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Nihil addendum
par al.jes

Téléphone

Smartphone. Au delà de l’incongruité du nom — comment un objet pourrait-il être intelligent ? —, je suis marqué par le peu d’importance qu’y revêt la fonction qui donna son nom à l’ustensile. Je préfère parler d’ordinateur de poche ou, comme les anglophones, de handheld — « qui tient dans la main ». Après-tout, nous nous en servons pour jouer, écouter de la musique, accéder au web, lire les nouvelles, communiquer oui, mais principalement par écrit : courriels, SMS, tweets… Pourquoi, sinon la raison historique qui ne suffit pas — nous avons connus les PDA et agendas électroniques auparavant —, donner une telle importance à cette fonction ? Cela est souvent présenté comme une blague — « et accessoirement, mon téléphone peut téléphoner ! » — mais soulève une question tout à fait honorable.

Surtout pour moi, qui n’aime pas téléphoner.

Lorsqu’un interlocuteur me demande pourquoi je préfère le courriel au téléphone, je raconte une histoire différente à chaque fois. L’un se verra répondre que je préfère garder trace de la conversation ; l’autre que je préfère réserver ce moyen de communication pour les gens qui me sont le plus proches ; un troisième qu’un coup de fil tombe souvent mal ; &c.

Toutes ces excuses sont vraies. Je préfère garder trace de la conversation. Non pas que je veuille pouvoir retourner ce qui a été dit contre mon interlocuteur en cas de besoin — moi aussi, je laisse des traces. Il s’agit plutôt d’externaliser ma mémoire pour laisser mon cerveau se concentrer sur ce qui importe réellement. Mes proches connaissent ma préférence pour l’écrit et vont en tenir compte, réservant le téléphone pour des cas particuliers, où ce dernier est plus pertinent. Et oui, un appel est souvent le malvenu : quand je suis en cours, quand je regarde un film… il faut croire que les gens ont un don pour cela. Ou alors c’est un biais de perception et je ne me souviens que de ce qui m’a ennuyé. Toujours est-il que, même si ces raisons sont toutes vraies, elles ne suffisent pas à expliquer mon manque d’enthousiasme pour cet outil.

Que l’on se comprenne bien : je sais que le téléphone peut s’avérer plus pratique que l’écrit, je l’utilise quand c’est plus pertinent qu’un courriel et j’apprécie une rencontre en vis-à-vis à sa juste valeur ; c’est l’expérience du téléphone qui m’est désagréable. Cela se ressent : au téléphone je parle peu et bas, et je suis sous certains aspects bien content que mon opérateur soit réputé pour son réseau restreint — cela me fournit une excuse toute trouvée, bien meilleure que « Je suis malade. » Et il semblerait que je ne sois pas seul à subir cette expérience désastreuse, à éprouver cette sensation que le téléphone est une nuisance, que l’être humain ne devrait pas user ainsi de sa voix. Cela viendrait, nous dit Jean-Claude Monod de l’immédiateté requise par l’appel :

En s’adressant directement au destinataire, l’appel le sollicite immédiatement, lui « prend son temps », au présent. Dans la Genèse, l’appel (de Dieu) apparaît d’emblée comme une « convocation », laquelle fige Abraham sur place ; il doit répondre aussitôt à l’appel de son nom. […]
La théologie, notait Feuerbach, est un miroir grossissant. Le caractère violent, angoissant de l’appel par Dieu, qui convoque à la présence et appelle à répondre de soi, grossit démesurément une structure de tout appel : le moindre coup de fil nous atteint, nous enjoint de répondre, et ne pas répondre aussi est un acte, un choix, un refus. […] « Je ne suis pas là » — pour toi — maintenant. […]
L’écrit évite cette violence latente de l’appel comme mise en demeure de répondre toutes affaires cessantes, épreuve du « face-à-face » vocal. Le message écrit ne s’impose pas, il laisse aussi au destinataire la liberté de ne pas répondre à l’instant, sans que cette non-réponse immédiate ait la moindre valeur significative. Une réponse est attendue, mais on lui laisse le temps de venir. […]
Cette structure, Derrida l’a désignée comme l’opération même de l’écriture : la différance, comme « différer » actif, délai, retard, écart à la présence et à l’immédiateté. C’est ce qui fait la force incomparable de l’écriture, mais sa force douce, si l’on peut dire, sa « délicatesse », par contraste avec la convocation au face-à-face vocal. […] On passe d’un régime de convocation immédiate à un régime de « réponse souhaitée » 1.


  1. Jean-Claude Monod, Écrire, à l’heure du tout-message, avril 2013, Flammarion. 

Publié le 09.06.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

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