plus utilisés. Mais cela fait un an ou deux que la donne a changé : les navigateurs mettent fortement en avant HTML 5, présenté comme le futur du web. J’ai alors été un temps très enthousiaste, HTML 5 laissant de superbes perspectives pour l’avenir…
Pourtant, HTML 5 me hérisse le poil. Pourquoi ?

HTML ?

Tout d’abord, HTML signifie « hypertext markup language » soit, dans la merveilleuse langue de Rabelais, « langage hypertexte à balisage » ; chaque mot a son importance :

« Qu’il s’occupe de texte et de liens »… Tiens, tiens, certaines des grosses nouveautés d’HTML 5 ne serait-elle pas la gestion de l’audio et de la vidéo, des formulaires plus poussés ? Ça ne serait pas hors sujet par hasard ? Je vous entends déjà…

Ouais, mais c’est cool, parce que du coup on a tout en un !

Ouais, mais non. Paf !

Bon, d’accord, c’est pas très argumenté comme réponse, alors voici : quand on définit un objectif, il serait bon de s’y tenir. C’est pour cette raison que l’on a pris l’habitude de distinguer le contenu de la présentation, limitant xHTML à la structuration d’un texte accompagné de liens (et, on y reviendra, de quelques autres choses ayant une valeur sémantique) et faisant appel au CSS, un autre langage, pour gérer l’affichage plus ou moins esthétique de notre contenu. En quelque sorte, ce que je demande ici, c’est de reprendre cette habitude unixienne de l’application qui ne fait qu’une chose mais qui la fait bien. Les informaticiens appellent cela le principe KISS (pour « keep it stupid simple », « garde ça stupidement simple »).

Ouais, mais on va pas non plus apprendre trouze mille langages différents !

Oui et non…
De un, on apprend déjà plusieurs langages, voyez plutôt : (x)HTML pour le contenu, CSS pour la présentation, PHP pour les automatismes côté serveur, MySQL pour la gestion de bases de données, JavaScript pour les automatismes côté navigateur, etc. Ça ne nous dérange pourtant pas tant que ça… Certes, c’est un peu plus compliqué au début, parce qu’il faut apprendre, mais ça ne nous empêche pas de trouver au final que ce nouveau langage est bien plus adapté à l’usage que l’on en a qu’un fourre-tout infâme, non ?
De deux, xHTML (1.0, 1.1 et 2) est un dialecte XML, c’est-à-dire un langage ayant son vocabulaire propre mais utilisant la syntaxe XML, et il y a des dialectes XML pour à peu près tout. Donc si l’apprentissage d’une nouvelle syntaxe vous fait peur, pas d’inquiétude, il suffit de prendre un autre dialecte XML ! et si c’est le nouveau vocabulaire qui vous fait peur, alors l’ajout de vocabulaire au sein du même langage aura exactement le même effet… De trois, XML, qui veut dire « extensible markup language » (« langage de balisage extensible »), permet parfaitement d’utiliser plusieurs de ses dialectes au sein d’un même document, ce qui nous laisse un potentiel infini, donc bien plus grand que d’avoir un nombre de possibilité finies au sein du même « dialecte »…

Ouais, mais, de toute façon, (x)HTML ne se limitait déjà pas à l’hypertexte !

En effet, mais ça veut pas dire que c’est une bonne chose, non ? D’ailleurs, si on en est à utiliser ce genre d’arguments, ça fait tout de même un moment que le W3C cherche à « épurer » (x)HTML, non ? Je veux dire, xHTML 1.0 a viré tout ce qui s’occupait de la présentation, xHTML 1.1 a viré les « frames », xHTML 2 virait les formulaires… Pour sûr, xHTML 2 n’était pas parfait sur ce point non plus, mais il y avait un progrès notable.

Mais alors… Que faire ?

xHTML 2 me semble être un bon point de départ, notamment pour l’universalisation de l’attribut href (tout peut être lien) et la création de l’attribut universel role (tout est sémantique). Ensuite, on peut enlever la balise <img> au profit de <object>, voire supprimer ces deux éléments au profit d’un dialecte XML spécialisé dans l’intégration de fichiers (qui pourrait alors aller plus loin que la balise <object>…). On peut également supprimer l’élément <a>, qui ne sert plus à rien (tout peut être ancre grâce à l’attribut universel id et tout peut être lien comme dit ci-avant). Pour finir, on peut supprimer les éléments <h1>, <h2>, <h3>, etc. au profit de la nouvelle structure proposée par xHTML 2, structure qui fonctionne par imbrication de <h> et de<section> (n’utiliser qu’une seule structure me paraît plus simple, et cette nouvelle structure d’une part ne se limite pas à six niveaux de titre et d’autre part est clairement structurelle, alors que l’on pouvait penser en terme de présentation avec l’ancienne structure).

XML ?

HTML 5 n’est pas, on l’a vu, un dialecte XML. Cependant il existe x/HTML 5, qui se veut être une implémentation XML de HTML 5. Ah, on est sauvés alors ! Eh bien allons-y, commençons notre code comme tout document XML qui se respecte : par la déclaration XML.

<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>

Cette ligne de code veut tout simplement dire la prase suivante :

Hé, toi, l’agent utilisateur ! Oui, toi ! Ce document, là, tu vas me l’interpréter selon la syntaxe XML, dans sa version 1.0. Et tant que j’y suis, le texte est en Unicode (UTF-8).

À noter que dans votre cas, l’agent utilisateur sera certainement votre navigateur…

Voilà, on rajoute un peu de x/HTML 5, pour obtenir le code suivant :

<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<!DOCTYPE html>
<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr">
    <head>
        <title>Mon super code x/HTML 5</title>
    </head>
    <body>
        <p>Super, je code en x/HTML 5 !</p>
    </body>
</html>

On envoie le tout à Unicorn, le service de validation du W3C, pour vérification. Pour info, le W3C a créé XML, donc on peut supposer qu’un code XML correctement rédigé devrait passer. Il y a quelques mois ça ne passait pas, mais d’une part Unicorn était en test (avant, le W3C utilisait d’autres services similaires) et d’autre part les travaux sur HTML 5 (qui n’est, je le rappelle, toujours pas finalisé) étaient moins avancés. Le test est concluant puisque Unicorn nous dit ça :

This Page Is Valid HTML5!

Traduction : « T’es un bon garçon, ton code est correct ».

Maintenant, le W3C étant un organisme indépendant et pour diverses raisons concernant le doctype (voir partie suivante), nous pouvons douter que notre navigateur lira correctement ce code. Comme je suis un garçon retors, on ne va pas se contenter d’afficher ça sous différents navigateurs : on va plutôt faire appel à un autre service de validation. Mais pas n’importe lequel : validator.nu, le service de validation du WHAT Working Group (un groupe de pression travail fondé et soutenu par différents éditeurs de navigateurs ou acteurs du « cloud computing » (expression barbare qu’il convient de traduire par « tu donnes toutes tes données, on les revend à des publicitaires, des entreprises douteuses et des états à tendance dictatoriale (surtout si vous y habitez), et tu dis adieu à ta vie privée »), c’est l’initiateur de HTML 5). Là, le test nous donne ceci :

Error: Saw <?. Probable cause: Attempt to use an XML processing instruction in HTML. (XML processing instructions are not supported in HTML.)

Traduction : « Toi, t’as confondu x/HTML 5 avec un dialecte XML. Faudrait pas trop en demander mon garçon ! »

Warning: Comments seen before doctype. Internet Explorer will go into the quirks mode.

Ah. Je savais pas que le rôle d’un service de validation était de nous demander de garder nos mauvaises pratiques pour encourager les navigateurs indignes de ce nom dans leurs erreurs… Je prends note.

Error: When the attribute xml:lang in no namespace is specified, the element must also have the attribute lang present with the same value.

Je confirme, ne pas confondre x/HTML 5 avec un dialecte XML, c’est juste de la poudre aux yeux pour faire croire qu’on écoute un peu le W3C. Note à moi-même : le W3C est mort, WHAT Working Group l’a remplacé.

Là, la solution est très simple : utiliser un vrai dialecte XML, ou ne pas prétendre faire du XML. Un peu d’honnêteté, quoi… Dans mon cas, ça sera très simple : je ne veux pas (plus) utiliser HTML 5.

Doctype ?

Quand je codais encore en HTML 4, je n’utilisais pas de doctype. Ça marchait tout aussi bien (vu que le non respect des standard était à l’époque la norme sur les navigateurs) et j’avais pas à me prendre la tête. Quand je suis passé au xHTML, je trouvais que c’était compliqué, mais c’était nécessaire d’avoir un doctype, et le bon. Donc je copiais-collais le doctype que me conseillais le service de validation xHTML du W3C. Pour info, un doctype en xHTML, ça ressemble à ça :

<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.1//EN"
    "http://www.w3.org/TR/xhtml11/DTD/xhtml11.dtd">

Puis est arrivé HTML 5 et son doctype simplifié, qui ressemble à ça :

<!DOCTYPE html>

Sur le coup, j’étais super content : enfin un doctype que je pouvais retenir ! Et puis je me suis demandé à quoi servait le doctype, et pourquoi il était si compliqué… Et quand je suis tombé sur le doctype du xHTML 2, ressemblant fortement à ceux des xHTML 1.0 puis 1.1, j’ai décidé de le décortiquer.

<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 2.0//EN"
    "http://www.w3.org/MarkUp/DTD/xhtml2.dtd">

Nous avons donc :

À savoir, les déclarations de type de document (DTD) ont été créées pour SGML, l’ancêtre de XML. Un autre outil a été développé pour XML : les schémas XML, plus complexes, mais plus puissants. En revanche, pour en appeler un, il suffit d’employer un espace de nom au sein de l’élément racine du document, comme ceci :

<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"
    xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance"
    xsi:schemaLocation="http://www.w3.org/1999/xhtml
    http://www.w3.org/MarkUp/SCHEMA/xhtml2.xsd"
    xml:lang="fr">

J’ai mis ici une balise d’ouverture de l’élément racine de xHTML 2, avec un espace de nom (xmlns) principal renvoyant vers le schéma XML du xHTML et un espace de nom secondaire que j’ai nommé « xsi » et renvoyant vers le schéma XML de XMLSchema-instance. L’utilité de ce dernier est de préciser exactement l’emplacement du schéma XML, puisque xHTML 2 n’étant pas finalisé son schéma n’est pas celui par défaut pour xHTML. J’ai donc précisé l’emplacement du schéma grâce à l’attribut schemaLocation placé dans l’espace de nom « xsi », puis j’ai spécifié la langue de mon document (l’espace de nom « xml » est implicite et existe dans tout document XML, il n’y a donc pas besoin de le déclarer).

Les schémas XML peuvent aussi bien être une alternative à la DTD qu’en être complémentaire, cela dépendra du dialecte employé.
Petit détail pour les plus curieux, une DTD utilisera une syntaxe spécifique aux DTD, alors qu’un schéma XML est… un dialecte XML !

Mais en HTML 5, point de schéma. On en trouve un tout petit en x/HTML 5, mais qui ne fait qu’adapter deux trois détails pour la syntaxe XML (oui, je suis de mauvaise foi, et j’assume). Donc le tout est dans le doctype.

Ah oui, mais t’avais pas dit que le doctype de HTML 5 il ressemblait à ça ?

<!DOCTYPE html>

Gagné ! On a strictement aucune information sur l’emplacement de la DTD, absolument rien, si ce n’est son nom !

Petit rappel historique maintenant : si la dernière décennie a vu le respect des standards se généraliser sur le web (essentiellement grâce à la rigueur de la syntaxe XML et aux efforts de la fondation Mozilla), ça n’était pas le cas des années 90, qui ont connu ce qu’on a appelé par la suite la « guerre des navigateurs ». Et cette guerre n’avait rien d’épique : les éditeurs de navigateurs, visant clairement le monopole, se battaient à coup d’éléments non standards spécifiques à leurs navigateurs. Les plus anciens se souviendront sans doute de cette balise que je n’ose nommer qui fait clignoter du texte (bon goût s’abstenir, mais il faut croire qu’en cette décennie-là bien peu étaient ceux à avoir du goût… si vous voyez certains des sites que j’ai développé à l’époque !), spécifique à IE… Mais il y en avait d’autres, des balises spécifiques à Netscape, à Mosaic, à IE… Et tout ça était rendu possible par l’absence de DTD unique dont l’emplacement est clairement spécifié.

Vous voyez un peu l’idée ? On n’a plus d’appel à une DTD, juste un doctype fantoche… Vous voulez revenir à l’époque des balises spécifiques ? À l’époque où l’on code des sites accessibles pour 100 % des visiteurs potentiels, vous voulez vous retrouver avec des sites faits exprès pour tel navigateur couvrant 50 % de vos visiteurs potentiels tout au plus (ne pas se fier aux parts de marchés, qui ne prennent en compte que les navigateurs « ordinaires », et non les navigateurs spécifiques à tel ou tel handicap) ? Personnellement, mon choix est fait, et c’est clairement non.

Et j’entends déjà ceux qui me dirons qu’on a pas forcément besoin qu’un site soit accessible à tous, à quoi je répondrai que si : il n’y a pas de raison pour qu’un handicapé, en plus de son handicap, doive subir que l’on ne l’ignorât. Et ce sont souvent les premiers oubliés quand on ne pense pas un code en terme d’accessibilité.

Pour finir sur ce point, l’absence de DTD unique pose déjà problème : les services de validation ont pour rôle de dire si l’on respecte ou non les spécifications du langage ou dialecte employé. Pour ce faire, ils s’appuient sur les DTD et les schémas XML. Quand ces derniers sont absents, ils se doivent de faire de la rétro-ingénieurie. Le résultat est donc forcément imparfait. C’est pour cela que dans la partie précédente on ne s’était pas contentés d’un seul service de validation pour vérifier la conformité du code.

Avenir ?

Nous venons donc de voir que HTML 5, présenté comme l’avenir du web, revient sur de très nombreuses avancées, comme la simplification du langage, XML et son énorme potentiel, la mise en conformité avec une DTD unique permettant de simplifier le travail des développeurs, etc.
D’ailleurs, si l’on revient sur ce dernier point, la simplification du code aurait permis un accès pour tous à la programmation, ce qui consisterait tout de même à une révolution au moins aussi majeure que la popularisation de l’accès à Internet, qui donnait à tous la possibilité de publier ! Je pense donc sincèrement que les professionnels du « cloud computing » et les éditeurs de navigateurs ont sauté sur l’occasion pour pérenniser leur statut d’experts, un peu comme Microsoft, qui il n’y a pas si longtemps traitait le Logiciel Libre de « cancer »… Après tout, il ne faut pas oublier que le code est leur gagne-pain, et s’ils ne sont pas forcément malhonnêtes, loin de là, ils ne voient pas forcément d’un bon œil que M. Tout-le-monde puisse se mettre à coder.

Mais revenons-en à notre propos : HTML 5 revenant sur de nombreuses avancées. HTML 5 revient également sur un point cher à de très nombreux développeurs : le concept de séparation entre le contenu et la présentation. Ce concept, à première vue un peu abstrait, est en fait très simple : lorsque l’on rédige une page on se concentre sur le sens de ce que l’on code, sans se préoccuper de l’apparence que notre contenu aura. Cela permet entre autre de pouvoir modifier l’apparence sans modifier le contenu, d’avoir plusieurs contenus avec la même présentation (sans la re-coder intégralement) ou, lorsque l’on veut modifier l’apparence de plusieurs contenus ayant la même apparence, de ne la modifier qu’une fois et pas autant de fois que le nombre de contenus. En bref, c’est extrêmement pratique.

Comment revenir sur ce point, après tout les gens peuvent continuer d’utiliser CSS pour leur présentation ?

Eh bien c’est assez insidieux : on reprend les éléments de HTML 4 conçus pour la présentation (et qui avaient disparus avec xHTML 1.0), et on les présente sous un nouveau jour, en leur prétendant une valeur sémantique.

Je vais ici prendre l’exemple de l’un de ces éléments, <i>, mais l’idée est la même pour <b>, <small> ou encore <font> (oui, <font> !).

En HTML 4, un texte placé entre <i> et </i> était affiché en italique. En HTML 5, voici ce que le W3C nous dit :

The i element now represents a span of text in an alternate voice or mood, or otherwise offset from the normal prose in a manner indicating a different quality of text, such as a taxonomic designation, a technical term, an idiomatic phrase from another language, a thought, or a ship name in Western texts.

Ce que xhtml.com traduit par :

L’élément i sert à identifier du texte que l’on peut prononcer d’une voix ou d’un ton différent, ou du texte qui est de quelque façon que ce soit distinct du texte ordinaire, tels une désignation taxonomique, un terme technique, une expression idiomatique tirée d’une autre langue, une pensée, le nom d’un navire, ou du texte dont la présentation typographique est composée de lettres italiques.

Analysons maintenant.

Ce sont donc certes un ensemble de choses que l’on aurait tendance à écrire en italique, mais l’italique n’est pas obligatoire, c’est seulement une façon comme une autre d’exprimer l’emphase. Merci de ne pas confondre sens et présentation habituelle de tel ou tel sens.

Mais, mais… Pourquoi revenir sur ce concept, alors qu’il semblait si pratique ?

Eh bien c’est un mystère… Je ne m’explique vraiment pas ça, d’autant plus que la séparation entre contenu et présentation peut sembler à première vue compliquée, et donc rebuter, et donc renforcer le statut d’experts des auteurs de ce langage…
L’explication officielle c’est de permettre la rétro-compatibilité avec HTML 4, mais d’une part la rétro-compatibilité ne serait réelle que si les définitions des éléments étaient inchangées, ça n’est pas le cas, et d’autre part c’est aux agents utilisateurs, et non aux spécifications elles-même, d’assurer la rétro-compatibilité, par exemple en interprétant plusieurs spécifications.

W3C ?

Il y a encore deux ou trois ans, le W3C travaillait sur xHTML 2, contre l’avis des éditeurs de navigateurs qui trouvaient le changement trop grand. Des critiques ont également été formulées à l’encontre du processus de développement de xHTML 2 qui était, et j’approuve, bien trop fermé. Seulement, là où le changement m’enthousiasmait (voire me semblait insuffisant) et où une ouverture du processus de développement m’aurait suffit, Apple Inc, la fondation Mozilla et Opera Software ASA. ont préféré créer un groupe de travail informel (le WHAT Working Group n’a pas d’existence juridique) et développer une nouvelle technologie complètement timorée et rétrograde. Chacun sa méthode.

Par la suite, le W3C a cédé aux pressions du WHAT Working Group — ou plutôt de ses membres (je rappelle et insiste : ce groupe n’a pas d’existence juridique) — et a créé un groupe de travail interne pour participer au développement de HTML 5. Puis le W3C a cessé le développement de xHTML 2. Un regroupement d’éditeurs de navigateurs — vite rejoint par d’autres éditeurs de navigateurs et par des acteurs du « cloud computing » — venait de court-circuiter le vénérable W3C.

Une idée a commencé à germer en moi il y a quelques mois. Il existe un autre groupe, informel, sans existence juridique, qui a de l’importance sur Internet. Ce dernier ne se contente pas du web, mais l’englobe. Ce dernier est entre autres responsable de protocoles allant de IP (pour internet protocol, c’est ce qui permet d’identifier une machine connectée à Internet) à XMPP (pour extensible messaging and presence protocol, un protocole permettant entre autres de faire de la messagerie instantanée, de gérer un micro-blog…) en passant par oAuth (un protocole permettant une connexion sécurisée à tel ou tel service). Bref, ce dernier pourrait parfaitement prendre en charge ce qui ne va plus chez le W3C. Ce dernier, c’est l’IETF. Cependant, ça n’aura aucun impact si je suis seul à leur réclamer l’ouverture d’un groupe de travail pour développer xHTML 2 (et je n’ai ni le temps ni les compétences pour développer moi-même la spécification et un agent utilisateur l’interprétant…).
Du coup, je sens que ça va rester à l’état de vœu pieu…

En attendant, je peux toujours continuer à utiliser xHTML 1.1, et je ne m’en priverai pas.


Pour aller plus loin…

Vous pouvez trouver mes sources ainsi que quelques ressources supplémentaires dans la liste qui suit :

Voilà ! J’en profite pour remercier Ti-Pierre de m’avoir proposer d’écrire cet article, ainsi que Poupi et Dhoko qui m’ont inspirés – grâce aux débats que j’ai déjà eu avec eux sur le sujet.

Publié le 30.12.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Sursaut de la raison

Comme vous, mes amis, j’ai une boîte aux lettres numérique. Comme vous, j’y reçoit pléthore de courriers indésirés et indésirable. Mais contrairement à certains d’entre-vous, mon filtre antispam fonctionne à merveille. « Quel bonheur ce doit-être ! », entends-je déjà… Pourtant, j’ai un plaisir coupable. Je vais régulièrement jeter un œil dans ma spambox.
Au départ, ce n’était que pour vérifier qu’aucun message ordinaire ne soit classé comme indésirable par mon filtre, mais je n’ai pas ce souci. Je me suis en revanche laissé prendre au plaisir malsain de chercher quelque pépite vantant les mérites de telle ou telle méthode d’élargissement de l’organe reproductif, ou encore me demandant avec maintes fautes d’orthographes si je ne voudrais pas donner mes identifiants bancaires, mot de passe compris (sinon ce ne serait pas drôle), au plus complet inconnu… C’est d’autant plus plaisant que ces messages ne sont plus dans ma boîte de réception et du coup ne me sont plus imposés.

Ainsi, j’y ai fait un tour ce matin. Ce que j’y trouvai dépassa toute mes espérances : l’auteur du courriel que je lu se proposait de me convertir à la foi chrétienne. Pour une fois, pas de faute d’orthographe, pas de sous à donner, et en prime mon interlocuteur se payait le luxe de l’humour ! Seul le style impersonnel et la langue anglaise rappelaient qu’il s’agissait là d’une bouteille à la mer et non d’un message qui me soit adressé personnellement. Du bel ouvrage, vous pouvez me croire. C’est dans ce message que j’ai trouvé la pépite qui suit, que je vous ai traduit pour l’occasion.

L’athéisme, cette croyance selon laquelle rien n’est arrivé à rien, puis soudain ce rien a explosé sans raison pour devenir tout, puis qu’une partie de ce tout s’est réorganisée sans raison pour donner des dinosaures […]

Magnifique, n’est-ce pas ?

En prime d’être très amusante, cette « définition » a le mérite de nous rappeler ce que devrait nous dicter notre bon sens, à savoir que la croyance n’est pas l’apanage des théistes. En effet, il est tout aussi irrationnel de croire sans raison en l’absence d’une entité que de croire sans raison en son existence. Un tel aveuglement nous est préjudiciable parce qu’il nous subordonne à la foi sans nous laisser faire usage de notre logique.

Ce n’est pas tout : s’il n’y avait que cela, eh bien tant pis… Mais non seulement nos croyances nous sont préjudiciables, elles peuvent également l’être pour notre entourage. Oh, je ne vais pas vous ressortir ce sempiternel refrain des croisades et autres « guerres saintes » : je ne connais pas un seul texte sacré qui dise « entretuez-vous les uns les autres ». Mais les croyances ne sont pas que religieuses, et l’un des domaines où la croyance s’exprime le plus est la politique.

Ainsi en va-t-il des partisans qui ne supportent pas l’idée que l’on puisse ne serait-ce que penser que leur parti ou homme providentiel se trompât sur tel point de détail ou n’ai pas suffisamment réfléchit à tel aspect secondaire d’une question annexe à leur programme… alors quand un imprudent ose dire d’à peu près tous les partis ou hommes providentiels se trompent, voire nous trompent, sur toute la ligne, je vous laisse imaginer ce que ce pauvre individu va déguster.

Que dire de la croyance même en un homme providentiel alors que ce n’est après tout qu’un homme, et que donc il ne peut faire de miracle ? que ce qu’il donne, il est bien obligé de le prendre quelque-part et qu’il sera indéniablement tenté de se servir au passage ? Frédéric Bastiat nous disait de l’état que c’est « la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre au dépens de tout le monde », démontrant ainsi que la croyance étatiste, en plus de nuire à ceux qui y croient, nuisent également à ceux qu’y n’y croient pas.

Bref, les croyances sont multiples et pas forcément là où l’on les attend le plus. Elles sont utiles, en le sens qu’elles nous inspirent, mais se doivent d’être questionnées et mises à l’examen de la raison et de l’empirisme. Celles qui n’y survivent pas n’ont plus raison d’être autre qu’un folklore amusant mais en lesquelles les gens ne se reconnaissent plus.

Publié le 29.12.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Un Web minimaliste

Ce qui suit n’est pas un article de ma plume, mais la traduction 1 de « minimal web », de Leo Babauta. Ma capacité de traduction étant ce qu’elle est, je ne peux qu’inviter les anglophones à lire l’article original. Pour les autres, veuillez me pardonner si ce qui suit semble maladroit…


Un site dont le but principal est d’avoir des gens qui en lisent le contenu servirait au mieux ses lecteurs avec presque rien de plus que le nécessaire pour l’expérience de lecture.

Dépouillez un site de toute distraction, bidules, gimmicks, promotions, réclame, outils de partage… et ce que vous avez n’est que pure expérience de lecture.

Un site minimaliste. Parfait pour les lecteurs, ce qui est parfait pour l’écrivain. Pas si parfait pour les publicitaires, c’est possible, mais nous ne créons pas des sites pour eux. Nous créons des sites pour nous.

Qu’est-ce qui est nécessaire pour une pure et parfaite expérience de lecture ?

  1. le texte d’un article, en incluant le titre ;
  2. une fonte lisible et bien proportionnée ;
  3. une largeur de texte optimale pour la lecture ;
  4. peut-être le nom du site pour donner un contexte et une navigation minimale au cas où le lecteur voudrait trouver d’autres articles.

Rien d’autre.

Voici ce qu’un site minimaliste devrait laisser de côté :

En outre, un site minimaliste pourrait aussi compter :

Trouve-t-on des exemples de ceci sur le web ? Bien sûr, il y en a plein. Mes sites, mnmlist.com, Zen Habits et leobabauta.com, en sont trois exemples, mais il y en a de nombreux autres. Les récents réseaux sociaux svbtle et medium [me] viennent à l’esprit. Sam Stephenson n’a publié que quelques articles, mais ils ont l’air grandiose.

Pourquoi minimaliste ?

Les blogueurs et créateurs de sites sont tellement pris par les choses qu’ils perdent de vue ce qu’il y a de plus important : créer une expérience géniale pour le lecteur. La personne qui vient jusqu’à votre site n’est pas un client, un potentiel inscrit à votre liste de diffusion, un consommateur de publicités, une personne qui veut être matraquée de réclame, un acheteur de vos produits affiliés, un abonné sur Twitter ou Facebook… c’est une personne qui veut simplement retirer quelque information ou divertissement de ce que vous avez écrit.

Cette personne (que j’appelle affectueusement « mon cher lecteur » mais, vraiment, c’est une personne) veut seulement lire ce que vous avez à lui offrir et, peut-être, voudra à ce moment lire davantage ou même s’abonner. Toutes les autres choses que vous mettriez sur votre site ne sont pas pour le lecteur.

Quand vous créez une incroyable expérience de lecture, le lecteur l’appréciera. Le lecteur adorera votre magnifique (je l’espère) contenu et ensuite décidera éventuellement d’en faire l’objet d’un marque-page ou d’un courriel, de le partager, de s’abonner, etc. Mais sans l’expérience de lecture, le reste n’adviendra pas.

Tout le reste est distraction. Cela distrait de l’expérience. Bien sûr, cela vous aidera à atteindre vos objectifs en tant qu’écrivain ou créateur de site, mais cela n’aidera pas le lecteur à atteindre les siens. Donc si vous distrayez pour atteindre vos objectifs, quel message envoyez-vous ? Que vos objectifs sont plus importants que ceux de la personne qui a gracieusement consenti à venir jusqu’à votre site et vous a fait cadeau de son attention.

Mais que deviennent… ?

Les commentaires : Dans la plupart des cas, les commentaires distraient de l’expérience de lecture. Ils ne sont pas nécessaires à la lecture. Une bonne conversation à propos de l’article peut se poursuivre ailleurs, sur Twitter, Facebook ou les blogs d’autres personnes, s’ils trouvent qu’il mérite qu’on en parle. Pendant quelques années, j’ai eu des commentaires sur mon site, et ils n’étaient pas ce qu’il y avait de pire, mais je suis venu à la conclusion qu’ils sont superflus.

Les abonnements : Ne trouvez-vous pas que les popups, les grands boutons d’abonnements et autres choses qui demandent au lecteur de s’inscrire à votre liste de diffusion permettent de bien meilleurs taux de conversions ? C’est sûr que, à court terme, vos compteurs augmenteront. Mais ces compteurs sont sans importance. Bien plus important : Combien avez-vous délecté le lecteur ? Combien de lecteurs avez-vous perdu parce que vous leur avez manqué de respect avec un popup ou en hurlant dans la barre latérale pour leur demander de s’abonner ? Quel crédit avez-vous perdu ? Qui avez-vous aidé avec ce popup ? Essayez de mesurer cela avec vos statistiques.

Le partage : Avez-vous besoin de boutons de partage pour réussir sur les médias sociaux et avoir un million de followers ? Non, et de toute façon ce n’est pas très important. J’ai réussi en majeure partie sans boutons de partage (j’en ai eu un temps mais les ai enlevé) parce que ce sur quoi je veux me concentrer est ce que je pense que le lecteur veut le plus — l’article. S’ils veulent partager, ils savent comment le faire. Et pour ceux qui ne se préoccupent que de l’article, et non de le partager, avoir un million de boutons de partages sous les yeux ne fait que ruiner leur expérience de lecture.

Les statistiques : Comment savoir si mon audience croît sans statistiques ? On ne peut pas vraiment savoir et, honnêtement, ça ne compte pas autant que ce que les gens pensent. J’ai suivi un temps les statistiques de mon blog et quand vous suivez quelque-chose ainsi, ça devient votre monde. Vous vous inquiétez tant de votre audience que vous en venez à faire des choses uniquement pour l’accroître. C’est folie ; le nombre ne compte pas tant que cela. Ce qui compte est d’aider vos lecteurs, les délecter, changer leurs vies. Vous ne faites pas ces choses en vous préoccupant d’une audience, vous le faites en vous préoccupant de vos lecteurs. Et quand vous faites cela, l’audience devient le produit du génie.

L’argent : Je suis un fervent croyant en le fait qu’il faut vivre de ce que l’on aime, mais cela fait-il vraiment du bien de forcer vos lecteurs à regarder d’affreuses pubs ou à voir un message « sponsorisé par » dans leur boîte de réception pour que vous ayez quelques sous ? Je l’ai fait un temps, et cela m’a pesé parce que personnellement je déteste la réclame. C’est une gêne quotidienne que l’on supporte pour avoir ce que l’on veut (regarder les nouvelles, s’amuser, prendre le bus, lire de bons articles) mais pourquoi faire subir cette gêne à vos lecteurs ? Vous pouvez gager de l’argent en tant qu’écrivain ou créateur de site sans pubs, sans être un négociant visqueux. Construisez simplement une audience en vous montrant utile et fiable, puis aider-la avec des livres, des cours, des logiciels, un service ou qu’importe ce que vous pouvez créer qui les aide plus intensément. Faire de l’argent en aidant les gens ? Maintenant cela fait du bien.


  1. L’article original est dans le domaine commun et je n’ai pas envie de réclamer des droits pour le travail de traduction. Faites-en donc ce que vous voudrez. 

Publié le 27.12.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Paysage urbain en état policier

Comme je n’habite qu’un tout petit logement, je suis souvent hors de chez moi. Je me retrouve donc à déambuler en ville après les cours, entre deux séances de cinéma ou avant de me rentrer…
C’est ainsi qu’avant-hier soir, alors que je me rendais en centre-ville par le métro, je fus témoin d’une scène pour le moins dérangeante. Laissez-moi vous la conter.

Comme tout lillois pourra le confirmer, le taux de chance de ne pas croiser de policier ou de militaire en gare de Lille Flandre est quasi nul. Ils y sont nombreux, très nombreux, et en permanence. Il n’est d’ailleurs pas rare d’en voir un petit attroupement interpeler tel ou tel individu, au hasard ou presque 1. Malgré cela, celui que je vis hier dans le hall de la gare avait quelque chose de surréel. Imaginez plutôt : deux policiers tentant de maîtriser un homme qui se débat en clamant n’avoir « rien fait », quatre militaires, toutes armes dehors près à intervenir au cas improbable ou l’interpelé arrivait à s’échapper de l’emprise de leurs collègues et trois autres policiers intimant aux badauds, dont votre serviteur, de passer leur chemin.
Je réagis, somme toute assez lâchement, en obtempérant devant le comportement de ces brutes. J’allégeai même ma conscience de ce souvenir.

Bien entendu, certains me diront que j’avais raison d’agir ainsi, que ce n’est pas pour rien qu’un individu se fait interpeler par une telle troupe… Je leur rappellerai alors ce principe de droit élémentaire : nul n’est coupable jusqu’à preuve du contraire. Neuf hommes armés pour interpeler quelqu’un que l’on doit croire innocent, cela me paraît trop.
Las, nous sommes en France… Circulez, il n’y a rien à voir.


  1. Au délit de faciès près. 

Publié le 21.12.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Exhibitionnisme

Hier soir, alors que j’effectuai ma veille, l’on frappa à la porte de ma chambre. C’était Gaël, mon voisin de palier, qui venait m’offrir un retour quant à mes écrits sur Na. Il avait, dit-il, apprécié deux articles récents : Un peu de cohérence, que diable ! et Routine policière. Davantage tranches de vies qu’articles « de fond », ces deux articles se distinguent de leurs pairs en donnant un aspect plus personnel à ce journal.
Ce retour m’interpela pour deux raison. D’une part, je considère le premier de ces deux articles comme passablement raté : l’écriture me semble maladroite, le texte me donne l’impression de casser du sucre sur le dos de mes parents et, surtout, cette impression n’est pas contrée par un sujet qui me tienne particulièrement à cœur. En bref, un arrière goût amer s’est emparé de moi après la rédaction et je n’ai publié qu’après moult hésitations. D’autre part, ces deux articles m’ont amenés à me questionner quant à leur aspect « 3615 ma vie ».

En effet, j’ai toujours eu en horreur cet exhibitionnisme bien trop fréquent et outrancier qui a valu tant de reproches au format du journal en ligne. La question, non résolue, que je me pose est la suivante : où passe-t-on du journal extime 1 au narcissisme ?
Je ne vais pas vous dire que cette question me hante — ce ne serait que mensonge — mais elle m’inquiète, au sens propre : elle me fait sortir de ma quiétude. Alors quoi, si cela donne une âme à mon journal, devrais-je point m’y abandonner ? Non pas, car ce serait en oublier l’ADN : j’écris ce journal parce que Twitter ne me suffit pas pour développer une idée complexe…

Dit autrement, ce journal se veut un instantané de ma pensée, non un rapport d’activité du quotidien. À la condition qu’elle se justifie par l’illustration d’une idée, je pourrais donc m’adonner de nouveau à l’exhibition de ma vie. Mais est-ce là la seule limite à ne pas dépasser ? Que faire d’une saine réserve, d’une saine pudeur quand l’on parle de soi publiquement ? D’autres blogueurs me rappelleront à juste titre que le blogging est un loisir comme un autre, et je les approuverai, mais jusqu’où aller ?

Dans un précédent article, je rappelai l’importance de la relativité des échelles de valeurs. De ce fait, il va de soi que la limite que chacun se donne est purement subjective, un peu comme chacun possède un jugement subtilement varié quant à la nudité partielle ou totale. Ceci m’ennuie, car cela implique que moi seul pourrait répondre pour moi à cette question 2. Autant dire que je n’ai pas fini de m’interroger…


  1. Voir pour cela mon incipit, dont l’exhibitionnisme est évidemment plus facile à assumer. 

  2. C’est peut-être là le plus gros frein à l’autonomie individuelle : il faut réfléchir. Mais que la vie serait ennuyeuse si tout était aussi facile que nous le voulions ! 

Publié le 04.12.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Ahh, my precious Anarchy…

C’est sur ces mots que V termine son monologue au cours duquel il commet l’attentat contre la statue de Madame Justice 1. Voici un autre mot du même personnage portant sur ce qu’est l’anarchie :

Anarchie veut dire « sans maître », pas « sans ordre ». Avec l’anarchie vient une ère d’Ordnung, d’ordre vrai, qui ne peut être que volontaire. L’ordre, s’il est imposé, engendre le mécontentement, père du désordre, parent de la guillotine. Les sociétés autoritaires sont comme le patinage artistique : complexes, d’une précision mécanique parfaite, et par dessus tout précaires. Sous une fine couche de civilisation, le chaos guette… Lorsqu’elle sentira le chaos la talonner, l’autorité ourdira les plus viles intrigues pour préserver un semblant d’ordre… Mais un ordre sans justice, sans amour et sans liberté, ce qui ne pourra ralentir longtemps la descente de leur monde aux enfers.

Ainsi, l’anarchie n’est pas une « acratie » : elle n’est pas absence de gouvernement (α-κρατος) mais absence de commandement (αν-αρχη) 2 et, par extension, de coercition. Vous pouvez dès lors ajouter Qu’est-ce que l’anarchisme ?, de Cédric Coutron, à vos lectures indispensables 3. En voici quelque extrait, tout juste de quoi vous titiller l’esprit…

Le point de départ de l’anarchisme, c’est le refus de toute autorité illégitime. Pour comprendre ce refus de l’autorité, il faut avoir en tête que l’anarchisme s’inscrit dans un mouvement de valorisation de l’autonomie personnelle, l’autonomie étant cette capacité de se donner à soi-même ses propres lois.


  1. Alan Moore (scénario) & David Lloyd (dessin), V for Vendetta, avril 1995, DC Comics, disponible en français : V pour Vendetta, janvier 1999, Delcourt. 

  2. Alain Rey & coll, Dictionnaire historique de la langue française, juillet 2010, Dictionnaires Le Robert. 

  3. Notez cependant que la dernière partie de cet article, « Esquisses de la société anarchiste », se place dans une optique propre au vingtième siècle collectiviste et ignore la troisième révolution industrielle en cours, qui voit poindre un artisanat high-tech. L’anarchisme que je prône est profondément individualiste et ne saurait être confondu avec un quelconque anarchosyndicalisme. 

Publié le 28.11.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Pour en finir avec l'anti-individualisme

Souvent, alors que j’avance une idée libérale, l’on me taxe d’individualiste, comme si cette assertion était une insulte. Je m’insurge, et il se trouve que je ne suis ni le seul, ni le premier à le faire. Lisez plutôt ce qu’en dit Hayek :

Nous ne possédons […] pas d’échelle complète des valeurs. Bien plus, aucun esprit ne pourrait embrasser l’infinie variété des besoins divers d’individus divers qui se disputent les ressources disponibles et attachent une importance déterminée à chacune d’entre elles. Du point de vue de notre problème il est de peu d’importance que les fins auxquelles un individu s’attache embrassent seulement ses propres besoins individuels, ou qu’elles comprennent les besoins de ses semblables les plus proches ou même plus éloignés. Peu importe qu’il soit égoïste ou altruïste au sens ordinaire de ces termes. Le point important est qu’un homme ne peut embrasser plus qu’un terrain limité, ne peut connaître que l’urgence d’un nombre limité de besoins. […]
C’est là le fait fondamental sur lequel repose toute la philosophie de l’individualisme. Cette philosophie ne part pas, comme on le prétend souvent, du principe que l’homme est égoïste ou devrait l’être. Elle part simplement du fait incontestable que les limites de notre pouvoir d’imagination ne permettent pas d’inclure dans notre échelle de valeurs plus d’un secteur de besoins de la société toute entière et que puisque, au sens strict, les échelles de valeurs ne peuvent exister que dans l’esprit des individus, il n’y a d’échelles de valeurs que partielles, échelles inévitablement diverses et souvent incompatibles. De ce fait l’individualiste conclut qu’il faut laisser l’individu, à l’intérieur de limites déterminées, libre de se conformer à ses propres valeurs plutôt qu’à celles d’autrui, que dans ce domaine les fins de l’individu doivent être toutes puissantes et échapper à la dictature d’autrui. Reconnaître l’individu comme juge en dernier ressort de ses propres fins, croire que dans la mesure du possible ses propre opinions doivent gouverner ses actes, telle est l’essence de l’individualisme 1.


  1. Friedrich August von Hayek, The Road to Serfdom, 1944, disponible en français : La Route de la servitude, septembre 2011, PUF (extrait issu de la page 49). 

Publié le 27.11.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Souvenirs d'un étranger devenu apatride

Stefan Zweig, juif autrichien né en fin de XIXe siècle, relate dans l’extrait du Monde d’hier que voici l’un des changements importants de ce monde. Attention : ouvrage d’intérêt universel à mettre entre toutes les mains 1 !

[…] j’étais forcé de me souvenir sans cesse de ce que m’avait dit des années plus tôt un exilé russe : « Autrefois, l’homme n’avait qu’un corps et une âme. Aujourd’hui, il lui faut en plus un passeport, sinon il n’est pas considéré comme un homme. »
Et de fait, rien peut-être ne rend plus sensible le formidable recul qu’a subi le monde depuis la Première Guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et, de façon générale, à leurs droits. Avant 1914, la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu’il lui plaisait. Il n’y avait point de permissions, point d’autorisations, et je m’amuse toujours de l’étonnement des jeunes, quand je leur raconte qu’avant 1914 je voyageais en Inde et en Amérique sans posséder de passeport, sans même en avoir jamais vu un. On montait dans le train, on en descendait sans rien demander, sans qu’on vous demandât rien, on n’avait pas à remplir une seule de ces mille formules et déclarations qui sont aujourd’hui exigées. Il n’y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesure tracassières, ces mêmes frontières qui, avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie, sont transformées en un système d’obstacles ne représentaient rien que des lignes symboliques qu’on traversait avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich. […]
Tout cela paraît de petites choses sans importance. Et à première vue il peut sembler mesquin de ma part de les mentionner. Mais avec toutes ces absurdes « petites choses sans importance », notre génération a perdu absurdement et sans retour un temps précieux : quand je fais le compte de tous les formulaires que j’ai remplis ces dernières années, des déclarations à l’occasion de chaque voyage, déclarations d’impôts, de devise, passages de frontières, permis de séjour, autorisation de quitter le pays, annonces d’arrivée et de départ, puis des heures que j’ai passées dans les salles d’attente des consulats et des administrations, des fonctionnaires que j’ai eu en face de moi, aimables ou désagréables, ennuyés ou surmenés, des fouilles et des interrogatoires qu’on m’a fait subir aux frontières, quand je fais le compte de tout cela, je mesure tout ce qui s’est perdu de dignité humaine dans ce siècle que, dans les rêves de notre jeunesse pleine de foi, nous voyions comme celui de la liberté, comme l’ère prochaine du cosmopolitisme.


  1. Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, publié à Stockholm en 1942 peu après le suicide de l’auteur, disponible en français : Le Monde d’hier : Souvenirs d’un européen, novembre 1996, Librairie Générale Française (extrait issu des pages 476 à 478). 

Publié le 23.11.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Routine policière

Ce soir, alors que je rentrai avec mon aîné du domicile parental où j’avais passé le week-end, des gendarmes nous ont arrêté sur la route, un peu avant que nous ne rejoignons l’autoroute. Tout automobiliste passant par là sait que c’est l’un de leurs lieux de prédilection, ce qui a pour corrolaire que toute personne dans l’illégalité évitera de passer par là. Mais non, ils continuent, même un dimanche soir, de s’attaquer à d’honnêtes citoyens plutôt que de faire leur boulot 1.

Je ne signalerai pas qu’en cinq ans de sarkosysme je n’ai jamais subi cela 2, je sais bien qu’ils sélectionnent les citoyens à retarder au hasard. C’est comme un loto pour eux, ils espèrent trouver le jackpot : « Oui ! ce soir j’ai eu un parrain de la mafia et trois balles entre les yeux ! »…

Bref, pendant près d’une demi-heure, ils ont fouillé le véhicule, nous ont demandé d’ouvrir nos valises sur « ordonnance du procureur 3 ». J’étais fatigué et j’avais plus envie d’écourter la désagréable entrevue donc je n’ai pas demandé à voir cette fameuse ordonnance avant d’ouvrir mon sac 4. Mon frère, en revanche, s’est comporté comme le bon petit socialiste qu’il est. Vous l’auriez vu proposer spontanément tel ou tel papier, d’ouvrir son sac d’ordinateur, etc. alors que personne ne le lui avait demandé ! C’était ridicule et inquiétant à la fois. Évidemment, ce forcené a eveillé la curiosité des gendarmes qui ont fait venir un chien à la recherche de drogues… À la fin ils avaient l’air déçus de ne pas pouvoir profiter de ce que mon frère aurait consommé 5.

Ils ont fini par nous laisser reprendre la route et je ne cachai surtout pas mon agacement. Plus tard, sur la route, mon fanatique de frère m’a fait la morale parce que ces « braves gens » sont là pour ma sécurité. Eh bien qu’ils commencent par ne pas m’empêcher de circuler librement, et nous verrons si je souhaite de cette « sécurité » !


  1. Si tant est qu’il soit légitime, mais c’est là un tout autre débat. 

  2. Ah ben si, finalement ;) 

  3. Je suis à peu près certain que l’énnergumène aurait utilisé une majuscule pour ce mot tant elle mettait l’emphase dessus… J’ai préféré utiliser ici une graphie plus raisonable. 

  4. Je ne sais plus si la loi autorise de la réclamer ou si je vais trop au cinéma… je n’ai de toute façon pas très envie de fouiller Legifrance à cette heure tardive donc vous devrez chercher par vous même. 

  5. À moins que ce ne soit leur partie de loto, encore une fois perdue… 

Publié le 18.11.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Un peu de cohérence, que diable !

Hier soir, ma mère reprochait à mon père de toujours laisser ouverte la porte de la salle contenant la télévision familiale alors qu’il regardait ledit engin. Le bruit qu’occasionne l’outil d’abrutissement populaire la dérangeait dans sa lecture 1.
Ce soir, alors que mon père a quitté la table pour aller regarder le journal de France 2, ma mère me fait cette remarque :

Mais pourquoi ferme-t-il la porte ? J’aimerais entendre les titres…

À quoi lui répondis-je que peut-être souhaitai-je finir le repas en paix. Elle est allé finir son assiette devant le poste en fulminant et déclarant qu’elle ne pouvait plus faire ce qu’elle voulait chez elle. C’est amusant comme d’un coup le respect des autres qu’elle réclamait la veille au soir devient insignifiant quand ce n’est plus à son avantage…

Il me revient une toute autre conversation que j’eus avec mon père cet été. Un quelconque journal radiodiffusé parlait d’une affaire boursière. Mon père déclara alors :

C’est criminel, ces spéculateurs !

Mon père joue en bourse lui aussi…

Je concluerai donc cet article en citant Talleyrand 2 :

Je pardonne aux gens de n’être pas de mon avis, je ne leur pardonne pas de n’être pas du leur.


  1. Au passage, me dérangeait-il aussi dans mon travail mais je n’étais pas très bien placé pour me plaindre, assis que j’étais face au fautif téléviseur ;) 

  2. Eh oui, c’est un personnage haut en couleurs politiques. Il est même connu pour les avoir trahies les unes après les autres. On peut mieux faire en terme de cohérence, mais je pense que la citation reste valable ; ce n’est après tout pas le bonhomme qui m’intéresse ici.
    Pour les curieux, j’ai rencontré cette citation en en-tête du blog du KHannibal, au flux duquel je suis abonné. 

Publié le 17.11.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Quelles limites à l'intégration ?

L’ami Xavier tweetait ce midi quelque lien vers un article parlant d’une réforme helvète sur le sujet de l’intégration. Je ne suis pas citoyen helvétique et n’en connait pas les subtilités juridiques, aussi ne me prononcerait pas sur cette réforme, dont j’ignore à peu près tout. Non, le court article d’aujourd’hui — après une semaine de silence radio pour cause de congés et de flemme — aborde la question de l’intégration de nos chers immigrés.

Oh, que des gens aillent dans un pays et décident d’en adopter les mœurs n’a rien de gênant, pas plus que de décider de conserver ses propres mœurs. Mais il y a malheureusement encore en nos contrées des barbares qui considèrent que les étrangers nous seraient inférieurs, ou dangereux, ou ceci ou cela de néfaste par cela même qu’ils nous sont étrangers. Se pose alors la question suivante : que pouvons-nous faire pour aider ces étrangers à mieux s’intégrer, au sens premier d’une meilleur acceptation par leur nouvel entourage. Leur enseigner la langue du pays est un premier pas évident : quoi de mieux qu’une langue commune pour faciliter la communiquation ? L’on peut également tâcher de leur expliquer ce qui, dans leur région d’adoption, est perçu comme valeureux ou inversement gênant, voire choquant. Ainsi faut-il expliquer au chinois venant en France que cracher par terre ne se fait pas ici, comme il faut expliquer au français allant en Chine que l’on ne s’y mouche pas en public.

Bien entendu, il est difficile de forcer l’adoption de nouvelles valeurs chez un migrant, mais cela tombe bien : ce n’est pas ce que nous voulons. Nous voulons qu’ils les connaissent, libre à eux ensuite de les adopter, ignorer voire rejeter. Hélas ! ce serait mal connaître les barbares sus-cités ! Eux, puisqu’ils doivent bien se résigner à la présence d’immigrants, ne les tolèrent qu’à la condition qu’ils soient « intégrés ». Mais l’intégration pour eux a un sens bien différent. Pour nous, l’intégration est un état de fait, à savoir l’existence de bon rapports de voisinages. C’est quelque-chose qui peut se construire, mais à la condition d’une tolérance de la part des deux parties et d’une communication établie. Pour eux, l’intégration est une démarche, à savoir celle de l’adoption pleine et entière de la culture adoptée — en fait limitée à la portion culturelle bien maigre de nos fâcheux fachos. Là aussi cela se construit, mais c’est au prix d’un effort unilatéral d’abandon de son identité.

Aussi, il est primordial lorsque l’on entend parler d’intégration, de la questionner 1. De quelle intégration s’agit-il ? Quelles en sont les limites ? Nous voulons une humanité libre, tolérante et riche de mille et une culture, pas un troupeau grégaire de moutons fascistes.


  1. Pour revenir à la réforme qui m’a donné envie d’écrire cet article, laissons-lui le bénéfice du doute : je n’imagine pas un seul instant Xavier diffuser des propos fascisants sans en faire une sévère critique… 

Publié le 05.11.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

De la prononciation du mot « nazi »

Oui, j’ai des sujets d’article étranges.

Depuis tout petit, nous avons appris à prononcer nazi /nazi/, donnant une allure traînante à la seconde syllabe. Si vous avez appris l’allemand, vous saurez alors que ce mot se prononce /natsi/, le son /t/ coupant nettement les deux syllabes, la seconde étant d’ailleurs plus sonnante. Cela sonne plus germanique, vous dites-vous peut-être…

Cependant certains s’étonneront en apprenant que ce mot provient de nationalsozialismus, lui même contraction de nationalismus et sozialismus. Pourquoi « nazi » et pas « naso » ? Ce ne peut-être pour masquer le mot « socialisme », tant les nazis affirmaient leurs positions socialistes…

Ma petite hypothèse, qui vaut ce qu’elle vaut (c’est-à-dire pas grand chose), est que justement ce son /t/ coupe le mot en deux parts égales, comme les pas étaient comptés par l’armée : « Ein, zwei. Ein, zwei… » ou rappelant le clairon militaire. Car il faut se mettre dans la tête que les nazis étaient particulièrement fiers en l’endroit de leur organisation militariste de la population, cet « ordre », cette symétrie régnant qu’ils appelaient de leurs vœux.

Ce bellicisme étant bien placé sur la liste des choses que je supporte le moins du monde, il me plaît de rappeler la barbarie de cette doctrine. Donc je prononce « nazi » de la façon marquant le plus leur idéologie : à l’allemande. Un peu comme Brad Pitt marquant d’une croix gammée tous les nazis qui lui ont survécu dans Inglorious basterds

Publié le 24.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Ah ! Ces étrangers…

Ce dimanche, nous recevions pour déjeuner quelques amies et collègues de ma mère. Ma mère est psychologue, à mi-temps en libéral — pour peu que parler de profession libérale ait encore du sens dans la France actuelle — et à mi-temps dans une association s’occupants de mineurs ou jeunes majeurs relevant de services sociaux. Au cours du repas, ma mère et ses amies parlèrent de leur travail, et la conversation s’orienta sur les mineurs d’origine étrangère. Ainsi, pendant plus d’une heure je les écoutai évoquer de très nombreuses structures et situations extrêmement compliquées quant au droit d’asile, d’accès aux services sociaux, etc.
Cela n’en finissait pas et je fus frappé de constater à quel point elles butaient toujours sur des points de détails, inévitables dans le système actuel, mais qui n’existeraient plus si l’immigration était libre, si nous étions dans un monde sans frontières.
Bien évidemment, ni ma mère ni ses amies n’ont évoqué cette solution. Parce qu’irréalisable ? Plus vraisemblablement parce qu’une partie de leur emploi dépend directement de cette administration pléthorique. Une telle bureaucratie a déjà été dénoncée par Dambisa Moyo comme raison principale de continuer l’aide humanitaire en Afrique alors même que la croyance selon laquelle cette aide aiderait ce continent ne résiste pas à l’épreuve des faits 1… Mais revenons à nos frontières, plus précisément à leur effacement progressif.

Tout d’abord, grâce à Internet, les données, idées et informations passent déjà allègrement les frontières. En fait, la frontière devient interne aux pays, entre le monde connecté et les dits « déserts du numérique ». Les bénéfices sont nombreux : printemps arabes, développement de technologies nombreuses et variées… et me semblent évidents.
Par ailleurs, avec les marchés trans-nationaux de libre échange, les denrées, biens et capitaux ne connaissent presque plus la notion de frontières… À vrai dire, il est même parfois plus avantageux de passer les frontières que de produire directement dans les contrées où seront consommées lesdites denrées… Pouvons-nous parler encore de frontière ? la question se pose légitimement pour le domaine économico-financier. Quoi qu’il en soit, les développements économiques des BRICS nous montre le succès d’un tel effacement des frontières.

Ensuite, les frontières sont déjà ouvertes aux individus, tant qu’ils restent dans le pays visité pour peu de temps et qu’ils fassent tourner l’économie. Affaires, tourisme… voilà à quoi sont principalement réduits les individus migrants, à quelques exceptions près, il est vrai. C’est largement insuffisant. Songez : nous commençons seulement à constater des migrations comparables à celles ayant lieu lors de l’ère féodale ! Les pèlerinages et le commerce itinérant ont ainsi donné naissance à une remarquable unité culturelle au travers l’Europe (pensez aux cathédrales, aux villes médiévales, aux châteaux forts…) 2. Et l’on voudrait nous faire croire que la suppression des frontières ne serait pas réaliste ? Non seulement le serait-elle, mais elle ne serait que justice.
En effet, la propriété est issue soit de notre travail, soit du travail d’autrui dont on aurait obtenu le résultat à la suite d’un échange ou don librement consenti. À ce titre, la terre ne peut appartenir à personne, et personne ne peut se l’approprier. L’occuper, oui, mais pas se l’approprier. De ce simple fait découle la chose suivante : ceux qui voudraient empêcher la libre circulation des individus sur des terres qu’il prétendrait siennes 3 serait un coquin (et un fasciste). Cela vaut aussi pour les personnes morales et, parmi elles, les états.
À suivre, puisque j’ai tout en haut de ma PàL un ouvrage que mon ami Laurent me conseilla tantôt et qui traite justement d’une époque révolue et pourtant relativement récente où l’on traversait les frontières sans passeport. Je vous en dirai des nouvelles…


  1. Dambisa Moyo, Dead Aid: Why Aid Is Not Working and How There Is a Better Way for Africa, mars 2009, Farrar Straus Giroux, disponible en français : L’Aide fatale : les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique, septembre 2009, Jean-Claude Lattès. 

  2. Ce n’est d’ailleurs que peu de choses en regard de la période dite des grandes migrations — que notre éducation nationale nomme, ce qui est révélateur, les « invasions barbares ». 

  3. Cela n’empêche pas de pouvoir empêcher de piétiner nos plates-bandes ou de pénétrer notre maison, qui nous appartiennent puisque issus de notre travail ou du travail d’un autre que l’on aurait payé pour cela. De même, cela n’empêche pas de faire payer un droit de passage sur un pont ou sur une route que l’on aurait construite ou entretenue : les gens peuvent passer ailleurs s’ils ne veulent pas payer et, surtout, l’ouvrage résulte d’un travail humain. 

Publié le 22.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

SPQR

L’on entend souvent à propos de la démocratie que c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Cette assertion nous vient d’Abraham Lincoln, en conclusion d’un discours donné en un contexte de guerre de sécession : l’Adresse de Gettysburg.

Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. En anglais, le government of the people, by the people, for the people. Mais parlons-nous bien de la même chose ? En anglais, le mot people dispose d’une double acceptation ; s’il peut effectivement signifier « peuple », il est également le pluriel de person, et signifie donc « les gens ». Le président Lincoln était un homme intelligent et savait donc très certainement que ce mot disposait d’une polysémie. Je le soupçonne même aisément d’avoir joué de ce double emploi. Il s’agit donc de considérer que si la démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, alors ce peuple est à la fois ensemble indivisible et assemblage disparate d’individus ; à la fois le tout et la somme des parties. Cette double signification impose du coup une restriction à notre définition de la démocratie : la partie importante dans cette définition n’est pas le « gouvernement de, par et pour », c’est le peuple. Non seulement la démocratie doit-elle être populaire, elle doit être individualisée.

Le peuple, cette masse grouillante et vulgaire 1 d’individus à qui l’on souhaite donner son propre gouvernement… L’on a tant écrit, parlé, débattu à son sujet, et pourtant tout est à rappeler. Car oui, il est sacrément difficile à cerner, ce coquin !

Les anciens le savaient bien… Les grecs, par exemple, utilisaient quatre mots pour le désigner 2. γένος (prononcez /gɛnos/) est le peuple en tant que groupe d’individus de même origine. L’on tend de nos jours à lui préférer la notion de nation, bien que subtilement différente. ἔθνος (prononcez /ɛtnos/) est l’ethnie, le peuple en tant qu’ensemble culturellement homogène. λάος (prononcez /laos/) est le groupement d’individus réunis en un lieu (quand on dit « le peuple est dans la rue »). On lui préfère aujourd’hui les termes foule ou masse, chacun pourtant une nuance distincte. Enfin, δέμος (prononcez /dɛmos/) est celui qui nous a donné « démocratie » : c’est l’ensemble des citoyens. C’est cette nuance qui fait que la démocratie athénienne ne pouvait concerner que les citoyens d’Athène, non ses habitants ! De ce fait, le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple est nécessairement indissociable de la notion de citoyenneté, et donc du politique 3 !

Les romains aussi voyaient en le peuple une force politique. Ainsi, le mot latin populus se rapportait pendant la république à une caste particulière, s’opposant aussi bien au sénat qu’à la plèbe. Une fois cela connu, il devient d’ailleurs frappant que la devise de Rome était SPQR, Senatus Populusque Romanus, « le sénat et le peuple de Rome », isolant par là même du pouvoir la plèbe, ce que nous pourrions appeler en un anachronisme éhonté les 99 %… L’époque impériale a cependant mis fin à cette injustice. En confisquant le pouvoir au peuple, la noblesse a rapproché les castes qui lui étaient « inférieures », dénommant l’ensemble d’icelles tantôt populus, tantôt plebs — ces deux mots étant par ailleurs vraisemblablement de même étymologie, d’après le Rey 4. Ainsi commença le long périple du mot peuple vers ce grand fourre-tout qui nous veut tout et rien dire…

Nous arrivons ainsi au seizième siècle, où — le Godin5 nous le rappelle — Thomas Hobbes fonde le contractualisme, philosophie politique pensant l’origine de l’état comme contrat entre les hommes, où les uns protègent les autres en échange d’une réduction de leurs libertés. Le peuple devient l’ensemble des hommes qui ne sont pas dirigeants. En bref, nous autres péquins moyens, les ordinaires, la populace… La conception hobbesienne est douteuse, mais les lumières valideront l’acceptation nouvelle : le peuple, c’est nous, ceux qui ne gouvernons pas.

Tâchons de les faire mentir, provoquons l’avènement d’une démocratie.


  1. Rien de péjoratif ici : vulgaire nous vient du latin vulgaris, la foule. 

  2. Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Peuple#Histoire 

  3. Oui, le politique, au masculin… Je travaillerai davantage cette notion dans un prochain article. 

  4. Alain Rey et coll, Dictionnaire Historique de la langue française, juillet 2010, Dictionnaires Le Robert. 

  5. Christian Godin, Dictionnaire de philosophie, 2004, Librairie Arthème Fayard – éditions du temps. 

Publié le 16.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Après l'écriture sur papier, l'écriture sur dictaphone

J’ai arrêté d’écrire à huit ans. Avec le stylo, l’écriture est comme une pièce de théâtre classique, unique en son lieu, en son temps et en son agent. Je déplace le stylo pour former des lettres, le texte se déroule instantanément sous ma plume, sur la même feuille que parcourt ma main.

À suivre dans Écrire, d’Anthony Nelzin, où ce dernier nous pose, au travers de son expérience, la question de ce que reste l’écriture quand on abandonne peu à peu la cursive pour un clavier de machine à écrire, puis l’encre et le papier pour un moniteur, et enfin, peut-être, nos mains pour notre voix…

Publié le 15.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

La Philosophie de la Liberté

Il y a quelques temps, je me suis mis en tête de publier ici la transcription d’une vidéo par ailleurs fort laide — d’où mon refus de publier la vidéo elle-même — intitulée Philosophie de la Liberté et Libre Arbitre. Cependant, la vidéo indiquait en sa fin être publiée sous licence Creative commons By-ND-NC, ce qui signifie que je ne pouvais, selon le droit d’auteur, effectuer ma transcription (la clause ND interdit toute œuvre dérivée). Ni une, ni deux, je cherche l’adresse de courriel de l’auteur pour lui demander l’autorisation de faire cette transcription.
Ken Schoolland — c’est l’auteur en question — me répond rapidement et m’apprend que la vidéo est issue de l’épilogue de son livre, The Adventures of Jonathan Gullible, livre dont il me fournit un exemplaire numérique traduit en français et épilogue dont il me donne l’autorisation de le reproduire. Je me suis donc mis au devoir de lire l’ouvrage avant d’en reproduire l’épilogue. Voilà qui est fait.

À mi-chemin entre Gulliver, Bastiat et le Petit prince, Ken nous livre là un récit plein d’innocence, de bon sens et d’humour, en quête de cette chère Dame Liberté. Achetez-le 1, lisez-le, et placez-le entre toutes les mains, des plus jeunes aux plus agées, tant cet ouvrage nous amène un vent frais et salutaire en notre monde si tristement dirigiste… Bref, voici l’épilogue tant attendu.


Ma philosophie est basée sur le principe du libre arbitre. Votre vie vous appartient. Le dénier implique qu’une autre personne a plus de droits sur votre vie que vous-même. Aucune autre personne, ou groupe de personnes, ne possède votre vie, de même que vous ne possédez pas les vies des autres.

Vous existez dans le temps : futur, présent et passé. C’est évident dans la vie, la liberté et le produit de votre vie et de votre liberté. Exercer des choix sur la vie et la liberté fait votre prospérité. Perdre votre vie, c’est perdre votre futur. Perdre votre liberté, c’est perdre votre présent. Et perdre le produit de votre vie et de votre liberté, c’est perdre la portion de votre passé qui les ont produits.

L’un des produits de votre vie et votre liberté est votre propriété. La propriété est le fruit de votre travail, le produit de votre temps, de votre énergie et de vos talents. C’est cette partie de la nature que vous mettez à profit. Et c’est la propriété d’autres personnes qui vous est donnée par échange volontaire et consentement mutuel. Deux personnes qui échangent des biens de leur propre volonté en tirent toutes deux un avantage, sinon elles ne le feraient pas. Il n’y a que ces personnes qui puissent prendre cette décision pour elles-mêmes.

Il arrive que certaines personnes utilisent la force ou la tromperie pour prendre aux autres sans leur consentement délibéré et volontaire. Naturellement, l’utilisation de la force pour ôter la vie, c’ est un meurtre, pour supprimer la liberté, c’est de l’esclavage, et pour prendre la propriété c’est du vol. Cela revient au même si ces actions sont commises par une personne agissant seule, par beaucoup agissant contre quelques- uns, ou même par des fonctionnaires avec de beaux couvre-chefs ou de beaux titres.

Vous avez le droit de protéger votre propre vie, votre liberté et le bien que vous avez honnêtement acquis contre l’agression violente des autres. Et vous pouvez demander aux autres de vous aider à vous défendre. Mais vous n’avez pas le droit d’utiliser la force contre la vie, la liberté ou la propriété des autres. Vous n’avez donc pas le droit de désigner une personne pour employer la force contre d’autres pour votre compte.

Vous avez le droit de rechercher des chefs pour vous même, mais vous n’avez pas le droit d’imposer des souverains aux autres. Quelle que soit la manière dont les fonctionnaires sont choisis, ce ne sont que des êtres humains et ils n’ont ni droits ni titres d’un ordre plus élevé que ceux de n’importe quel autre être humain. Quelles que soient les étiquettes imaginatives dont ils parent leur conduite ou le nombre de gens qui les encouragent, les fonctionnaires n’ont aucun droit de tuer, d’asservir ou de voler. Vous ne pouvez pas leur donner des droits que vous n’avez pas vous-même.

Puisque votre vie vous appartient, vous en êtes responsable. Vous ne louez pas votre vie à d’autres personnes qui demandent votre obéissance. Vous n’êtes pas non plus l’esclave de ceux qui demandent votre sacrifice. Vous choisissez vos propres objectifs en fonction de vos propres valeurs. La réussite et l’échec sont tous deux des motivations nécessaires pour apprendre et progresser. Vos actions pour le compte d’autres ou leurs actions pour votre compte sont vertueuses seulement si elles découlent d’un consentement mutuel volontaire. Car la vertu ne peut exister que lorsqu’il y a libre choix.

Tout ceci est la base d’une société réellement libre. C’est non seulement le fondement le plus concret et humanitaire pour l’action humaine, mais aussi le plus éthique.

Les problèmes mondiaux qui proviennent de l’utilisation de la force par le gouvernement ont une solution. La solution est que les peuples du monde arrêtent de demander aux fonctionnaires du gouvernement d’employer la force pour leur compte. Le mal ne vient pas seulement de gens mauvais, mais aussi de bonnes personnes qui tolèrent l’utilisation de la force comme un moyen pour leurs propres fins. C’est de cette façon que de braves gens ont donné le pouvoir à de mauvaises gens au cours de l’histoire.

Avoir confiance dans une société libre, c’est se concentrer sur le processus de découverte de valeurs dans l’économie de marché plutôt que de se fixer sur quelque vision ou but imposé. Utiliser la force du gouvernement pour imposer une vision aux autres est une paresse intellectuelle et il en résulte inévitablement des conséquences non voulues et perverses. La réalisation d’une société libre demande le courage de penser, de parler et d’agir — surtout quand il est plus facile de ne rien faire.


  1. Ken Schoolland, The Adventures of Jonathan Gullible: A Free Market Odyssey, janvier 2001, Small Business Hawaii Inc, disponible en français : Les Aventures de Jonathan Gullible : une odysée de la liberté, octobre 2011, Tatamis. 

Publié le 14.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Le Syndrome de Babel

Où l’on se rend compte de l’importance capitale de l’étymologie en politique :

Dans la tradition judéo-chrétienne, le mythe de la Tour de Babel conte que Nemrod, descendant de Noé, voulut édifier une grande tour qui devait atteindre le ciel. Mais Dieu, estimant cette entreprise par trop orgueilleuse, décida de contrecarrer le projet en multipliant les langues parlées à Babylone, de telle sorte que plus personne, sur le chantier, ne puisse se comprendre, et qu’ainsi, l’édification de la grande ziggourat soit abandonnée. L’interprétation de ce mythe allégorique, comme toute histoire symbolique, revêt différents aspects. L’une de ces interprétations est que pour atteindre « le ciel », c’est-à-dire Dieu (ou l’état divin, faisant de l’Homme l’égal de Dieu) il est nécessaire que tous les Hommes se comprennent et s’entendent. Sans cet entendement et cette compréhension mutuelle, les humains sont condamnés à rester divisés, et ils ne peuvent s’élever. Ce mythe et cette interprétation nous intéressent, car ils parlent du logos.

Allez impérativement lire la suite du Syndrome de Babel, par Morpheus.

Publié le 09.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

OSEBLC

J’ai depuis la semaine dernière rejoint le mouvement « On s’en bat les couilles ». Quel est ce mouvement au nom si cavalier ?

Eh bien il s’agit d’une idée fort simple, exprimée, je le concède, avec forte véhémence : nos libertés sont trop souvent niées, et donc nous les prendrons, n’en déplaise à ceux qui voudraient nous en priver. Si vous en êtes curieux, c’est par là : OSEBLC.

Publié le 08.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Fin des emplois… et alors ?

Il ne faut pas se voiler la face : bien sûr que l’économie va détruire massivement des emplois. Mais est-ce une catastrophe ? Oui, si l’on ne prend pas de recul sur ce que signifie « emploi », « travail », et le lien avec les revenus. Non, si l’on ose prendre au sérieux les solutions radicales qui se présentent.

Intrigant, non ? Alors allez lire la suite de « Oui, l’économie collaborative va tuer les emplois. Et après ? », par Stanislas Jourdan, ça vaut son pesant de cacahuètes.

Publié le 05.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Pour un droit naturel ET positif

Il existe plusieurs façons de concevoir le droit. J’en compte quatre, formées par deux axes, deux oppositions, deux questions.

La première opposition se joue entre un droit créancier et un droit naturel. Le droit créancier, largement répendu, consiste à penser que nos droits nous sont accordés par nos dirigeants ou par la loi. Il s’en suit qu’ils sont alors listés et contrebalancés par de nombreux devoirs, rétablissant l’équilibre d’une créance accordée au peuple par son état.
Le droit naturel, plus rare mais présent dans des ouvrages comme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 1, estime que nos droits sont inhérent à la condition humaine, et donc inconditionels.

La seconde opposition est, elle, entre un droit coutumier et un droit positif. Le droit coutumier, hérité de nos anciens, considère le droit comme l’extension logique de la coutume. Largement répendu au travers les temps, le droit coutumier est fortement évolutif, donc manque de clarté pour un étranger à telle ou telle tradition. Il est en revanche plus compréhensible pour ses usagers courants.
Le droit positif, en revanche, considère qu’il s’agit d’écrire le droit afin qu’il puisse être appliqué de manière uniforme et sans incohérence, permettant par là même une pratique de l’égalité en droit. Une transcription du droit coutumier est possible, mais perd de ce fait la souplesse d’icelui, prompt à suivre les usages courants.

Le droit français actuel est créancier et positif, ce qui mêne nombre d’individu (moi y compris, à mon grand regret) à confondre ces deux conceptions, certes compatibles mais non synonymes. Cette taxonomie selon plusieurs axe posède donc cet avantage de clairement distinguer deux caractéristiques et, du même coup, d’étendre le champs des possibles. Ce dernier est d’ailleurs d’autant plus étendu qu’il est extensible : au fur et à mesure que l’on distingue de nouveaux axes ou que l’on enrichit l’un ou l’autre axe, ce n’est pas une nouvelle sorte de droit qui est ajouté à notre modèle, mais autant qu’il y a de possibilités hors de l’axe ajouté ou enrichi. Par exemple, nous pourrions d’ores et déjà enrichir l’axe coutume – positivité d’un intermédiaire, la jurisprudence, qui consiste en la coutume appliquée à la façon dont est tranché, sur la base de lois écrites, un conflit par un tribunal.

La question n’est plus alors d’opposer droit naturel et positif, mais de voir comment le droit positif pourrait retranscrire un droit naturel, comment des valeurs comme la liberté, le droit à la vie, à la pleine et entière propriété de sa propre personne, etc. pourraient être proprement décrites et définies par des textes légaux. Dit autrement, comment réunir légalité et légitimité…

Je vais vous citer l’exemple que je donnai la semaine dernière à Xavier : nous ne voulons pas mourir, donc nous ne voulons pas être tués, donc nous avons l’intuition que le meurtre est une mauvaise chose, donc nous en déduisons un interdit sur le meurtre. La démarche opposée, technicienne, aurait été de définir le meurtre, de l’interdire, puis de dire que c’est mal parce que c’est interdit. Les valeurs que nous choisissons de transcrire se doivent, pour être du droit naturel, de précéder nos lois, de provenir d’une éthique plutôt que d’un choix conscient. Je propose donc une démarche éthique plutôt que moralisante, partant des hommes plutôt que de l’état.


  1. Ce n’est pas le cas de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, construite sur le principe de droit créancier. 

Publié le 04.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Courte citation : copie à revoir

Je compte, à l’occasion, vous proposer une courte citation d’un article d’autrui, accompagné d’un lien vous invitant à lire ledit article. Dans une telle situation, tout le monde est gagnant : l’auteur reçoit une audience légèrement accrue, j’ai le plaisir de partager une ressource qui m’a parru intéressante et vous, lecteurs, pouvez lire une ressource jugée intéressante par un auteur que vous lisez par ailleurs. La pratique est connue, courante, tolérée et même valorisée par certains, mais la loi française me l’interdit. Comment cela ? Voyez plutôt…

En droit français, et ce depuis Beaumarchais, la loi reconnaît à un auteur un monopole sur l’exploitation en tout ou en partie de ses œuvres. C’est le volet patrimonial de ce que l’on nomme « droits d’auteurs », la partie la plus contestée par les opposants à ces droits. Cependant la loi française prévoit des exceptions audit monopole, dont celle dite de courte citation.
Cette exception stipule, qu’il est toléré de citer un contenu sans l’accord de l’auteur pour peu que l’on remplis les conditions suivantes :

  1. la citation doit être délimitée, référencée et ne doit pas dénaturer le sens de l’œuvre citée ;
  2. la citation est textuelle ;
  3. il y a œuvre citante ;
  4. la citation est « justifiée par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information de l’oeuvre à laquelle elles sont incorporées 1 » ;
  5. la citation doit être courte par rapport à l’œuvre citée et à l’œuvre citante.

Voyons ce que nous pouvons en dire :

La première condition est sans appel, et je la comprend et l’approuve pleinement. La seconde est sujet à polémique et est souvent décriée. En effet, quid de la citation d’œuvres picturales ou musicales ? la question est tant traitée que vous trouverez aisément de quoi faire votre beurre et je ne vous apprendrai rien. J’en profite tout de même pour embrasser chaleureusement les cinéastes des années 1960, si friands de citations picturales…
La troisième pose question, tout particulièrement dans mon cas : l’œuvre est-elle au niveau de mon journal, qui remplit tous les critères nécessaires à la qualification d’œuvre, ou de l’article, l’agrégat d’une citation, d’un lien et d’une éventuelle phrase de commentaire ne pouvant être sérieusement qualifié d’œuvre. De ce flou découle le reste… Si l’œuvre est le journal, la citation est justifiée et est courte par rapport à l’œuvre citante. Si c’est l’article, non seulement il n’y a pas œuvre citante, mais en plus la citation ne peut être courte par rapport à l’article. Elle reste néanmoins justifiée par le caractère informatif de l’article, mais ce n’est pas suffisant, deux conditions n’étant pas remplies.

En effet, ce n’est qu’une exception. Tout ce qui en sort ne serait-ce que d’un iota est donc soumis au droit d’auteur. Toute citation sans l’accord de l’auteur et ne rentrant pas dans le cadre de cette exception serait qualifié de contrefaçon et pourrait être punie de trois cent mille euros d’amende et de trois ans d’emprisonnement. Certains auteurs permettent expressément tout usage de leurs œuvres, via une licence libre, mais pas leur totalité. Par ailleurs, aucune personne sensée — et j’ai la prétention d’en être — n’ajouterait un texte de licence pour une simple citation qui n’est qu’un coup de pub.

De ce fait, le flou juridique nous obligerait à demander l’accord d’un auteur pour lui faire publicité. C’est ubuesque, mais certains, dont je fait partie, vous signaleront que l’idée même de propriété intellectuelle l’est. Possédez-vous l’air que vous expirez ? Il est évident qu’il s’agit d’un bien commun, et il en va de même pour les idées… Mais passons, là n’est pas le sujet du jour, et prenons un cas de figure théorique.
Mettons que j’eusse cité un article écrit par M. X, crime sans victime, et que celui-ci, atteint de légalite aiguë, décidât de porter plainte contre moi. Dans le meilleur des cas il ne se serait rien passé, mais il eût pu que je fusse condamné à payer une somme dont je ne dispose pas ainsi qu’à passer quelques années à l’ombre. D’une situation où tout le monde gagne, l’on serait passé à une situation dans laquelle je serait bel et bien la victime d’une loi mal conçue et ignorante des usages équitables courrants.

Ubu est toujours roi, et donc serai-je hors la loi. Si vous ne voulez pas être cités, je vous saurai gré de me le dire, on peut toujours s’arranger à l’amiable…


  1. Article L122-5 du code de la propriété intellectuelle 

Publié le 03.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

De la régulation de l'information

Lors d’un récent commentaire de son blog, Merome propose, puisque l’information est le quatrième pouvoir, de le réguler directement par la constitution. Aussi bien suis-je d’accord quand à réguler, de manière générale, les pouvoirs — c’est même le but d’une constitution — autant j’ai de sérieux doutes quant à la régulation de l’information.
En effet, comment réguler une information sans nuire soit à l’accès à icelle soit à son expression ? Comment, en d’autres termes, réguler l’information sans la censurer ? Je ne vois pas, et donc conseillerai de s’abstenir de toute régulation quant aux journaux, et même de déréguler ce « marché » afin de le laisser aux mains d’une saine concurrence. Sinon, à quoi nous fier si toute information est orienté par le même organisme ? Oh, je ne me fais aucun doute : bien sûr que l’information serait orientée dans un tel « marché », nous avons tous notre subjectivité… mais le sera-t-elle au moins par de nombreux et divers organismes, de la grande société jusqu’à cinq gus dans un garages, en passant par le petit blogueur isolé que je suis.

Peut-être manqué-je d’imagination, qu’il existe un moyen de réguler l’information sans nier quelque liberté fondamantale. Auquel cas je vous serais gré de me l’indiquer. En attendant, et cela me semble primordial, je demande la fin de toute régulation de la presse et de toute autre entité d’information.

Publié le 02.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

La Terre nous appartient

Mon père me répétait souvent que la Terre ne nous appartient pas, mais qu’elle appartient à notre descendance. Ce pourrait-être une très belle façon de dire que l’axiome de non nuisance 1 s’applique aussi le long de l’axe temporel, mais il n’est pas favorable à un tel axiome… La signification est toute autre.
En fait, mon père disait par là qu’il nous fallait travailler dur pour offrir à notre descendance le meilleur cadre de vie possible, tout en faisant attention à développer pour eux un environnement enviable. Ce qui est tout aussi louable finalement, même si nous avons déduit de cette maxime des enseignement très différents 2.

Mais là n’est pas mon sujet. Si j’ai repris — et déformé — la maxime de mon père, c’est en réalité pour évoquer la mainmise d’une caste de privilégiés sur de nombreux biens communs.
En effet, la clause lockéenne suggère que l’appropriation d’un bien commun par une personne, physique ou morale, ne saurait être possible sans une juste rétribution au profit de l’entière société. Quand l’état se met à accorder des monopoles sur les idées (brevets, marques, droits d’auteurs, à quelques détails — négligeables — près), sur la production d’énergie, sur l’eau, et cetera, il autorise qu’un groupe d’individus puissent profiter d’un bien commun sans en faire profiter le peuple 3. Il y a alors injustice. Il en va de même si c’est une autre société qui s’arroge le monopole sans intervention de l’état, le vol n’en est que plus visible…

À ce titre, aucune terre, source, ressource énergétique ou domaine de compétence ne saurait être propriété — et encore moins monopole — d’une quelconque personne. L’installation privée sur un terrain ne saurait être que tolérée, pourvu qu’il y ai un partage équitable des richesses, une sorte de taxe proportionnelle… C’est là que je vois le dérapage venir. Toute personne me connaissant un tant soit peu me sait viscéralement opposé à ce vol légalisé qu’est l’impôt… Alors quoi, une taxe sans impôt ? Serais-je devenu fou ? Non. Il existe une alternative : au lieu de prendre l’argent, donnons le.
Nouveau dérapage en approche, définissons la monnaie pour l’écarter : la monnaie est un protocole d’échange de valeur, un accord entre individus d’une même zone monétaire. Du coup, nous n’avons pas besoin d’aller « chercher » la monnaie à distribuer ; il suffit de la créer, ex nihilo, à mesure régulière, et de distribuer le surplus 4 : un dividende universel.


  1. L’axiome de non nuisance consiste à admettre pour base sociétale la liberté, c’est à dire la capacité à faire ce que bon nous semble dans la limite de la non nuisance à autrui. Je reviendrai sans doute là dessus dans un autre article, à venir… 

  2. Lui veut toujours plus d’état, dans des domaines où je pense qu’il ne devrait même pas exister, moi souhaite l’avènement de l’axiome de non nuisance, ce qui implique une réduction drastique voire une suppression des états. Il faudrait vraiment que je vous en parle plus longuement… 

  3. Ou alors contre rénumération, alors que c’est eux qui devraient rénumérer le peuple… C’est un peu comme la taxe que réclamment certaines rédactions à Google qui a le toupet de les indexer, leur faisant ainsi profiter d’une audience que les même rédations n’auraient pas sans la firme américaine (et pourtant je n’aime pas cette firme)… 

  4. Certains seront génés par tel ou tel point dans cette approche. Écrivez-moi, je me ferai un plaisir d’en discuter avec vous au travers de prochains articles… Si vous voulez en savoir plus, je ne peux que vous conseiller l’excellente Théorie relative de la monnaie, de Stéphane Laborde. 

Publié le 27.09.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

De l'écriture d'une constitution

Cet après-midi, alors que Xavier Durussel partageait sur Twitter un article de Domaine public soutenant la nouvelle constitution genevoise, je lui fit part de ma volonté, à la seule vue de l’article, de voir le projet rejeté. Il m’en demanda la raison et je lui répondit, mais de façon bien trop limitée, Twitter étant ce qu’il est… Avant de poursuivre ce présent réquisitoire, je vous demanderai de lire l’article en soutien au projet incriminé, afin de mieux comprendre par la suite ce que je reproche à ce projet.

Ça y est ? Bien, nous pouvons continuer…

En tout premier lieu, il convient de définir ce que j’entend par « constitution ». Un tel document est un texte placé non seulement au dessus des lois, décrets, etc. mais aussi et surtout des législateurs, exécutifs et juges… C’est le texte qui limite les dirigeants pour qu’ils n’abusent pas de leurs pouvoirs. Il en découle qu’une constitution n’est pas une déclaration de droits accordés aux peuples, même si elle peut obliger les dirigeants à respecter une telle déclaration.

En fait, une constitution, Étienne Chouard nous l’a enseigné, doit être crainte par les puissants. De ce fait elle ne doivent surtout pas être écrite par eux (ni par ceux qui aspirent à devenir puissant), et surtout pas dans les clivages habituels des puissants. Une constitution n’est pas de gauche, pas de droite, pas du centre. Une constitution est contre la gauche, la droite, le centre, les extrèmes… Une constitution est contre les dirigeants. Une constitution est contre car elle est une arme : celle du peuple contre ceux sous la coupe desquels ils ont choisi d’être.

Que l’on ne se trompe pas : dans une démocratie (une vraie, où le peuple écrit et vote ses lois), il y a aussi une constitution. Puisqu’il faut aussi éviter de transformer la démocratie en dictature de la majorité, il faut que le peuple puisse se défendre contre sa majorité, contre ses propres dérives.

Résumons : une constitution n’est pas un ensemble de droits accordés au peuples, mais un ensemble de devoirs imposés à ceux qui dirigent le peuple, sans quoi il risque d’y avoir des abus de pouvoir 1 ; une constitution doit être contraignante pour les dirigeants et donc ne peut être écrite par ces dirigeants (ou potentiels futurs dirigeants, ou amis des dirigeants…) et le processus de la constituante doit garantir cela ; la constituante ne doit pas tenir compte des clivages habituels de la politique autrement que pour les restreindres, tous autant qu’ils sont.

Bref, vous comprendrez aisément pourquoi je ne peux être favorable au projet constitutionnel genevois.


  1. Ne voyez pas dans cet énoncé une quelconque accusation vaseuse de type « tous pourris » : même la personne la plus honnête qui soit peut être en situation de conflit d’intérêt. Il s’agit simplement d’en tenir compte, sans défiance ni méchanceté aucune. 

Publié le 26.09.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Mettons le droit dans des cases

En droit romain, dont est grandement inspiré le droit français 1, il est fait une distinction majeure entre quatre régimes de biens, quatre domaines du droit 2. Le premier est le domaine dit « nul », c’ést-à-dire ne relevant de personne. Les romains y plaçaient la mer, les rivières, forêts et à peu près tout ce qui relève de la nature. Le second est le domaine privé, c’est à dire celui concernant les hommes, en tant qu’individus seuls ou s’associant à plusieurs (à l’exception notable des instances de l’état). Le pénultième est le domaine public, c’est à dire relevant de l’état. Quant au dernier, concernant les hommes en tant qu’ensemble (en tant qu’espèce, dirions-nous en notre siècle post-Darwin), est celui des biens communs.

Une fois nos quatres régimes définis, voyons ce que nous pouvons en dire…

D’abbord, l’écologie (qui, avant d’être une opinion, est une science étudiant les rapports entre individus ou espèces au sein d’un écosystème) nous a appris que la nature devait nous préocupper en tant qu’espèce. L’on doit donc amputer les biens nuls de tout ce qui touche ou appartient à notre écosystème pour en enrichir les biens communs. Il en va de même pour l’eau ou pour toute ressource dont nous dépendont. De plus, nos régimes de biens n’appartiennent qu’à un droit positif. Il est donc normal qu’une part des choses ou êtres existants ne soit pas régenté par ce droit. À ce titre, les biens nuls n’ont pas besoin d’être encadrés et nous pouvons les retirer de notre droit.

Ensuite, ce droit romain était écrit par un état, qui était donc en conflit d’intérêt. D’où l’existence d’un domaine public séparé alors qu’il n’y a objectivement aucune raison de distinguer les instances étatiques des autres pernonnes morales. En revanche, il peut être intéressant de distinguer en le droit personnes physiques et morales.

En conséquence de quoi, voici ce que moi, simple citoyen, propose à mes semblables comme compartimentation d’un droit positif, si tant est que nous ayons besoin de compartimenter ce droit, voire même d’un tel droit (bisou aux jusnaturalistes) :

Cela demande bien entendu d’être creusé, mais je pense que nous tenons là un bon point de départ. To be continued…


  1. Ce depuis la renaissance, qui est celle du monde romain en remplacement du monde féodal. Cela vaut pour l’art, le droit, et bien d’autres domaines. 

  2. Il me semble qu’il s’agit là du code justinien, mais je n’en suis pas sûr… J’en profite pour signaler que je définit cela de mémoire et que je ne suis pas un spécialiste de l’histoire du droit… Tout en ce paragraphe est donc à prendre avec des pincettes. 

Publié le 25.09.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

What a Wonderful World

Il y a encore peu de temps on disait « Quand on pense que des enfants meurent de faim en Afrique alors qu’on envoie des hommes sur la Lune ». La malnutrition d’enfants d’Afrique pouvait être remplacée, dans la phrase, par des considérations plus légères telles que : « il existe encore des passages à niveau manuels dans le Morbihan » ou encore « il faut remplir la même fiche de renseignement chaque année pour le collège ».

C’était un extrait de « Wonderful world », un portrait édifiant des croyances par Jean-Noël Lafargue.

Publié le 19.09.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

L'Innocence des agnostiques

Mettons qu’un fondamentaliste kopimiste habitant en corée réalise un film puant l’anti-agnosticisme. En tant qu’agnostique, je ne peux que me sentir visé. Voici, rangées par ordre de probabilité, quelles sont les trois réactions que je pourrais avoir :

  1. Je passe mon chemin. J’ai autre chose à faire que de perdre mon temps avec ce genre de débilités.

  2. J’insulte le réalisateur et les contributeurs de sale cons et retourne dans mon coin. Si l’on n’est pas capable de s’entendre, restons chacun de notre côté…

  3. J’entame le dialogue et tente de le raisonner, en argumentant. C’est sans doute la réaction la plus intelligente, mais je suis un peu fatigué de devoir argumenter pour tout et n’importe quoi.

Notez qu’à aucun moment je n’ai envisagé de mettre dans la liste de recourrir à la censure ou, pire, d’abattre tout ce qui ressemble de près ou de loin à un kopimiste ou à un coréen.

Donc oui, les auteurs et interprètes de Innocence of muslims sont des abrutis finis et haineux, mais il n’empêche que les censeurs qui réclament l’interdiction du film et plus encore les assassins dont on a beaucoup entendu parler ces derniers jours sont des criminels. La liberté d’expression ce n’est pas que quand on parle de Casimir ou des Bisounours, c’est aussi (et surtout) quand ça devient polémique et que l’on pourrait mal prendre quelque propos.

À bon entendeurs, salut !

Publié le 16.09.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Et si on en finissait avec le web ?

Internet n’est pas le web. J’imagine qu’une bonne partie de mon lectorat connais la différence, mais je vais tout de même l’expliquer aux autres avant de continuer…

Internet, c’est un réseau. Qu’est-ce qu’un réseau ? un ensemble de nœuds et de fils. Une conversation entre amis est un réseau : les individus en sont les nœuds et le flot de paroles en constitue les fils. Internet est un réseau d’ordinateurs liés entre eux par des ondes et des cables.
Le web est un média. Un intermédiaire entre créateurs de contenus et leurs lecteurs. Le web est l’un des médias transitant via Internet. Le courriel, l’échange de fichier de pair à pair ou les salons de discussion en sont d’autres.

Nous pourrions comparer Internet au réseau postal, sur lequel transite divers médias comme le courrier, la presse écrite… Une comparaison plus radicale pourrait être faite avec la plomberie. Dans un tuyau, l’on peut faire transiter de l’eau, mais aussi de l’alcool (j’ai récemment vu Lawless, un film dont l’histoire se déroule lors de la prohibition de l’alcool aux États-Unis), ou tout autre liquide. Eh bien par le tuyau Internet, l’on peut faire s’écouler du web, mais plein d’autres choses encore…

Bref, revenons à notre sujet : et si l’on en finissait avec le web ? ou plutôt, plus raisonnablement avec cette appelation ?

Quand il fut conçu, le web ne s’appelait pas ainsi. Il s’appelait Hypertext transfer protocol1, World wide web n’étant que le nom de code du projet. Le problème du mot « web » est finalement qu’il prête à confusion, puisque l’on associe aisément la notion de toile à celle de réseau.

Voici donc ma proposition : et si l’on tâchait d’utiliser plus souvent le nom « HTTP » ? Bien que la plupart des gens ne savent pas vraiment ce qu’est un protocole, ils ne l’associent pas inconsciemment à un réseau 2. Cela devrait éviter à terme la confusion. De plus, « HTTP » nous rappelle que nous sommes face à un média conçu pour la publication 3, non pour des application. Ce qui est à mes yeux une excellente chose.


  1. Le fameux « http », soit Protocole de transfert d’hypertexte dans la langue de Rabelais… 

  2. Certains me rappelleront avec justesse que la prupart des gens ne parlent pas anglais. Sauf que l’on a tant associé dans nos discours « web » à sa traduction (« toile ») que l’inconcsient collectif a pu établir un lien tangible et profond. Le changement de nom devrait être assez déroutant pour briser ce lien qui ne devrait pas être. 

  3. HTTP a été conçu pour répondre au problème que posait la trop importante paperasserie du CERN. Il s’agissait donc de publier des documents reliés entre eux par des liens hypertextes. 

Publié le 13.09.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

Premier article

Il faut bien commencer par un premier article… La dernière fois, c’était un matin de février 2010. Je resentais de nouveau le besoin de développer une réflexion sur plus de 140 caractères et mon compte twitter ne me suffisait donc pas… Quelques deux ans ont passé et voici un tout nouveau blog.

Mon tout premier blog remonte à mes années de lycée… Je venais de découvrir ce format et voulais l’expérimenter. L’expérience tourna court, mais je croisai la route dudit format quelques années plus tard, alors que je commençais la veille. Ainsi, je découvrai que le blog n’était pas seulement un format, mais également un média, l’un de ces moyens pour le peuple d’écrire 1. De moyen d’expression, le blogging devint à mes yeux un moyen d’expression publique et de discussion, via les commentaires 2.
Par la suite, j’eu l’occasion d’essayer divers moteurs de blogs et de microblogs, mais, à part Twitter, aucun ne dura plus d’un mois. Mais vint ce début d’année 2010 et mon envie d’écrire qui ne pouvait tenir en un tweet… J’essayai alors PluXml3 et… ce fut un régal. Certains articles seront republiés ici, d’autres feront office d’inspiration, le reste tombera dans l’oubli, sort quelque-part mérité. Quand il ne me servira plus, je fermerai définitivement l’ancien blog, probablement sans regret.

Bref, nous voici en septembre 2012, et j’ai mis en ligne un nouveau blog. Mais est-ce vraiment un blog ? Si j’en crois Valentin Villenave, voici ce qu’est un blog :

blog est une apocope de web log, log étant ici l’aphérèse de logbook, qui désignait le cahier du capitaine d’un navire à voile au XVIe siècle, lorsque l’on jetait à la mer des logs (bouts de bois) pour repérer le sens des courants. En d’autres termes, il s’agit premièrement d’un journal personnel (journal « extime » […]), construit comme un flux de billets progressant dans le temps et rarement modifiés après leur mise en ligne 4.

Voyons… une liste d’articles, rangés par ordre anté-chronologiques, pensés pour refléter un instantané de la pensée… Oui, nous sommes bien sur un blog, un journal extime sur le web. Mais qu’a-t-il pour que je remplace l’ancien blog par celui-ci ?

La nouveauté tient en quatre lettres. kiwi. Qu’est-ce ? Un générateur de journaux web, développé par votre serviteur. Moins de 256 lignes de code, s’insert aisément dans un site codé-main, endémique à ses usages… Vous vous en doutez : j’en suis particulièrement fier. Suffisament pour tout faire repartir de zéro 5. Et comme il s’agit d’un tout nouveau site, j’ai décidé de lui trouver un nom 6. Mon choix s’est arrêté sur Nihil addendum, locution latine traduisible peu ou prou par « rien à ajouter » ou « sans commentaire » et qui peut être abrégé en Na, interjection péremptoirement addressée à mes détracteurs. Une façon comme une autre de signaler la chose : Attention, troll assumé.


  1. Cf. Internet libre, ou Minitel 2.0 ?, Benjamin Bayart, http://www.fdn.fr/internet-libre-ou-minitel-2.html 

  2. Vous noterez qu’il n’y en a pas ici. Pourquoi ? Avec Twitter et le courriel, je n’en ai pas ressenti le besoin. Nous verrons ce que cela donne… 

  3. Bien que je ne l’utilise plus pour ce journal, j’invite tout ceux pour qui kiwi ne suffit pas à utiliser PluXml. Exception faite de l’impossibilité d’employer la syntaxe Markdown nativement, il n’a aucun défaut. 

  4. Je m’arrête ici car notre interprétation de cette définition diffère. Je vois un format parmi d’autres là où Valentin voit la dictature de l’instantané, de la réaction à chaud ou de l’humeur de l’instant. Ce qui est paradoxal puisqu’il écrit cela… dans un billet de blog. 

  5. Enfin… pas tout. J’ai conservé les couleurs du précédent blog, afin que le lecteur assidu ne se sente point trop dépaysé ;) 

  6. Les précédents étaient nommés d’après mon pseudonyme. Quand ils avaient un nom… 

Publié le 12.09.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

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