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Nihil addendum
par al.jes

Sang neuf pour la pellicule

Quand ce n’est pas la télé, c’est la vidéo amateur, la télésurveillance, les jeux vidéo, les e-mails, les ordinateurs. Les petits écrans ont pris le pouvoir dans le grand. Tous les prétextes sont bons pour injecter du flux électronique dans la chair chimique des pellicules. Comme un apport de sang neuf1.

Quand j’ai relu cette citation en farfouillant dans mes vieux cours, elle a sonné étrangement dans ma tête2. « Les petits écrans ont pris le pouvoir dans le grand. » Cela questionne un bon nombre de points, n’est-ce pas ? Oh, bien sûr, cela pourrait n’être qu’une lubie de cinéaste n’aimant pas les autres écrans, vus comme une concurrence. J’ai tant vu cela… Mais, me suis-je dit, et s’il n’était pas ce moyen de transgression, de libération, comme le fut la radio en son temps ? et s’il y avait prise de pouvoir effective ?

Commençons par le plus facile, la fautive toute trouvée, la cause de tous les malheurs, j’ai nommé : la télévision. Pour commencer, c’est un meuble situé chez le spectateur. Il n’y a pas besoin de faire une « sortie TV » : il suffit de s’affaler sur son divan3, la télécommande en main. D’ailleurs, parlons en de celle-ci ! À première vue, l’on pourrait croire qu’en permettant au spectateur la possibilité de zapper, elle lui donnerait du pouvoir, mais dans les faits le résultat est tout l’inverse d’une grille de programme, qui pousse à faire un choix préalable, et donc plus avisé. Le zapping, lui, ne fait que renforcer l’audience des émissions attirantes. Et tout devient alors une raison pour attirer le chaland : les effets clinquants, les couleurs vives, le sacrosaint direct et son montage pauvre, les live-tweets qui n’apportent rien ou, pire que tout, la télé-« réalité » qui montre soit un idéal inaccessible, soit les bizarreries du monde environnant, comme pour nous rappeler que non, nous n’avons pas encore touché le fond…

Pourtant, nous avons tous connu ces longues et harassantes journées de travail, à la fin desquelles nous ne rêvons que de débrancher notre cerveau et de ne plus rien faire… Quoi de mieux alors qu’un de ces divertissements stupides que l’on ne peut trouver qu’en allumant le petit écran4 ? Ah… béatitude du japonais devant une création de Beat Takeshi
Par ailleurs, le principe de flux continu de la télévision permet, comme le firent avant icelle les revues littéraires ou de bande dessinée, l’élaboration de programmes plus longs, plus réguliers. Avouez que nous y perdrions grandement si l’on n’avait plus Barney Stinson… Cela me fait d’ailleurs penser à un autre avantage du téléviseur : il est plus intime. C’est toujours mieux pour voir certains films de ne pas avoir à affronter le regard moralisateur d’un guichetier5.

De plus, le petit écran n’est pas seulement téléviseur : moniteur informatique, il devient outil de travail et de communication. Progressivement, avec l’apparition d’Internet (1965–1983), du courriel (1965), de Usenet (1979) puis du World Wide Web (1989), l’ordinateur devient un outil de création et une plateforme d’accès à l’un des premiers médias many-to-many6 : le Web. Avec les sites personnels, les blogs7, la baladodiffusion, les webseries… tout le monde devient un créateur en puissance. S’opère alors le règne de l’amateur8 au travers d’une prise de pouvoir du public sur le média. En outre, sur ce poste de travail qu’est l’ordinateur s’imposera une nouvelle transgression :

Prothèse hybride issue de l’union improbable des grandes inventions des deux siècles précédents : la photographie, la machine à écrire, la machine à calculer, le téléphone, le phonographe, le cinéma, la radio, la télévision, unis par la première langue commune à la communauté des hommes : les bits et octets. Achèvement de la Tour de Babel, dans le bruit, le sang et la fureur.
S’étonnera-t-on plus longtemps que le triomphe fascinant et redoutable de cet outil qui nous libère en nous enchaînant ait suscité aussitôt son pendant dionysiaque […] ?
Ainsi, le poète, le compositeur, l’administrateur système ou le comptable, peuvent-ils d’un simple « clic » passer du mode apollinien au mode dionysiaque, sans quitter, de la contrainte au divertissement, ou de l’extase au rire, leur plus tout à fait bien nommée « station de travail »9.

Ne vous trompez pas : le jeu vidéo fut dès ses débuts une transgression. La première console de jeu fut un oscilloscope, les premières consoles portables, les Game & Watch, furent inspirées d’une calculatrice et ainsi de suite… L’industrie l’a très bien compris : il suffit de voir à quel point les premiers micro-ordinateurs étaient orientés vers le jeu, ou encore d’observer le nom de la console de Sony : Playstation, pendant ludique ostensible de la workstation

Le jeu, de part sa nature, est un média interactif, permettant une prise en main par le spectateur, qui devient acteur. De ce fait, il ne fait plus appel, comme le fait le cinéma, à des changements émotionnels rapides, mais à des émotions qui nous viennent progressivement, non plus rappels d’une émotion connue, mais émotion elle-même :

Le spectateur ne vit pas un film : il revit au travers du film une succession d’émotions qu’il a mémorisé et qui sont stimulées par le scénario. Dans la vie réelle, lorsque nous sommes en colère, il faut une période d’au moins quelques dizaines de minutes pour se calmer et passer à un autre climat émotionnel. À l’écoute d’une musique ou devant un film, nous pouvons en moins d’une heure passer par une dizaine d’états émotifs les plus variés.
[Or] le joueur est un participant de la narration, au travers des décisions prises, mais aussi dans l’action physique. Même si les caractéristiques graphiques et sonores d’un univers ont une puissance d’évocation importante, l’évolution des tensions psychologiques ne suit pas le rythme d’une histoire mais celle des décisions, succès et échecs du joueur, comme dans la « vraie » vie10.

Cependant, l’auteur de notre citation parlait également de la télésurveillance11, un indéniable instrument de pouvoir que nos élites on essayé dans leur novlangue de renommer « vidéo-protection ». Davantage caméra qu’écran, ce dernier est l’œil qui surveille, l’avatar d’une élite déshumanisée auprès d’une masse jugée par avance comme suspecte.

Alors quoi, y a-t-il prise de pouvoir, oui ou non ? C’est délicat… D’une part, les avantages techniques du numérique (qui permet des caméras plus légères et moins chères) accompagne l’expression par un plus grand nombre, et puis un fichier numérique est plus facilement copié, donc diffusé. D’autre part, il est possible d’appliquer des verrous numériques, les DRM, qui permettent hélas un plus grand contrôle sur le public.

Néanmoins, les nouvelles générations adoptent plus facilement les technologies apparues à leur époque, quelle que soit cette dernière. Il apparaît donc que les petits écrans ne sont pas la cause du sang neuf dont nous parlions en ouverture de cet article ; ils n’en sont qu’un symptôme. Les petits écrans sont la face visibles des nouveaux outils qui accompagnent nos vies. Comme tout outil, ils peuvent être utilisés de la façon qui nous convient le plus, que ce soit pour raffermir son pouvoir sur un public, ou pour s’émanciper d’une élite.
Enfin, l’opposition entre petits et grand écrans est bien trop simple, voire simpliste, car l’usage grandissant des petits écrans n’empêche pas le grand écran de prospérer, comme nous l’ont montré les chiffres de la fréquentation des salles de cinéma pour les précédentes années.


  1. Jean-Paul Fargier, Ciné et TV vont en vidéo (avis de tempête), octobre 2010, De l’incidence éditeur, un extrait est lisible en ligne

  2. Notez-bien que lorsque j’ai lu cette citation, son contexte m’était inconnu. Je ne tiendrai donc pas compte de ce dernier dans cet article. 

  3. Rien que pour le plaisir de vous le faire remarquer (mes chevilles vont très bien, merci) : j’aurais pu parler de sofa, de canapé ou même d’un autre type de siège, comme un pouf, mais j’ai choisi spécifiquement le divan… Jetez un œil à l’étymologie du mot, vous comprendrez pourquoi c’est le plus approprié. 

  4. Techniquement, le téléviseur n’est pas un écran, puisque c’est une source de lumière. Un écran, c’est justement ce quelque-chose qui arrête la lumière… Cela n’empêche pas d’adopter l’abus de langage, mais il est parfois bon de rappeler le terme exact, qui est moniteur. Oui, comme celui de votre ordinateur ; en fait, c’est la même chose. 

  5. Argument de moins en moins recevable, grâce aux bornes automatiques. 

  6. J’en parlerai plus profondément dans un prochain article. 

  7. Cf. mon incipit

  8. Étymologiquement « celui qui aime »… C’est donc un terme très noble, qui si jamais il présume d’une qualité, ne peut alors être que de bon augure. 

  9. André-Marc Delocque-Fourcaud, « La Balle de Nausicaa », mars 2004, in Stéphane Natkin, Jeux vidéo et médias du XXIe siècle, septembre 2004, Vuibert. 

  10. Stéphane Natkin, ibidem, p. 41–42. 

  11. Vous aurez peut-être déjà remarqué qu’il place cette dernière pile entre la vidéo amateur et les jeux vidéo. Nous tâcherons tout de même de ne pas interpréter ce fait, afin de ne pas prendre le risque de trop déformer les propos de M. Fargier. 

Publié le 11.04.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

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