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Nihil addendum
par al.jes

SPQR

L’on entend souvent à propos de la démocratie que c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Cette assertion nous vient d’Abraham Lincoln, en conclusion d’un discours donné en un contexte de guerre de sécession : l’Adresse de Gettysburg.

Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. En anglais, le government of the people, by the people, for the people. Mais parlons-nous bien de la même chose ? En anglais, le mot people dispose d’une double acceptation ; s’il peut effectivement signifier « peuple », il est également le pluriel de person, et signifie donc « les gens ». Le président Lincoln était un homme intelligent et savait donc très certainement que ce mot disposait d’une polysémie. Je le soupçonne même aisément d’avoir joué de ce double emploi. Il s’agit donc de considérer que si la démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, alors ce peuple est à la fois ensemble indivisible et assemblage disparate d’individus ; à la fois le tout et la somme des parties. Cette double signification impose du coup une restriction à notre définition de la démocratie : la partie importante dans cette définition n’est pas le « gouvernement de, par et pour », c’est le peuple. Non seulement la démocratie doit-elle être populaire, elle doit être individualisée.

Le peuple, cette masse grouillante et vulgaire 1 d’individus à qui l’on souhaite donner son propre gouvernement… L’on a tant écrit, parlé, débattu à son sujet, et pourtant tout est à rappeler. Car oui, il est sacrément difficile à cerner, ce coquin !

Les anciens le savaient bien… Les grecs, par exemple, utilisaient quatre mots pour le désigner 2. γένος (prononcez /gɛnos/) est le peuple en tant que groupe d’individus de même origine. L’on tend de nos jours à lui préférer la notion de nation, bien que subtilement différente. ἔθνος (prononcez /ɛtnos/) est l’ethnie, le peuple en tant qu’ensemble culturellement homogène. λάος (prononcez /laos/) est le groupement d’individus réunis en un lieu (quand on dit « le peuple est dans la rue »). On lui préfère aujourd’hui les termes foule ou masse, chacun pourtant une nuance distincte. Enfin, δέμος (prononcez /dɛmos/) est celui qui nous a donné « démocratie » : c’est l’ensemble des citoyens. C’est cette nuance qui fait que la démocratie athénienne ne pouvait concerner que les citoyens d’Athène, non ses habitants ! De ce fait, le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple est nécessairement indissociable de la notion de citoyenneté, et donc du politique 3 !

Les romains aussi voyaient en le peuple une force politique. Ainsi, le mot latin populus se rapportait pendant la république à une caste particulière, s’opposant aussi bien au sénat qu’à la plèbe. Une fois cela connu, il devient d’ailleurs frappant que la devise de Rome était SPQR, Senatus Populusque Romanus, « le sénat et le peuple de Rome », isolant par là même du pouvoir la plèbe, ce que nous pourrions appeler en un anachronisme éhonté les 99 %… L’époque impériale a cependant mis fin à cette injustice. En confisquant le pouvoir au peuple, la noblesse a rapproché les castes qui lui étaient « inférieures », dénommant l’ensemble d’icelles tantôt populus, tantôt plebs — ces deux mots étant par ailleurs vraisemblablement de même étymologie, d’après le Rey 4. Ainsi commença le long périple du mot peuple vers ce grand fourre-tout qui nous veut tout et rien dire…

Nous arrivons ainsi au seizième siècle, où — le Godin5 nous le rappelle — Thomas Hobbes fonde le contractualisme, philosophie politique pensant l’origine de l’état comme contrat entre les hommes, où les uns protègent les autres en échange d’une réduction de leurs libertés. Le peuple devient l’ensemble des hommes qui ne sont pas dirigeants. En bref, nous autres péquins moyens, les ordinaires, la populace… La conception hobbesienne est douteuse, mais les lumières valideront l’acceptation nouvelle : le peuple, c’est nous, ceux qui ne gouvernons pas.

Tâchons de les faire mentir, provoquons l’avènement d’une démocratie.


  1. Rien de péjoratif ici : vulgaire nous vient du latin vulgaris, la foule. 

  2. Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Peuple#Histoire 

  3. Oui, le politique, au masculin… Je travaillerai davantage cette notion dans un prochain article. 

  4. Alain Rey et coll, Dictionnaire Historique de la langue française, juillet 2010, Dictionnaires Le Robert. 

  5. Christian Godin, Dictionnaire de philosophie, 2004, Librairie Arthème Fayard – éditions du temps. 

Publié le 16.10.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

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