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Nihil addendum
par al.jes

Du Pouvoir (2)

Je n’ai pu réfréner l’envie de vous donner un second extrait de l’ouvrage de Bertrand de Jouvenel, cette fois à propos de la Révolution française. Le voici.


En 1788, l’Administration rencontre partout des forces qui la contrecarrent. Elle est réduite au dernier degré d’impuissance. La Révolution va subitement l’affranchir de tous ses opposants.

La monarchie est tellement en recul qu’elle devait sacrifier au cri général ses intendants de province, exécutants de la volonté centrale, qui cédaient la place aux assemblées provinciales : c’était le mouvement inverse de toute notre histoire. La Révolution, elle, va soumettre tout le pays plus uniformément, plus étroitement que jamais, à l’impulsion du Pouvoir.

L’œuvre révolutionaire, c’est la restauration de la monarchie absolue. Philippe le Bel avait compris le sens des aspirations plébéiennes : c’est pourquoi il avait le premier appelé le Tiers aux États Généraux. Près de cinq siècles plus tard l’événement lui donne encore raison ; mais Louis XVI n’est pas un Philippe le Bel. Et la restauration aura lieu… sans roi.

Quand on examine dans le détail la vie tumultueuse des assemblées révolutionnaires, on se perd d’abord dans les courants et contre-courants d’idées, dans les complots de faction dont le langage souvent masque les intentions véritables. Mais on discerne aisément que la Constituante sacrifie d’entrée les intérêts de ces mêmes privilégiés qui avaient réclamé la convocation des États. C’est en quelques séances un massacre des privilèges auxquels les rois n’osaient porter atteinte. La suppression des États provinciaux, combattus depuis des siècles par l’administration monarchique, est l’ouvrage d’un moment. Les biens immenses du clergé sont tout aussi rapidement livrés au Pouvoir, et les Parlements, à l’opposition desquels les États Généraux doivent leur convocation, reçoivent un congé plus décisif qu’au temps de Maupéou.

C’est la grande liquidation des contre-pouvoirs. Mirabeau a senti que c’était aussi la grande chance du Roi 1. Il lui écrit : « L’idée de ne former qu’une classe de citoyens aurait plu à Richelieu, cette face égale facilite l’exercice du Pouvoir 2. » Il se voit à sa place et dans le rôle du Cardinal, recueillant les fruits de ce prodigieux déblaiement.

Mais Louis XVI ne le veut pas, ni l’Assemblée, ni l’Histoire.

Vaines recherches, celles qui scrutent les intentions des Constituants. Oui, sans doute, ils ont affirmé une doctrine de séparation du Pouvoir en Exécutif, laissé au Roi, et en Législatif, assumé par les représentants du peuple. Oui, ils ont aussi remis l’administration locale aux élus locaux et ainsi réalisé une autre séparation du Pouvoir. Mais ces démembrements de l’Autorité, quelque importance que leurs auteurs aient pu y attacher, sont sans valeur historique. Car l’Assemblée, même en dépit d’elle-même, comme en témoigne son repentir final, travaillait à transférer le Pouvoir.

Elle soustrait le Législatif au Roi, et se défend de plus entreprendre. Un Lally-Tollendal 3, un Mirabeau 4 même, se récrient sur le danger que représenterait l’Assemblée si jamais elle attirait à elle les pouvoirs laissés au Roi. « Oui, je le déclare, s’écrie Mirabeau, je ne connaîtrai rien de plus terrible que l’aristocratie souveraine de six cent personnes ! »

On y va pourtant d’un mouvement fatal. Et c’est un spectacle bien philosophique que celui des hommes de la Constituante puis de la Législative qui se débattent contre leur destin qu’à la fois lis rêvent et redoutent.

Les révolutionnaires de la première heure ont, pour se former en Assemblée Nationale, invoqué la volonté générale dont ils se prétendent mandataires. Il est curieux de voir comme le principe les emporte en tant qu’il fonde un Pouvoir nouveau, tandis qu’il s’efface en tant qu’il peut embarrasser ce Pouvoir. Puisque l’autorité n’émane que du vœu national, il faut, pour que le Roi continue d’en posséder une partie, qu’il soit lui aussi, conjointement avec l’assemblée, « représentant de la Nation ». Mais quoi, d’une part des représentant élus, d’autre part un représentant héréditaire, quel paradoxe ! Et bientôt, le Roi n’est plus que le premier fonctionnaire : mais si fonctionnaire, alors pourquoi inamovible ? Les circonstances aidant, on le supprime, et le pouvoir exécutif se réunit au législatif dans les mains de la Convention.

Quant à l’équilibre des pouvoirs, nous avons pu être dupes de ce prestige… s’écrie Robespierre, mais à présent que nous importent les combinaisons qui balancent l’autorité des tyrans ! C’est la tyrannie qu’il faut extirper : ce n’est pas dans les querelles de leurs maîtres que les peuples doivent chercher l’avantage de respirer quelques instants ; c’est dans leur propre force qu’il faut placer la garantie de leurs droits 5.

En d’autres termes : nous étions partisans de limiter le Pouvoir quand d’autres le possédaient ; dès lors que nous l’avons, il ne saurait être trop grand.

L’assemblée est devenue le souverain. Mais si son droit vient de ce qu’elle exprime la volonté générale, il faut sans doute qu’elle reste constamment soumise à ses commettants ?

Non pas ! Dès les premiers jours 6 les Constituants se sont affranchis des mandats impératifs dont beaucoup d’entre eux étaient investis.

Ce ne sont pas les raisonnements de Sieyès, c’est la volonté de puissance de ces hommes assemblés qui substituent à la souveraineté populaire la souveraineté parlementaire. Il faut que le peuple soit un souverain absolu dans l’instant qu’il désigne ses représentants, car ainsi peuvent-ils tenir de lui des droits illimités. Mais dès qu’il a communiqué ces droits, le rôle du peuple cesse, il n’est plus rien, il est sujet e l’Assemblée seule souveraine.

La « volonté générale » ne se forme que dans l’assemblée 7 et la consultation populaire n’est qu’une sorte de cuisson qui réduit toute la Nation en un microcosme de six cent personnes qui, par la plus hardie des fictions, sont censée être la Nation elle-même assemblée 8.

Cette souveraineté altière pourtant, qui ose envoyer le Roi à l’échafaud, qui repousse dédaigneusement l’appel des Girondins aux assemblées électorales, s’abaisse, s’humilie, devant qui ? Devant les bandes d’énergumènes accueillie à la barre de la Convention, et dont les pétitions forcenées sont acceptée comme l’expression du vœu populaire !

De grands juristes ont dépensé leur admirable ingéniosité à réduire toutes ces contradictions en théories constitutionnelles. Je ne conçois pas comment leur imagination peut se refuser à entendre les hurlements de la rue, les roulements de la charrette, et comment ils peuvent se fier à des textes bâclés dans des emportements de haine ou de terreur ou rapiécés dans les minutes de compromis et de lassitude.

La logique d’une époque révolutionnaire n’est pas dans les idées ; elle est toute dans les faits.

Le fait, c’est l’érection d’un nouveau pouvoir, celui des soi-disant représentants, qui, dans la mesure où ils ne se sont pas entre-tués, se perpétuent depuis la Convention à travers le Directoire et le Consulat jusque dans le personnel de l’Empire.

La véritable incarnation du Pouvoir nouveau, c’est Sieyès. Personne n’a eu plus de part que lui au déclenchement révolutionnaire. Constituant, Conventionnel, membre du Comité de Salut Public, Directeur, Consul, c’est lui, sans doute qui a soufflé ces mots de Bonaparte, qu’il eût prononcé pour son compte s’il avait eu les moyens physiques nécessaires : « La Révolution est close ; ses principes sont fixés dans ma personne. Le gouvernement actuel est le représentant du peuple souverain. Il ne peut y avoir d’opposition contre le souverain. » 9


  1. (NdlA) Dans une note d’une saisissante lucidité, il constate : « Dans le cours d’une seule année, la liberté a triomphé de plus de préjugés destructeurs du pouvoir, écrasé plus d’ennemies du trône, obtenu plus de sacrifices pour la prospérité nationale, que n’aurait pu le faire l’autorité royale pendant plusieurs siècles. J’ai toujours fait remarquer que l’anéantissement du clergé, des parlements, des pays d’État, de la féodalité, des capitulations de provinces, des privilèges de tout genre est une conquête commune à la nation et au monarque. » — Vingt-huitième note pour la Cour, du 28 septembre 1790, in Correspondance de Mirabeau avec le comte de La Marck, en trois volumes, Paris, 1851, tome II, page 197.
    Mirabeau voyait bien que la Révolution avait travaillé pour le Pouvoir. Mais ce n’est pas le Pouvoir sous la forme traditionnelle qui saura en recueillir les fruits. 

  2. (NdlA) Lettre au roi du 9 juillet 1790. Correspondance avec le comte de La Marck, tome II, page 74. 

  3. (NdlA) Dans son rapport sur la Constitution, Lally-Tollendal écrit dès le 31 août 1789 : « On demande si le roi en tant que portion du corps législatif ne sera pas exposé sans cesse à voir toute son influence brisée par la réunion de toutes les volontés dans une seule chambre nationale ?
    « Cédera-t-il alors, où sont les bornes du pouvoir de la Chambre ? Il faut mettre le peuple à l’abri de toutes les espèces de tyrannies : l’Angleterre a autant souffert de son Long Parlement que d’aucun de ses rois despotes…
    « … Sous Charles Ier, le Long Parlement tant qu’il continua d’observer la constitution et d’agir de concert avec le roi redressa plusieurs griefs et porta plusieurs lois salutaires, mais quand il se fut arrogé à lui seul le pouvoir législatif en excluant l’autorité royale, il ne tarda pas à s’emparer de l’administration et la conséquence de cette invasion et de cette réunion de pouvoirs est une oppression du peuple pire que celle dont on avait prétendu le délivrer. » 

  4. (NdlA) Dans la fameuse discussion sur le droit de guerre, il explique : « Les pouvoirs sont exercés par des hommes ; les hommes abusent d’une autorité qui n’est pas suffisamment arrêtée, en franchissent les limites. C’est ainsi que le gouvernement monarchique se change en despotisme. Et voilà pourquoi nous avons besoin de prendre tant de précautions. Mais c’est encore ainsi que le gouvernement représentatif devient oligarchique, selon que deux pouvoirs faits pour se balancer l’emportent l’un sur l’autre et s’envahissent au lieu de se contenir. » — Discours du 20 mai 1790. 

  5. (NdlA) Discours de Robespierre à la séance du 10 mai 1793. 

  6. (NdlA) Séances des 7 et 8 juillet 1789. 

  7. (NdlA) « Il ne s’agit pas ici, dit Sieyès, de recenser un scrutin démocratique, mais de proposer, d’écouter et de se concentrer, de modifier son avis, enfin de former en commun une volonté commune. » — Discours du 9 septembre 1789. 

  8. (NdlA) « La décision, dit Sieyès, n’appartient et ne peut appartenir qu’à la Nation assemblée. Le peuple ou la Nation ne peut avoir qu’une voix, celle de la législation nationale. » — Discours du 9 septembre 1789. 

  9. Bertrand de Jouvenel, « Le Tiers restaure la Monarchie sans le Roi » in Du Pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance, mars 1994, Hachette, pages 363 à 369. 

Publié le 24.07.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

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