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Nihil addendum
par al.jes

Après le livre

Dans l’espace numérique ce n’est pas l’objet écrit qui est plié, comme dans le cas de la feuille du livre manuscrit ou imprimé, mais le texte lui-même. La lecture consiste donc à « déplier » cette textualité mobile et infinie. Une telle lecture constitue sur l’écran des unités textuelles éphémères, multiples et singulières, composées à la volonté du lecteur, qui ne sont en rien des pages définies une fois pour toutes. L’image de la navigation sur le réseau, devenue si familière, indique avec acuité les caractéristiques de cette nouvelle manière de lire, segmentée, fragmentée, discontinue, qui défie profondément la perception des livres comme œuvres, des textes comme des créations singulières et originales, toujours identiques à elles-mêmes et, pour cette raison même, propriété de leur auteur. 1

Cette réflexion de Roger Chartier semble annoncer la fin du concept de « texte », tel que la culture de l’imprimé l’a défini pendant des siècles, avec des conséquences importantes dans les modalités de lectures, bouleversée par les pratiques numériques. […]

Oui, je ne vous l’avais pas dit, mais il s’agit là encore d’un texte rédigé pour mes études et dont je suis suffisamment satisfait pour le partager avec vous, augmenté comme il se doit de quelques réflexions supplémentaires. Voici donc ce que j’ai répondu à ce qui précède.


Dans l’espace numérique, nous dit Roger Chartier, le texte ne saurait être le même que dans un livre en papier, ou même en parchemin ou papyrus, parce que, contrairement au texte imprimé, le texte affiché sur nos moniteurs s’anime. Oh, bien sûr, il se déroule comme l’on déroulerait un rouleau, mais le changement est plus profond que celui de l’invention du codex ou de l’imprimerie : le texte évolue. En effet, l’espace numérique est… un espace, et cet espace est composé de lieux que sont les textes. Dès lors que l’on considère un texte comme un lieu, plusieurs caractéristiques apparaissent. Premièrement, un lieu dispose de points d’accès. Deuxièmement, un lieu est habité.

Commençons par l’accès : l’un des points remarquables quant aux chemins numériques, c’est que ce ne sont pas de paisibles routes de campagnes mais des chemins de traverse, ou plutôt des portails de téléportation : moyennant le temps de chargement, nous ne voyons que notre point de départ et notre point d’arrivée ; oh, bien sûr que la flânerie reste possible, mais elle se fait moyennant des liens. En fait de textes, le numérique est un monde d’hypertexte. Même dans un livrel, même au format PDF, le lecteur peut cliquer sur un lien vers une note de bas de page, ou un autre texte. D’un clic, le lecteur peut devenir procrastinateur et profiter des délices de la sérendipité. Puis, peut-être, il reviendra vers sa lecture, enrichi de nouvelles connaissances ou délesté de quelques neurones par un lolcat de passage.
Ainsi, la lecture n’est plus celle des temps longs, océaniques 2, du face à face avec le texte. La lecture n’est même plus solitaire et la campagne paisible où l’on lisait le dos contre un tronc d’arbre peut faire place à une ville animée où tout s’accélère et tout change. Alors, miracle de la technologie, notre portail de téléportation peut se faire baguette magique. Par exemple, sur Twitter ™, cliquer sur un tweet va « l’ouvrir », c’est-à-dire que l’espace va se faire autour d’icelui, espace qui sera rempli par les images ou vidéos qui y sont attachées, des extraits de textes vers lesquels les liens contenus dans le message renvoient, mais aussi la conversation au sein de laquelle ce message fut rédigé ou encore la localisation géographique de l’écrivain en 140 caractères et la liste des personnes ayant partagé — retweeté — le message. Ainsi, le texte est non seulement fragmenté, mais il peut être monté comme un film — cf. ce que Milad Doueihi nous dit de Storify ™ ou Qwiki ™ 3 — et visité sous tous les angles possibles, imaginables et inimaginables.

Cela dit, le Cyberespace, depuis sa déclaration d’indépendance en 1996 4 est bien entendu un espace habité et, à mesure que ses habitants y évoluent, un espace en expansion. Dès lors qu’il croît sous l’action des Internautes, l’espace numérique est nécessairement modifié par eux. S’il est de la nature du numérique que tout y est copié, tout y est également en constante évolution.
Filons encore quelque peu la métaphore du lieu : considéreriez-vous normal qu’un architecte soit propriétaire d’une maison construite pour et habitée par d’autres ? Il n’y a finalement rien d’étonnant à ce qu’un texte numérique ne soit plus tout à fait, comme le dit si bien Roger Chartier « propriété de [son] auteur » : les lecteurs numériciens, habitués à morceler ce qu’ils lisent et à le remonter 5 veulent s’approprier un peu plus leurs lectures et les modifient, en font quelque-chose de vivant, car en constante évolution.

En dernier lieu, il convient d’explorer une autre question : puisqu’un Internaute est aussi un être humain de chair et d’os — à l’exception notable des bots —, il habite nécessairement deux lieux : le Cyberespace et la Terre. Comme nous le rappelle François Bon 6, le PC de bureau imposait une certaine posture, un passage d’un monde à l’autre. De nos jours, les ordinateurs de poche, les écrans à réalité augmentée, les interfaces haptiques comme le Myo… réintroduisent le corps dans le Cyberespace : deux mondes ne feront bientôt plus qu’un, et tout sera désormais hypertexte 7.


  1. Roger Chartier, « Qu’est-ce qu’un livre ? Grandeur et misères de la numérisation », Les conférences du Collège de France, 2011. 

  2. Je pense ici à Thierry Crouzet et à sa déconnexion en 2011. 

  3. Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, février 2011, Seuil. 

  4. John P. Barlow, A Declaration of the Independence of Cyberspace

  5. Encore une fois comme on monte ou remixe un film. 

  6. François Bon, Après le livre, septembre 2011, Seuil 

  7. Ici, mon professeur a trouvé que j’allais un peu loin. Pourtant, si l’on prête attention à des problématiques comme l’Internet des objets ou le soi quantifié, je pense que ma remarque reste pertinente. 

Publié le 16.02.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

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