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Nihil addendum
par al.jes

Autoportraits

L’autre jour, alors que je procrastinais, mon regard s’est arrêté sur la une d’un hebdomadaire posé sur le bureau de mon père. Quelques photographies posées l’une à côté de l’autre, sous un titre à la typographie sans saveur, le tout dans un choix de couleur plus que contestable. Le temps d’assimiler le mauvais goût de la composition, je lus le titre, qui me rappela que la forme était loin d’être le pire problème du magazine. Je cite : « Génération selfie, enquête sur la nouvelle déferlante narcissique ».

Je me demande si, quand les miroirs se sont généralisés, on a aussi parlé de « déferlante narcissique ».

Parle-t-on de narcissisme lorsqu’on s’habille pour sortir, lorsqu’on surveille son comportement ou lorsqu’on adapte la façon d’écrire à son interlocuteur ? Ce sont pourtant là des pratiques de narration du soi aussi présentes, voire plus, que l’autoportrait…

Pourtant, cette pratique est ancienne. Je ne sais pas à quand elle remonte. Sans doute certaines peintures rupestres sont qualifiables ainsi. On trouve de célèbres autoportraits en peinture et ceux qui ne savaient peindre, mais en avaient les moyens, commandaient leur portrait aux peintres, puis à des photographes professionnels. Puis arrivèrent les photomatons, les webcams et la célèbre application d’Apple, Photo Booth, qui permet aux gens d’aisément se prendre en photo en ajoutant des effets amusants. L’application est si appréciée que l’entreprise a décidé de le placer dans le dock par défaut, comme un argument de vente.

Ce qui s’est passé, c’est que les ordinateurs de poche sont arrivés, permettant de faire de même, mais partout où l’on va. Ce qui s’est passé aussi, c’est que les réseaux sociaux permettent de partager cette narration du soi. Dès lors, on s’est rendu compte que les gens se racontaient, se présentaient.

Il n’y a pas de déferlante narcissique : l’homme a toujours été ainsi. Simplement, les technologies contemporaines le montrent. Nous avons tous en nous cette part qui affirme exister. C’est normal. C’est sain.

En fait, la conscience de soi nous rend bien des services. Elle permet de savoir où s’arrête le soi et où commence l’autrui, et donc l’empathie. Elle permet l’exercice de l’introspection. Et elle permet, oui, de se conter aux autres. De se vanter, parfois. De se comparer. De vivre une relation à l’autre. D’être au monde.

En fait, il n’y a pas d’altruisme sans égoïsme, parce qu’on ne peut pas comprendre l’autre sans se comprendre soi. Dès lors, quand je vois des journalistes, c’est-à-dire des gens dont le métier est de se raconter au travers du regard qu’ils portent sur le monde, comparer les amateurs de selfies à Narcisse, je me demande s’ils ne devraient pas porter le regard sur eux-mêmes, cette fois-ci.

Publié le 02.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

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