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Nihil addendum
par al.jes

Photographie

Cela remonte maintenant à longtemps, dans une autre vie, un autre siècle, ma mère m’a offert un appareil photo jetable pour immortaliser les souvenirs de l’enfant partant en voyage de classe que j’étais. Le court séjour n’en était pas à la moitié que ma pellicule était déjà pleine. Essentiellement de clichés flous ou (très) mal cadrés. Qu’à cela ne tienne, je recommençais lors des excursions suivantes, en un petit peu mieux, puis mes parents m’offrirent un petit appareil argentique à pellicule remplaçable. Du bas de gamme, mais c’était adapté à mes besoins enfantins.

Cependant, la pellicule ayant un coût, mes parents ne m’en achetaient que lors d’occasions particulières, si bien que je ne développais pas vraiment un goût pour la photographie, mais plutôt une curiosité, un vague intérêt. Les choses changèrent un peu, mais pas beaucoup, lorsque la photographie numérique fît son entrée dans ma famille, que ce soit par le biais de mes téléphones portables ou du reflex de mes parents, que j’empruntai de temps à autres.

Je saute maintenant quelques étapes, pendant lesquelles ma curiosité pour la photographie se fit plus vive, pour arriver à mon départ prochain pour l’Inde. Avec une telle occasion, j’ai sauté le pas pour m’offrir un reflex. J’apprends maintenant depuis environ deux mois à m’en servir, et la curiosité se mue en jeu. Plus je m’exerce, plus je m’améliore et plus j’ai envie de pratiquer. Peu d’activités peuvent se targuer de me pousser à me lever avant le soleil, et encore moins avec le sourire !

Je viens de finir la lecture de Through the Language Glass, par Guy Deutscher 1. L’une des idées principales du livre est que la langue que l’on parle modifie subtilement notre façon de penser, non pas de par les idées qu’elle véhiculerait, mais de par ce sur quoi elle nous force à porter notre attention. Par exemple, si je vous dis que j’ai vu un ami cette semaine, je vous informe sur son sexe parce que la langue française requiert que je spécifie le genre du mot « ami ». Ce n’est pas grand-chose, mais, au même titre qu’une publicité répétée ad nauseam finit par être retenue, cette donnée inutile finit par avoir une petite influence sur notre pensée.

Plus impressionnant, l’auteur donnait l’exemple d’une langue aborigène d’Australie qui n’avait pas de mot pour la gauche ou la droite, l’avant ou l’arrière, si bien que ses locuteurs natifs s’orientent naturellement et avec une précision incroyable en fonction du nord ou du sud, de l’est ou de l’ouest. Cela ne signifie pas qu’ils ne savent pas utiliser les concepts de droite et de gauche quand ils parlent anglais, mais que leur langue les a forcés à toujours prêter attention à l’emplacement des points cardinaux sur l’horizon, et ce, même en situation extrême, même en nageant dans des eaux infestées de requins…

Quel rapport avec la photographie ? me demanderez-vous. Eh bien, elle agit sur ma pensée comme le langage : pour prendre de beaux clichés, je dois prêter attention à la luminosité, à la distance entre les objets, etc. Dès lors, j’en viens à davantage regarder autour de moi, à observer le ciel, les couleurs… y compris lorsque je n’ai pas mon appareil entre les mains.

Je me surprends alors à ne pas seulement utiliser la photographie comme un support de la mémoire, pour mieux me souvenir d’événements ou du monde qui l’entoure, mais aussi à photographier le reflux des nuages, un jeu de lumière, la floraison du jardin, les graffitis qui se recouvrent les uns les autres… bref, le temps qui passe, le présent, l’éphémère.

Plus que jamais, la photographie est pour moi un témoin, un « ça a été ».


  1. Guy Deutscher, Through the Language Glass, août 2010, Metropolitan Books. 

Publié le 20.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

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