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Nihil addendum
par al.jes

Transhumanisme

Hier, nous parlions de droit à la vie. C’est l’un des corollaires de l’axiome de non-nuisance. Un autre de ses axiome est que chacun dispose de son corps comme il l’entend. Cela vaut pour les tatouages, les piercings, le choix vestimentaire, etc. Puis cela vaut également pour des choses plus controversées comme l’orientation sexuelle, la prostitution, ou l’euthanasie 1. C’est à chacun de décider pour soi, et personne n’a le droit de nous imposer ses vues. Le transhumanisme est axé autour de cette idée.

En effet, l’un des piliers du transhumanisme, qui lui a donné son nom, est la volonté de dépasser le stade humain actuel, d’engendrer notre propre évolution. L’idée ne se passe bien sûr pas dans un eugénisme ou dans une volonté de forcer qui que ce soit d’adhérer à cette pensée, mais plutôt dans un choix individuel de s’administrer ou de se faire administrer un traitement qui pourrait réduire voire annuler les effets du vieillissement, ajouter de nouvelles perceptions, de nouvelles façon de communiquer avec notre environnement.

Quelque part, nous sommes tous transhumain. Nous prenons des médicaments quand nous tombons malade, des lotions pour éviter les rides ou la chute des cheveux ; nous pratiquons de l’exercice pour ne pas trop s’encroûter. Nous communiquons par téléphone, par écrit, de plus en plus par écrit d’ailleurs. Les machines nous offrent une grille de lecture différente du monde. Le transhumanisme, c’est avant tout prendre acte de cela, prendre acte des progrès inouïs que connaissent les techniques, la médecine et, de manière générale ce que l’on appelle les technologies convergentes 2. Le transhumanisme, c’est accompagner ce mouvement et choisir pour soi d’expérimenter.

Face à cette idée, d’aucuns disent que les transhumanistes jouent à Dieu, qu’il est normal de vieillir puis de mourir, qu’il s’agit du cycle de la vie. Un camarade de promotion me faisait remarquer qu’il y a là une peur de la mort. C’est sans doute vrai pour certains, mais pour ma part le vieillissement m’effraie bien plus que la mort. Je n’ai pas connu mon grand-père paternel, mais j’ai vu mes trois autres grand parents vieillir et souffrir des dégâts que causaient pour leur corps et surtout pour leur esprit leur âge canonique. Je ne veux pas de cela pour moi. Je ne veux pas perdre la mémoire. Je ne veux pas cesser de reconnaître ma famille. Je ne veux pas délirer. Et surtout, si cela m’arrive, je ne veux pas m’en rendre compte.

Mais le transhumanisme ne s’arrête pas là. Nous avons tous au moins entendu parler de Stephen Hawking, le célèbre astrophysicien tétraplégique et muet qui ne peut s’exprimer que par l’intermédiaire d’une ingénieuse interface informatique. Ou bien d’Oscar Pistorius, l’athlète aux jambes de carbone qui cours aussi rapidement que les sportifs sans handicap. Moins connue, il y a aussi l’athlète, mannequin et actrice Aimee Mullins, elle aussi amputée des deux jambes et qui en a maintenant plusieurs paires.

Jusqu’ici, ce sont des personnes qui sont parties d’un handicap et qui s’en sont sorti malgré ce handicap. Du moins, c’est là ce que nous avons tendance à penser en premier lieu. Aimee Mullins a développé une toute autre vision des choses. Elle ne voit pas son amputation comme un handicap, mais comme un potentiel 3. À ses yeux, l’amputation lui a permis d’aller plus loin que tout autre, de redéfinir l’idée que l’on se fait de la beauté, de la norme, mais aussi de s’augmenter, physiquement et intellectuellement. Elle ne se contente pas d’une paire de jambes ou d’un fauteuil roulant : elle est une très belle femme qui utilise ses différentes paires de jambes comme un avantage pour courir, sauter, mais aussi nous interroger quant à l’image que l’on se fait de nous et des autres. Dorénavant, quand vous voyez une personne amputée des deux jambes, sachez que cette personne peut être enviée précisément pour ce fait. Nous vivons une époque formidable.

Elle n’est pas la seule a avoir choisi de s’augmenter, et pas besoin d’être amputé pour cela. Prenez Kevin Warwick. Roboticien spécialisé dans les interfaces neurones-machine, il s’est entre autres fait connaître pour son objectif de devenir un cyborg. Pour commencer, il s’est — dès 1988 — implanté une puce électronique dans le bras qui l’identifiait et lui permettait d’ouvrir les portes, d’allumer la lumière ou son ordinateur personnel, du simple fait de sa présence à proximité. Puis il a connecté cette puce à son système nerveux, qui lui a permis un contrôle conscient sur certains objets robotisés. Puis il a entrepris une autre approche, consistant à contrôler son bras par un programme informatique. Ses travaux actuels consistent tout simplement à permettre une certaine forme de télépathie via de telles puces, entre plusieurs individus.

Ce qu’il y a d’extraordinaire dans ces expériences, c’est qu’elles concourent d’une part à nous définir en tant qu’humains et d’autre part à acquérir une certaine maîtrise de cette nature humaine. Pour ma part c’est cela qui me fascine chez les transhumaniste : cette propension à se transcender. En ce sens ils existe une très grande différence entre le transhumanisme et cet autre mouvement pourtant intimement lié qu’est le post-humanisme. Il ne s’agit pas ici de créer un post-humain, mais de traverser l’humain, de le comprendre en profondeur et ce en mouvement. Rien d’étonnant alors de découvrir qu’il existe — comme avec les pionniers d’Internet — une forte présence des hippies chez les premiers transhumanistes…


  1. Je ne comprends pas cet interdit : si quelqu’un exprime le besoin de mourir, il est de notre devoir de l’aider à quitter ce monde dans la dignité. Au lieu de cela, l’on continue de s’acharner à leur donner une vie insatisfaisante et, dans la plupart des cas, douloureuse. Qu’un religieux refuse le suicide assisté parce que ce serait pécher, je le comprends, mais quid d’un athée ? Pire encore, quand un médecin s’est dit prêt à effectuer l’injection létale, pourquoi lui interdire ? Tout cela n’a pas de sens dans un pays soi-disant laïque et respectueux des droits de l’homme. 

  2. Ces technologies sont souvent mentionnées sous l’acronyme NBIC ou la formule Nano-Bio-Info-Cogno, pour Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et science Cognitives. Il existe aussi l’acronyme BANG, pour Bits, Atomes, Neurones et Gènes, qui est plus fréquent chez les détracteurs de la convergence technologique. Quant à la convergence technologique en elle-même, eh bien on s’est rendu compte que ces quatre domaines technologiques évoluaient de plus en plus de concert et étaient étroitement liées. 

  3. Pour mieux comprendre son point de vue, je vous invite à visionner deux de ses conférences : My 12 Pairs of Legs et The Opportunity of Adversity

Publié le 30.01.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

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