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Nihil addendum
par al.jes

Entre vie privée et secrets d'état

Après la fiction de la semaine dernière, voici un extrait du récent ouvrage de Jean-Claude Monod, Écrire, à l’heure du tout-message. Cet extrait a pour paysage deux éléments distincts : Wikileaks d’une part, les SMS échangés entre autres par Dominique Strauss-Kahn et qui furent dévoilés lors de l’affaire de l’hotel Carlton, d’autre part.


Au delà de ce renversement drastique de l’attitude des médias envers un « puissant » en disgrâce, de l’omerta au lynchage public, il y avait dans la divulgation de ces textos quelquechose de vertigineux pour tout un chacun : tout message, y compris le plus « privé », peut-il du jour au lendemain se retrouver sur la place publique ou du moins divulgué, diffusé au-delà de son destinataire premier ? On pourrait énoncer un axiome suggéré par Derrida : en un sens, plus il y a de message, y compris de messages secrets et de procédures de codage, de chiffrage, etc, toujours plus sophistiquées, moins il y a de secret, moins la sphère privée est close sur elle-même. Derrida notait que le problème du devenir-public de la lettre secrète affectait déjà la lettre sur papier qu’en cachant on livre à l’extériorité et donc au risque qu’elle soit trouvée (seule la destruction de la lettre assure qu’elle ne sera pas trouvée, si du moins elle n’a pas été copiée, décalquée, etc.) Or, la probabilité qu’un message soit tenu caché semble moins forte avec le courrier électronique, l’e-mail, les conversations transitant par des satellites, etc. On l’a vu avec l’« affaire WikiLeaks » : la possibilité de copier en quelques heures et de diffuser en quelques minutes des milliers de documents secrets est l’envers de la capacité de stockage et de « mémoire » qui permet l’échange instantané et l’archivage de messages, aussi codés soient-ils. Mais la question inverse, principielle pour les fondateurs de WikiLeaks, d’un contrôle étatique des messages et des échanges privés surgit à l’autre bout du spectre, avec le problème juridique de la légitimité ou de l’illégitimité de l’intervention de l’État, de la surveillance d’État et éventuellement de la censure d’État.

Deux attitudes sont possibles et observées face à ces évolutions : la célébration d’une progression de l’information, y compris sur les frasques des « grands de ce monde » et sur la domination masculine, l’approbation d’une fin du secret d’État, de la dissimulation, de l’avènement d’une ère de la transparence démocratique ; mais aussi, à l’opposé, la crainte d’une observation généralisée, d’une fin de l’intime, d’une abolition du secret, et par là même d’une des conditions de viabilité d’un espace démocratique dans lequel doit exister une sphère échappant au droit de regard de l’État. C’est sans doute entre ces deux lignes que se situerait une attitude de juste ouverture à ce qui peut favoriser l’expression publique, la communication sans intermédiaire, contrecarrant les effets répressifs de la rétention d’informations, de la censure (qui passe aussi par l’auto-censure et la complaisance à l’égard des puissants) et du contrôle étatique des flux ; mais une attitude qui ne méconnaîtrait pas le risque inverse de destruction de toute possibilité de se dérober aux rayons de l’Œil public, la transformation du Web en déversoir de tous les ressentiments — exutoire polyphonique d’une haine à l’affût. C’est la fragile condition de l’espace public démocratique : sans lui, pas d’opinion publique, pas de liberté critique, pas de pluralisme des points de vue ; mais pour exister, l’espace public doit se distinguer d’une sphère privée, dont l’abolition signe bien, comme l’observait Hannah Arendt, l’ambition du totalitarisme : ouverture des correspondances privées, immixtion dans les rapports familiaux ou amoureux,perméabilité de toutes les régions de l’existence aux exigences du Parti-État… Or, le déploiement de la « publicité » dans les démocraties, au nom d’une « liberté d’informer » sans limites et d’une transparence panoptique, peut aboutir à ce résultat qu’anticipait la sentence inquiète d’Arendt, empruntée à Heidegger : « Das Licht der Öffentlichkeit verdunkelt alles. » Potentiellement, oui, « la lumière de la publicité obscurcit tout » 1.


  1. Jean-Claude Monod, Écrire, à l’heure du tout-message, avril 2013, Flammarion. 

Publié le 29.08.2013. Lien permanent. Retourner en haut.

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