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Nihil addendum
par al.jes

Le Tyran qui aimait la liberté

Il était une fois un tyran qui était confronté à un curieux dilemme. Lorsque son père passa de vie à trépas, il lui avait laissé le trône d’un immense empire qui s’étendait tant vers le levant que vers le ponant, tant en septentrion qu’en terres australes. Mille nations avaient été conquises par les armées de son défunt paternel, au prix du feu, du fer et du sang. S’il était aussi cruel et avide de pouvoir que son père, notre histoire s’achèverait ici car il est fort aisé pour qui en a le pouvoir et la volonté de maintenir les masses en laisse. Seulement, notre tyran, s’il en avait le titre, n’en avait pas l’âme, tout épris qu’il était de Dame Liberté.

Pour plaire à sa muse, le jeune souverain se refusa l’usage de la coercition, tout comme il refusa d’initier les hostilités. Mais en ce monde, qui est grand attire la convoitise, et s’il n’avait pas besoin d’une armée offensive, une armée défensive était pour le moins nécessaire. C’est là que ses ennuis commencèrent. Comment convaincre les hommes de s’engager dans son armée ? Il ne voulait pas les enrôler de force, et l’usage purement défensif de cette armée empêchait de faire miroiter aux gens d’arme un partage de gains lors des pillages que les campagnes militaires occasionneraient. Restait la possibilité d’une solde, mais l’axiome de non nuisance à autrui empêchait le jeune tyran de voler ses sujets, l’obligeant par là même à se contenter pour ses soldat des ressources de son domaine personnel. C’est peu dire qu’une telle armée ne tiendrait pas longtemps.

Une autre possibilité consistait à attendre que les pays voisins attaquent, poussant les habitants de son empire à prendre les armes et à se défendre par eux-même. Cela signifiait alors que le peuple n’attendrait plus grand chose de son prince et s’en déclare indépendant, réduisant le vaste empire en une multitude de petits pays. L’idée que se défasse en quelques années ce que son père avait conquis sur le temps de sa vie ne dérangeait pas outre mesure notre tyran, car il savait que l’Histoire n’est que flux et reflux. Puis, après tout, les grands empires ne sont-ils pas la signature des dictatures les plus sévères ? Cependant, cette stratégie impliquait que le peuple se fasse massacrer en un premier temps, ce qui répugnait à notre prince. Que faire alors ?

La solution fut étonnante. Elle vint au jeune tyran quand il se rendit compte que l’une des première choses que l’on demandait à un inconnu avec qui l’on liait connaissance était ce qu’il faisait dans la vie, comme si l’humain se sentait mieux avec un rôle. Il découvrit alors, à son plus grand désarroi que l’homme ne voulait pas toujours être libre, mais envisageait bien plus souvent les objets avec jalousie : c’est compliqué d’être libre, et beaucoup préfèrent la simplicité de l’obéissance. Alors, le prince promulgua son premier édit : tous ceux qui veulent de la protection du tyran doivent le faire savoir par une participation financière à son armée ; quant aux autres, ils restent libres.

L’idée fit son chemin et nombreux furent ceux qui proposèrent leur protection selon de tels contrats de protection, que l’Histoire retint sous le nom de fief 1. Une distinction se fit alors entre les hommes libres, les barons 2, et ceux qui vendaient leurs services contre une protection, les serfs 3. Quant au souverain, il ne le fut plus que dans son domaine, n’ayant plus ailleurs qu’un droit d’arbitrage. Sous ce bon règne de Dame Liberté, le peuple vécut heureux, et eut beaucoup d’enfants.


  1. Du latin foedus, « contrat, convention ». 

  2. Du francique barô, littéralement « homme libre ». 

  3. Ici la similitude étymologique est visible, non ? 

Publié le 24.05.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

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