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Nihil addendum
par al.jes

Quand le corps se rappelle à nous…

Tout ça a débuté en décembre dernier. C’était la dernière semaine avant les congés de fin d’année. Mon ami Gaël a poussé la porte de ma chambre et m’a proposé de l’accompagner pour sa séance de musculation.

Pour bien comprendre tout ce qui s’est déroulé dans ma tête, il faut comprendre que j’ai toujours eu un rapport… compliqué avec l’activité physique. Cela a commencé alors que j’étais tout petit. Je n’étais pas très doué, si bien qu’on avait cru bon de me placer dans l’équipe des filles. Eh oui, car pour tout le monde, l’équation fille égale mauvais en sport était quelque-chose d’acquis. De fait, me mettre dans une équipe de fille était une façon de m’humilier. Je ne pense pas que mes enseignants successif y aient pensé, mais mes camarades de classe l’avaient compris et en profitaient largement.

Dès lors, plusieurs certitudes se sont insinuées en moi. La première est que je n’étais simplement pas fait pour le sport. Du coup, je n’y faisais plus le moindre effort : il était forcément voué à l’échec 1. J’ai plus tard fait quelques efforts, ne serait-ce que pour ne pas avoir une note trop catastrophique en cours d’éducation physique, mais sans espoir de résultats brillants.

La deuxième est que le sport est une activité inutile. Cette certitude fut plus tard fortement encouragée par ma découverte de l’idée platonicienne de dualité du corps et de l’esprit. Puisque mon corps n’était qu’un véhicule pour mon esprit, il n’y avait pas de mal à le négliger. Du moins, tant qu’on s’assurait d’un fonctionnement minimal, cela suffisait.

La troisième est qu’on est soit sportif, soit intelligent. Cela peut ne pas sembler évident, mais j’en tenais pour preuve que ceux qui avaient de moins bonne notes que moi dans toutes les matières prenaient un malin plaisir à prendre leur revanche et à se moquer de mes maigres résultats sportifs. Ceci ne fut vrai que pendant l’enseignement primaire, mais le fait que ce ne soit pas le cas plus tard ne me semblait pas une preuve suffisante de mon erreur.

En effet, la quatrième et dernière certitude dit que la compétition n’apporte que de mauvaises choses. Dès lors, je m’ingéniais dès mon entrée au secondaire à aider les cancres dans leurs devoirs, si bien qu’en plus de me respecter et de ne pas me juger sur mes résultats sportifs, ils m’assurèrent une protection efficace dans la cour de récréation. Ce n’est que depuis ma rencontre avec les questions économiques que je redécouvre les vertus de la compétition, quoique toujours avec une part de coopération 2.

Toutes ces certitudes auront eu la vie dure et ce n’est que depuis mon départ pour l’université que je les remets en question, petit à petit. C’est la troisième certitude qui est partie la première, alors que je me liais d’amitié avec des gens sportifs et pourtant d’une grande intelligence. La première la suivit de près, puisque je découvrais ne pas être mauvais dans certaines activités sportives. Les autres ne tardèrent pas à s’estomper au fil de mes lectures. Je commençai alors à voir le sport comme un jeu. Non pas un jeu qui me plaisait particulièrement, mais un jeu tout de même.

En effet, on retrouve ici mon amour pour l’étymologie, puisque sport vient d’une aphérèse de l’anglais disport, importé de l’ancien français desport, c’est-à-dire divertissement, amusement, récréation. Au fil de son histoire, ce mot a pris une connotation de jeu impliquant la compétition et des normes établies quant aux règles. Pendant quelques années j’ai donc séparé fortement sport et activité physique, ce qui m’a aidé à reconsidérer mon corps.

Vint alors ma troisième année de licence 3, pendant laquelle j’ai suivi un cours de philosophie. Lors de ce cours, la pensée nietzschéenne fut abordée, si bien que je découvris avec fascination une alternative au dualisme platonicien. Or, Friedrich Nietzsche nous dit que nous sommes corps tout entiers. Ce que confirme la neurologie : la pensée, l’esprit, n’est qu’une série de connexions synaptiques ; ce n’est qu’une partie de notre corps.

Pourtant, je n’ai pas tout de suite été prêt à faire le grand saut, à me mettre vraiment à faire du sport. Ainsi, lorsqu’on me faisait remarquer mon manque d’activité physique, je perpétuais mes vieux arguments, que je savais pourtant usés au delà de l’admissible. Plus par habitude que par conviction. Ou bien je citais Winston Churchill qui, lorsqu’on lui demanda quel était la raison de sa longévité, aurait répondu  « Whisky, cigars, and no sport. »

Ceci dit, si ce cours et mes lectures ont fait beaucoup, elles n’auraient rien fait si mon logement de ces deux dernières années n’avait été si exigu. Le simple fait d’avoir un petit logement m’a poussé à sortir fréquemment pour une promenade plus ou moins longue. Cela devenait systématique lorsque Gaël poussa ma porte et me proposa une séance de musculation.

Je l’ai fait. Le grand saut. J’ai accepté. J’ai aimé ça.

Pourtant, ce n’était pas gagné. Réunissez toutes les idées préconçues que vous avez à propos de la musculation. Je les avais. Ajoutez à cela les photographies recouvrant les murs de la salle de gym, où posent fièrement des montagnes de muscles. J’ai eu peur, croyez-moi. Un petit échauffement, et Gaël m’indiqua des haltères de vingt kilos. C’est par là qu’on a commencé, avant de faire le tour d’à peu près tous les ustensiles que l’on imagine volontiers être utiles lors de séances de torture.

Quelque part, il y a un peu de torture dans la musculation. Autant ne pas se le cacher, on souffre quand on soulève quarante kilos de fonte pour la dixième fois d’affilée, quand on termine sa cinquième série de vingt abdos ou quand on fait du rameur depuis neuf minutes, qu’on a fait l’équivalent de mille huit cents mètres et qu’on doit faire les deux cents derniers mètres de l’exercice dans les trente secondes pour battre son record personnel.

Ici, le combat est personnel. Il n’y a pas de compétition, pas de concours de qui soulève le plus ou a la plus longue. On est seul face à ses efforts. Alors, on se pose toujours la question suivante :

Rien ni personne ne m’oblige à faire ça. Ce que j’ai fait est déjà impressionnant en soi. Pourquoi est-ce que je continuerais ? Je peux arrêter là, maintenant. Qu’est-ce qui m’en empêche ?

C’est pour ça que j’y retourne. Pour cette question. Parce que je continue. Mon corps souffre, mais je l’oblige à repousser ses limites.

Car oui, l’esprit est bien une partie du corps. C’est le gouvernail.


  1. On pourrait gloser longtemps sur ce point mais ce n’est pas le sujet de l’article. J’en reparlerai probablement dans quelques temps. 

  2. Je reste un grand défenseur de la coopétition et je me ravis de constater combien cette idée de mélanger coopération et compétition intéresse de plus en plus de gens. 

  3. Hors de France on dit bachelor, mais que voulez-vous, la mauvaise habitude est prise. 

Publié le 09.04.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

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