Aller au menu. Aller au contenu.

Nihil addendum
par al.jes

Souvenirs d'un étranger devenu apatride

Stefan Zweig, juif autrichien né en fin de XIXe siècle, relate dans l’extrait du Monde d’hier que voici l’un des changements importants de ce monde. Attention : ouvrage d’intérêt universel à mettre entre toutes les mains 1 !

[…] j’étais forcé de me souvenir sans cesse de ce que m’avait dit des années plus tôt un exilé russe : « Autrefois, l’homme n’avait qu’un corps et une âme. Aujourd’hui, il lui faut en plus un passeport, sinon il n’est pas considéré comme un homme. »
Et de fait, rien peut-être ne rend plus sensible le formidable recul qu’a subi le monde depuis la Première Guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et, de façon générale, à leurs droits. Avant 1914, la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu’il lui plaisait. Il n’y avait point de permissions, point d’autorisations, et je m’amuse toujours de l’étonnement des jeunes, quand je leur raconte qu’avant 1914 je voyageais en Inde et en Amérique sans posséder de passeport, sans même en avoir jamais vu un. On montait dans le train, on en descendait sans rien demander, sans qu’on vous demandât rien, on n’avait pas à remplir une seule de ces mille formules et déclarations qui sont aujourd’hui exigées. Il n’y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesure tracassières, ces mêmes frontières qui, avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie, sont transformées en un système d’obstacles ne représentaient rien que des lignes symboliques qu’on traversait avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich. […]
Tout cela paraît de petites choses sans importance. Et à première vue il peut sembler mesquin de ma part de les mentionner. Mais avec toutes ces absurdes « petites choses sans importance », notre génération a perdu absurdement et sans retour un temps précieux : quand je fais le compte de tous les formulaires que j’ai remplis ces dernières années, des déclarations à l’occasion de chaque voyage, déclarations d’impôts, de devise, passages de frontières, permis de séjour, autorisation de quitter le pays, annonces d’arrivée et de départ, puis des heures que j’ai passées dans les salles d’attente des consulats et des administrations, des fonctionnaires que j’ai eu en face de moi, aimables ou désagréables, ennuyés ou surmenés, des fouilles et des interrogatoires qu’on m’a fait subir aux frontières, quand je fais le compte de tout cela, je mesure tout ce qui s’est perdu de dignité humaine dans ce siècle que, dans les rêves de notre jeunesse pleine de foi, nous voyions comme celui de la liberté, comme l’ère prochaine du cosmopolitisme.


  1. Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, publié à Stockholm en 1942 peu après le suicide de l’auteur, disponible en français : Le Monde d’hier : Souvenirs d’un européen, novembre 1996, Librairie Générale Française (extrait issu des pages 476 à 478). 

Publié le 23.11.2012. Lien permanent. Retourner en haut.

©2012 – al.jes, certains droits réservés
Réagissez ! Écrivez-moi : me @ aljes.me