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Nihil addendum
par al.jes

Du Pouvoir (1)

C’est en 1943 que, révolté par la guerre totale en cours, Bertrand de Jouvenel quitte la France pour la Suisse. Pour seul bagage, il n’emporte qu’un cahier ; c’est là la première esquisse d’un ouvrage d’une densité incroyable : Du Pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance1. C’est un livre formidable, que je conseille à tout individu que la chose publique intéresse. Pour les autres, voici au moins deux extraits, à propose des partis.


L’histoire de la machine [étatique] aux États-Unis et en Angleterre où elle fut introduite par Joseph Chamberlain, a été admirablement écrite par le russe Ostrogorski 2. Son ouvrage fut traduit en plusieurs langues. Et chaque pays en a fait son profit. Partout on a compris que puisque les votes donnaient le pouvoir, l’art suprême de la politique était celui de faire voter. Ce qui est affaire d’organisation et de propagande.

Quant à l’organisation, on a pu perfectionner ce que Tammany Hall avait réalisé, on n’a point innové et même le parti national-socialiste n’a rien créé qui ne fût en germe dans les anciens procédés de New York.

Mais quant à la propagande, quel progrès !

Les initiateurs de la démocratie entendaient que la campagne électorale fût une saison d’éducation populaire par l’exposition complète des thèses opposées ; ils tenaient essentiellement à la publicité de débats parlementaires qui, rapportés, permettraient au citoyen de suivre le travail du gouvernement et le rendrait de plus en plus apte à juger. Si la participation d’une masse ignorante à la souveraineté n’était pas sans inconvénients, ils seraient largement rachetés par la guérison graduelle de cette ignorance à force de discussions auxquelles le dernier même des électeurs devrait prêter attention. Parce que les meilleurs esprits auraient à solliciter les suffrages les plus médiocres, ceux-ci, formés à cette école, deviendraient enfin dignes du rôle éminent qui leur était sans discrimination accordé.

C’est là le plus nobles des arguments en faveur de la démocratie.

Mais les modernes, en gens avisés, ont compris que former l’esprit des électeurs c’est aussi bien l’ouvrir aux arguments adverses qu’aux leurs propres et donc peine inutile.

Si la faculté raisonnante n’est pas très exercée dans la majorité d’une population, tous les hommes au contraire sont capable d’émotion. Et c’est donc sur les émotions qu’il faut agir. Susciter en sa faveur la confiance, l’espoir, l’amour et, contre le concurrent, l’indignation, la colère, la haine, voilà le secret du succès. Il est complet lorsqu’un public applaudit un discours qu’il ne peut entendre et couvre par des trépignements la réplique de l’adversaire. Pour l’instruire de son devoir, on lui donne l’exemple dans l’assemblée nationale même.

Loin d’éveiller la capacité citoyenne chez ceux qui ne la possèdent pas encore, on l’éteint chez ceux qui l’ont acquise.

Pour étouffer la curiosité que peut inspirer un orateur éminent du bord adverse, pour combattre l’envie de s’instruire par la connaissance d’arguments différents, pour anéantir cette gentillesse naturelle qui prédispose l’homme en faveur de son prochain, on fait vibrer la corde du loyalisme. C’est trahison de lire le journal de l’ennemi, de se rendre à ses réunions sinon pour couvrir sa voix et ensuite le réfuter d’après un canevas passe-partout. Car la bataille politique est une véritable guerre. Baudelaire s’étonnait déjà d’y trouver un langage militaire : « L’avant-garde de la démocratie », « à la pointe du combat républicain », et autres. Le poète avait raison. On a transformé les électeurs en soldats, en « militants ». C’est que leurs meneurs sont des conquérants du Pouvoir 3.


On doit prendre l’expression [des États dans l’État] au sens littéral. Le parti est un phénomène qui a subit une rapide évolution, plus ou moins avancée selon les pays et les partis concrets ou envisagés. Au terme de cette évolution, il constitue dans le corps national un corps plus étroit mais de nature analogue, dans la société nationale une société plus bornée mais également liée par la communauté des souvenirs, des intérêts et des espoirs. Le parti a son jargon et ses mœurs propres, des héros qui lui sont particuliers, il a ses universités où est enseignée a conception du monde (école de propagandistes), il a ses institutions de solidarité, son budget, ses forces armées (milices, service d’ordre, sections d’assaut). Il a son drapeau, ses hymnes de parti, ses prophètes et ses « morts pour la cause », il a enfin son parti-otisme plus ardent parce que plus étroit que le patri-otisme, et ne s’identifiant avec lui qu’autant que la nation devient la chose ou l’instrument du parti.

Il a son gouvernement, de forme mi-monarchique mi-oligarchique et, sous bien des rapports, ressemble à une tribu guerrière qu’on mènerait à la conquête de la nation et à son exploitation, pareille aux bandes normandes qui autrefois s’approprièrent l’Angleterre. On retrouve ne un mot le phénomène primordial de la conquête d’une société par une société plus petite, déjà étudiée [plus tôt dans ce livre]. La conquête partisane reproduit tous les principaux traits de la conquête barbare 4.


  1. Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance, mars 1994, Hachette. 

  2. (NdlA) M. Ostrogorski : La Démocratie et l’organisation des partis politiques, 2 vol., Paris, 1903. Autre édition abrégée dans certaines parties, développée dans d’autres, en un volume, en 1912. 

  3. Section « Du citoyen au militant :la compétition pour le Pouvoir se militarise », pages 443 à 445. 

  4. Note 1, page 452. 

Publié le 24.07.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

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