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Nihil addendum
par al.jes

Au commencement était le Verbe

J’évoquai dans un précédent article la notion de média many-to-many. J’aimerais en parler un peu plus avec vous.

De tout temps, l’être humain a éprouvé le besoin de communiquer. Dans un premier temps, ce fut en groupe restreint, mais déjà les technologies existantes, intitulées maintenant « parole », « dessin » et « communication non verbale » étaient d’une très grande richesse. À l’époque l’on pouvait déjà dire de très nombreuses choses, user de sous-entendus, s’adresser à un individu comme à tout le groupe… À vrai dire la communication était sans le moindre doute permis tout aussi riche et efficace qu’elle ne l’est maintenant.
Pourtant nous communiquons autrement. Oh, nous communiquons toujours en face à face, mais nous avons depuis ajouté de nombreux intermédiaires, autrement appelés médias.

Le premier média fut le courrier, ce lointain cousin du héraut qui courrait sur la demande d’un homme riche ou important 1 transmettre un message à un destinataire quelconque. Théoriquement, destinataire comme émetteur pouvaient être uniques ou multiples, mais ils étaient vraisemblablement unique tous deux.
Plus tard, l’invention de l’écriture permit au message de devenir plus fiable (pas de problème de mémoire) et plus secret (grâce au cachet puis à l’enveloppe). De plus, plusieurs courrier pouvaient se relayer pour parcourir de grandes distances sans perdre le temps du repos, et s’organiser pour porter plus de messages à la fois. Cependant le paradigme de la communication ne changea pas particulièrement, et même se renforça : un petit groupe de personnes s’adresse à un petit groupe de personne — même s’il y a beaucoup de petits groupes : l’échelle change, pas la façon dont on échange.

Malgré cela, l’écriture apporta bien un changement de paradigme avec le livre 2. Cependant, vu le coût exorbitant d’un manuscrit, le livre resta réservé à une forme d’élite culturelle et ne put être pour la communication le changement disruptif qu’il fut pour la mémorisation du savoir 3.

Bien plus tard, avec l’invention de l’imprimerie puis de supports non plus pour le texte brut mais aussi pour le son (radio) et l’image (télévision), l’humanité offrit à de petits groupes de s’adresser à de larges foules : c’est l’avènement des médias dits « de masse », et de leur potentiel nouveau en terme de propagande politique et commerciale.

C’est ici qu’entre en scène un nouveau venu : le réseau Internet. Internet permet toujours à un individu (ou à un petit groupe) d’en contacter un autre (paradigme one-to-one), au travers de protocoles comme le courriel, l’échange de fichier FTP… Internet permet aussi à un individu (ou à un petit groupe) d’en contacter un très grand nombre (paradigme one-to-many), en devenant un support de diffusion pour les films, pour les chaînes de télévisions… Mais Internet permet surtout à un grand nombre d’individus d’entrer en contact avec un grand nombre d’individus, via notamment le P2P4 ou le Web (blogs, réseaux sociaux, wikis…) : c’est le paradigme many-to-many.

C’est en cela qu’Internet est disruptif. D’aucuns croient qu’il ne faut rien y voir de plus qu’une « économie numérique ». Ils n’imaginent pas à quel point ils ont tord. Pour reprendre les mots de Benjamin Bayart :

L’imprimerie a permis au peuple de lire, Internet va lui permettre d’écrire 5.


  1. Peu importe le sens exact que revêtaient ces mots à l’époque. 

  2. Enfin… D’abord la tablette, le codex, etc. 

  3. Quelle merveille, n’est-ce pas ? pourtant cette mémoire externe est aussi néfaste pour notre mémoire interne, encéphalique, qui n’a plus besoin de s’exercer autant. Répandre l’écrit, c’est condamner le par cœur. Platon désapprouvait l’écrit pour cette raison ; au contraire, Michel Serres s’en réjouit : cela condamne l’humain à privilégier l’intelligence sur la connaissance. 

  4. Sous cette dénomination se rangent de très nombreux protocoles de communication informatique qui ont pour particularité de se passer de serveur pour faire transiter des informations, permettant un échange direct de pair à pair — d’où le nom. Ce n’est pas limité à l’échange, légal ou non, d’œuvres culturelles, bien au contraire. 

  5. Benjamin Bayart, conférence Internet libre, ou minitel 2.0 ?, juillet 2007, http://www.fdn.fr/internet-libre-ou-minitel-2.html

Publié le 23.04.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

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