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Nihil addendum
par al.jes

Faut-il être raisonnable ?

Tout à l’heure, alors que mon aîné et moi rentrions d’un week-end chez nos parents, je lui ai demandé s’il avait des nouvelles de l’un de nos camarades d’école primaire. Il eut cette expression : « Comme nous, il vieillit. » Je fus surpris qu’il pensât ainsi à vingt-cinq ans, et marquai mon étonnement.

Un peu plus tard, observant ma conduite il me fit la remarque suivante :

La preuve que tu vieillis : tu deviens plus raisonnable.

Je vous l’avoue, ça m’a plus interrogé qu’autre chose. Suis-je devenu raisonnable ? En quoi ? Et puis, qu’est-ce qu’être raisonnable ? Est-ce une bonne chose ?

Autant de réflexions auxquels il est aisé de répondre. Bien trop aisé. À vrai dire, c’est tellement aisé que la réponse ne serait plus que la récitation d’une leçon. À quoi bon se poser des questions, si on a la réponse ?
Heureusement, ces réflexions m’ont interpellé, si bien que j’ai pu me rendre compte que les réponses sont loin d’être aussi évidentes.

Être raisonnable, c’est certes user de raison, mais nous savons tous que ce n’est pas ainsi que nous employons ce mot. Pour vous et moi, pour le francophone contemporain, être raisonnable, c’est être sage, mesuré, lisse et sans aspérité. Être raisonnable, c’est ne pas gêner, ne pas être dans le chemin, et dans le même temps ne pas exprimer son individualité. Ne pas se dépenser. Être raisonnable, c’est être un triste personnage, et dans le même temps c’est reposant pour l’entourage.

Être raisonnable, c’est se contenter de ce que l’on a. C’est un ascétisme subi. C’est manquer de grandeur. Tout le monde le sait, au moins intuitivement : il y a deux sortes de personnes dans ce monde. D’un côté, il y a ceux qui prennent le monde tel qu’il est et savent s’en contenter. Ce sont les gens raisonnables. De l’autre, il y a ceux qui prennent leurs rêves tels qu’ils sont, et tâchent d’y accorder le monde. Ce sont les fous, les génies, les ambitieux. En quelque sorte, on retrouve ici la bonne vieille opposition entre stoïcisme et épicurisme.

C’est sans doute qualifiable de péché d’orgueil, mais je souhaite avoir un impact sur le monde. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu cette prétention. Dès lors, vous comprenez que j’entretiens depuis longtemps une certaine méfiance vis-à-vis de ce qualificatif de « raisonnable ». C’est pour ça que la remarque de mon frère m’a plongé dans mes réflexions.

Revenons-y, justement. Certes, je conduis plus tranquillement qu’avant. Est-ce pour autant que je suis devenu raisonnable pour autant ? Je ne le sais pas. Peut-être. En parallèle, je renoue ces derniers temps avec un rêve d’enfant.
Lorsque j’étais au primaire, puis au secondaire, je ne rêvais que d’évasion. Je lisais énormément et parcourais les mondes de l’imaginaire. Je n’ai jamais cessé de lire, mais je ne m’y évade plus comme avant. Je lis moins souvent de la fiction. Et quand bien même, je ne voyage pas dans Westeros comme je parcourais la Terre du milieu. Je prête davantage attention aux qualités du texte, cela me détourne des chemins vallonnés de l’imaginaire.
Pourtant, disais-je, je réalise mon rêve d’enfant. Je m’évade. Pour de bon. Cet été, je déménage en Inde.

Bien sûr, j’ai mes raisons. Je ne pars pas sur un coup de tête. Je pars parce que je suis admis dans une école qui s’y trouve, que j’aurais un logement et que je sais que je n’aurai pas à affronter de pénurie d’eau courante. Nonobstant, je me suis présenté au concours. J’ai tenté ma chance. J’ai désiré ardemment cette admission.

Au final, suis-je raisonnable ? Peut-être, peut-être pas. Je n’en sais pas plus. Faut-il être raisonnable ? Je ne pense pas. La vie n’a pas de sens. Pourquoi ne pas en profiter ?

Publié le 18.05.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

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