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Nihil addendum
par al.jes

Une Nouvelle Frontière

D’octobre à décembre derniers, j’ai suivi pour mon cursus de master un séminaire intitulé « Recherches actuelles en histoire : Frontières, migrations et identités ». À la fin j’ai dû rédiger un compte-rendu de séminaire où je mettais en relation le travail réalisé avec les enseignants avec mon travail de recherche personnel, qui porte sur l’art libre et la culture hacker. J’ai continué ma réflexion après avoir rendu mon sujet, et je me suis dit que cela vous intéresserait peut-être. Voici donc ce compte-rendu, augmenté de quelques réflexions supplémentaires.


Pourquoi ce séminaire ?

Avant de commencer ce compte-rendu, je me dois de me fendre d’un petit excursus quant à mon parcours personnel. Je suis né en 1989 — l’année de naissance du World Wide Web — d’un père informaticien qui pendant toute mon enfance me berça d’anecdotes sur l’informatique en général et Internet en particulier. Dès les années nonante il me prédisait la venue d’ordinateurs qui se tiennent dans une main, disant que la mobilité ainsi retrouvée changerait à jamais notre rapport à l’informatique. Nous sommes en 2013 et la réalité lui donna raison : depuis un petit ordinateur de poche je suis potentiellement en permanence connecté à un réseau mondial. Grâce à ce réseau je suis plus proche de certains habitants de New York, Montréal, Sendai ou Lausanne que de la personne habitant en face de chez moi.

Un second point qui peut nous intéresser est ma famille, qui dans les deux générations m’ayant précédées s’est fortement internationalisée. Ainsi, ma famille s’étend en Allemagne, au Portugal, au Brésil, en Floride, en Chine et en Australie. Je fus fortement influencé par cela et ne me suis jamais tout à fait senti français, traversant l’Europe de part et d’autre dès que l’occasion se présentait devant moi. D’ailleurs je n’envisage pas rester en France après mes études : le monde est bien trop vaste pour ne pas en profiter.

Ces deux éléments font de moi une personne qui ai toujours été en contact avec l’idée de frontière, même si elle ne s’est formalisée en ce mot que tardivement. Ce n’est qu’il y a cinq ou six ans, alors que je quittai le domicile parental, que je commençai une réflexion jamais tout à fait terminée sur mon usage du réseau mondial et mon rapport à une potentielle identité nationale. J’ai tenu au fil des ans plusieurs blogs dans lesquels j’ai questionnés ces champs parmi d’autres sujets.

Au cours de ces années, je suivis, fasciné, ce que Lionel Dricot nomma récemment la « première guerre civile mondiale », constituée de nombreuses batailles opposant les peuples du monde à leurs dirigeants. Certaines batailles furent médiatisées comme telles, à l’instar des révolutions qui secouèrent le monde arabe. D’autres sont moins identifiables, comme les « affaires » Wikileaks ou Amesys, les écoutes de la NSA ou le harcèlement que subit l’activiste hacker Aaron Schwartz et qui le poussa au suicide. J’évoluai ainsi assez près des mouvements « pirates » ou « hackers » et appris à mieux les connaître, mieux les comprendre, adoptant parfois leurs postures, me reconnaissant souvent dans leurs idées, notamment en ce qui concerne leurs rapports à la citoyenneté, leur volonté d’effacements des frontières, leur pensée à la fois très locale et universelle…

Étant moi-même amateur de mots, je fus ravi de découvrir à quel point la question du langage était cruciale dans ces mouvements et m’investis dans le mouvement frère de l’art libre, un mouvement reprenant et appliquant au domaine artistique les quatre libertés définies par Richard M. Stallman comme constitutives du logiciel libre : libertés d’accéder à l’œuvre, de l’étudier, de la modifier et de la redistribuer (modifiée ou non). Ce faisant, je participai de l’élaboration d’une culture fondée sur la participation, et où le défi primordial était — et est toujours — d’en finir avec le syndrome de Babel.

Mon implication dans ce mouvement est significative : j’ai rédigé un Manifeste pour une culture libre, j’ai co-fondé un collectif artistique auto-édité dédié à la création d’œuvres libres, j’ai développé des outils pour l’édition personnelle en ligne où il est nécessaire de publier un fichier source aisément éditable d’un document pour que le document lui-même soit publié 1 et j’ai entamé pour mon master de littératures et cultures européennes un travail de recherche sur l’art libre et la culture hacker.

Ainsi, lorsque je rejoignis ce séminaire, c’était certes pour avancer sur mon travail de recherche, mais aussi une façon de mieux me connaître, de mieux comprendre le monde qui m’environne.

Frontières, migrations et identités

La première façon de concevoir la frontière qui nous vienne à l’esprit est celui d’un col séparant deux vallées, d’un fleuve coupant une plaine en deux. Puis nous viennent les images d’Épinal : le mur d’Hadrien protégeant l’Empire des Pictes ou la Grande Muraille protégeant la Chine des envahisseurs Mongols. Ainsi la frontière serait tantôt une barrière, tantôt une protection. Voilà une vision des choses qui parle à nos politiciens : entre le mur séparant Mexique et États-Unis d’une part, et le Great Firewall d’autre part, quelle différence ?

De fait, la frontière est une construction humaine qui n’aura pris sa forme actuelle que très récemment. La Grande Muraille est en fait un ensemble de petites murailles, ensemble plein de trous. De même, la frontière romaine, le limes est davantage un ensemble de forts avec des « barbares » d’un côté et de l’autre ; ces forts étaient plus à voir comme des lieux d’échanges, comme une zone tampon. Étymologiquement, cela n’a rien d’étonnant : limes signifie « limite », et cette région était simplement les confins de l’Empire. « Frontière », en revanche est un terme militaire : il s’agit de la zone floue et mouvante entre deux armées qui se font front.

La frontière est donc dans un premier temps un moyen — voulu ou non — de distinguer soi de l’autre, de s’opposer à l’autre, et donc de construire une identité. Identité localisée quand il s’agit d’une frontière physique, cela deviendra une identité culturelle quand il s’agira de la barrière de la langue, des goûts ou de religion. Passer la frontière, c’est s’affranchir de l’ordre établit, c’est se construire autrement et donc rejeter l’existant. Passer la frontière, c’est l’hérésie, la trahison. De nombreux peuples se définissants comme « hommes » 2, passer la frontière c’est passer à l’état sauvage. D’ailleurs, les autres, c’est bien connu, ne savent parler ; tout ce qu’ils savent prononcer sont de vagues grognements : bar bar bar. Nous pourrions penser être passé outre cela, les théories racistes du dix-neuvième siècle et se transmettant malheureusement encore aujourd’hui sont la preuve que non, nous n’avons pas encore passé cette frontière.

Néanmoins, il ne faudrait pas non plus voir la frontière comme un lieu moindre, car éloigné de la capitale. Bien au contraire, et parce que c’est une zone de contact avec l’autre, c’est le lieu de l’expression de soi par excellence. Pour simplifier la chose, nous pourrions dire que le territoire se distingue entre la capitale et la frontière, à l’exception de tout le reste : d’un côté l’astu — ἃστυ —, de l’autre la chôra — χώρα —, interdépendants car tout deux centres de l’identité. En effet, rencontrer l’autre implique s’y confronter, et donc s’affirmer : j’étais plus un Européen lorsque je voyageai en Chine il y a deux ans et demi qu’aujourd’hui à Lille. Rien de bien curieux là dedans : être soi consiste essentiellement à trouver ce qui nous rapproche et nous distingue des autres, à se comparer.

Ceci dit, nous touchons un paradoxe. Après tout, si concevoir l’identité comme groupe homogène est aisé à l’échelle d’un village, d’une vallée, d’une cité mais dans de grands ensembles comme l’empire austro-hongrois, l’URSS ou l’Union Européenne, quid des minorités nouvellement ajoutées à « soi » ? C’est ici que prend sens le concept des marches, ces no man’s lands qui jadis séparaient les états. En effet, même lorsque les frontières sont délimitées et fermées, il reste un certain nombre de personnes pour la franchir. Certains la franchissent pour ne jamais revenir, mais d’autres pour le commerce 3, ou simplement pour communiquer avec le voisin. C’est alors que le souverain s’en mêle.

Autrefois, le souverain et sa cour parcouraient le royaume afin de se faire remarquer, de marquer le territoire et ainsi signaler sa souveraineté. Stefan Zweig nous présente la nouvelle cour itinérante : le passeport. Il nous relate ce que lui avait raconté un exilé russe : « Autrefois, l’homme n’avait qu’un corps et une âme. Aujourd’hui, il lui faut en plus un passeport, sinon il n’est pas considéré comme un homme. » 4 Aujourd’hui, plus besoin pour le monarque de parcourir le pays, puisqu’il suffit de regarder ses papiers pour savoir à qui l’on appartient, à quel ensemble on s’identifie. Une commodité qui ne sera évidemment pas du goût des révolutionnaires et autres nationalistes, qui réclameront un nouveau papier.

Une Frontière nouvelle

Nous l’avons vu, la frontière est originellement la démarcation entre deux armées lors d’une bataille. Un front fluctuant non seulement dans l’espace, mais aussi dans la nature de cet espace. Le 8 février 1996, excédé par l’ingérence du gouvernement américain sur Internet, John P. Barlow rédigea sa Déclaration d’indépendance du Cyberespace :

Gouvernements du monde industriel, vous géants fatigués de chair et d’acier, je viens du Cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande à vous du passé de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez pas de souveraineté là où nous nous rassemblons. […]
Les gouvernements tiennent leur juste pouvoir du consentement des gouvernés. Vous n’avez ni sollicité ni reçu le nôtre. Nous ne vous avons pas invités. Vous ne nous connaissez pas, ni ne connaissez notre monde. Le Cyberespace ne s’étend pas dans vos frontières. 56

Il est difficile de produire une déclaration plus claire du ressenti de beaucoup de hackers, qui ne se vivent plus comme citoyens d’un pays mais comme Internautes 7. Effectivement, Internet est un espace, avec ses cités, ses déserts, ses allées et sombres ruelles, ses places, ses cathédrales. Un espace qui fonctionne lui aussi par voisinage. Non par voisinage géographique, bien que certaines pratiques comme les dead drops8 questionnent cela, mais par voisinage heuristique, par liens hypertextuels.

Il a souvent été dit d’Internet qu’il efface les frontières. Assurément, comme le dit l’adage, « sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien » : non seulement vous pouvez communiquer à l’autre bout du monde, mais en plus vous pourrez profiter d’un relatif 9 anonymat, ce qui a pour conséquence d’empêcher un certain nombre de discriminations au faciès. Cependant, si les distances et certaines frontières ont tendance à s’effacer avec le réseau, d’autres se créent : c’est la fameuse fracture numérique. Puisqu’Internet est un réseau, il fonctionne en reliant entre eux des nœuds qui ainsi se rapprochent, raffermissant encore leurs liens et ainsi de suite. Et puisqu’Internet rapproche certains points de par leur nature sémantique plutôt que géographique, la cartographie de ce nouveau territoire en est bouleversée.

Cette redistribution des frontières selon une nouvelle nature de l’espace occasionne une nouvelle espèce de migration, une appropriation progressive de cette nouvelle identité d’Internaute. Si l’un des signes significatif du changement de pays quand une frontière se déplace est la monnaie dans laquelle on reçoit son salaire, l’accès à la citoyenneté de ce nouvel espace s’opère suivant une échelle dorénavant connue : l’échelle Bayart 10, dont la mesure s’effectue quant à l’usage croissant de l’expression écrite publique. En somme, nous pourrions peut-être avancer qu’Internet est une forme de République des Lettres… Mais ce n’est pas tout.

L’idenité, nous le savons, se construit par comparaison à l’autre. Lors de la migration vers le numérique, nous avons appris à apprivoiser ces nouveaux territoires que sont les salons de discussions, les sites web et ainsi de suite. Nous avons découvert de nouveaux usages, la Nétiquette, et nous sommes sculptés dans de nouvelles identités en même temps que nous déffrichions ces espaces inconnus. En effet, nous ne nous comportons pas de la même façon quand nous discutons en vis-à-vis et quand nous communiquons en ligne. De même, cette communication diffère selon que l’on use d’une messagerie instantannée ou d’un courriel, et se forme ce que l’un de mes camarades nommait dans un courriel « le loisir de la mise en scène écrite ». Mais n’est-ce qu’une mise en scène ? Ce serait trop facile.

D’une part, nous sommes sous l’influence du format : il n’est que normal que je ne m’exprime pas de la même façon sur mon blog ou sur Twitter. Mais il y a aussi la simple question de la comunauté au sein de laquelle notre écrit s’inscrira : bien que publique et sincère dans les deux cas, je n’ai pas la même expression sur Nihil addendum que sur LinuxFr11. Cette schizophrénie est le résultat direct d’Internet, puisque ce dernier nous pousse nécessairement à multiplier les territoires, les communautés, et donc les identités.

Dès lors, Internet est un lieu nouveau, où s’oppère une transformation radicale de l’idée de toponymie. Non seulement c’est un territoire neuf, mais il occasionne une vision nouvelle des idées de frontière, de communauté, d’identité.


Pour en savoir plus, je vous invite, outre les liens et ouvrages en notes de bas de page à visionner la conférence de Michel Serre L’Innovation et le numérique puis à consulter les livres suivants :


  1. Dont kiwi, le moteur de Nihil addendum

  2. Voir à ce propos l’étymologie du mot « inuit », très représentative. 

  3. Parfois qualifié de contrebande. 

  4. Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, publié à Stockholm en 1942 peu après le suicide de l’auteur, disponible en français : Le Monde d’hier : Souvenirs d’un européen, novembre 1996, Librairie Générale Française (Le Livre de poche), p. 476. 

  5. Governments of the Industrial World, you weary giants of flesh and steel, I come from Cyberspace, the new home of Mind. On behalf of the future, I ask you of the past to leave us alone. You are not welcome among us. You have no sovereignty where we gather. […]
    Governments derive their just powers from the consent of the governed. You have neither solicited nor received ours. We did not invite you. You do not know us, nor do you know our world. Cyberspace does not lie within your borders.
     

  6. John P. Barlow, A Declaration of the Independence of Cyberspace

  7. « Pays » et « Internautes » étant à comprendre au sens étymologique. 

  8. Une dead drop est une clef USB fichée dans un mur et où l’utilisateur peut déposer des fichiers ou en prendre d’autres. Il y a actuellement un peu plus de mille dead drops de par le monde, principalement dans des grandes villes. 

  9. Très relatif en réalité, puisque tout paquet d’octet échangé est marqué par les adresses IP de l’expéditeur et du destinataire. Or à un instant donné, une adresse IP ne peut correspondre qu’à une seule machine, ce qui signifie que l’anonymat sur Internet ne peut résister à une petite enquête. 

  10. Benjamin Bayart était jusqu’à peu — mars 2013 — président de French Data Network, le plus ancien fournisseur d’accès à Internet français encore en activité. Il est également connu pour ses prises de position en faveur d’un Internet libre. Pour en savoir plus, voyez ses conférences, dont : Internet libre ou Minitel 2.0 ?, Comprendre un monde qui change : Internet et ses enjeux. Pour une présentation courte de l’échelle Bayart : Erik Lallemand, *L’Échelle Bayart

  11. Comme son nom l’indique, LinuxFr est un site à destination des linuxiens francophones. Du moins est-ce là la face visible. En réalité il s’agit davantage d’un repère de trolls cavernicoles. À vos risques et périls. 

Publié le 31.01.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

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