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Nihil addendum
par al.jes

La Quête du visa perdu

Chers lecteurs, vous le savez, je pense que la Terre ne peut légitimement appartenir à quelqu’un, ou à un groupe de personnes, car cela équivaut à voler le reste de l’humanité. Mais cela peut sembler fort théorique, aussi j’aimerais vous raconter une mésaventure qui m’est arrivée, montrant en pratique l’injustice des frontières.

Quelques remarques liminaires, toutefois, pour ceux qui ne me connaissent qu’au travers de ce blog, ou y arrivent pour la première fois. Je suis blanc, né en France, pas outrageusement riche, mais pas pauvre non plus. En général, je projette l’image d’un jeune homme affable et sérieux, et les autorités ne cherchent pas particulièrement à me nuire —du moins, pas plus qu’un autre. Je ne pense donc pas avoir été ici victime d’un délit de faciès —ce serait même fort peu probable.

Aux faits, donc. Début mai dernier, j’ai appris avoir réussi le concours d’entrée d’une école de game design. Au cours des mois qui ont suivi, j’ai effectué toutes les démarches administratives nécessaires pour mon départ, à l’exception d’une seule : les visas étudiants ne peuvent être demandés que dans les vingt jours précédant le début des cours.

Qu’à cela ne tienne, je prépare mon dossier, mais ne me présente au centre de demande de visa que la semaine dernière. Heureusement que je suis allé sur place plutôt que d’attendre le retour par courrier, car on m’y apprend qu’un document n’est pas le bon. Il était demandé un document prouvant que je puisse subvenir à mes moyens sur place, et le document que m’a donné ma banque ne répondait pas à leurs critères. Je reste calme et demande qu’on me fournisse un modèle que je puisse donner à ma banque.

Je contacte donc ma banque, qui me renvoie l’attestation demandée, et je retourne le lendemain au centre de demande de visa. Là, on m’explique que l’attestation n’est pas sur papier à en-tête, et que donc ça ne peut pas faire l’affaire. Par ailleurs, on m’explique que la lettre d’invitation de l’école doit absolument être un original, et non la photocopie que j’avais présentée. La veille, cette photocopie n’avait posé aucun problème. Et comme je n’ai pas l’original sur moi ni ne peux le faire porter en moins de vingt-quatre heures sur Paris, je dois rentrer chez moi, dans le Nord, le ventre noué par le stress et la peur de ne pas avoir mon visa avant le départ.

Chez moi, j’obtiens une nouvelle fois l’attestation de ma banque —sur papier à en-tête, cette fois— et je récupère l’original de la lettre de mon école. En outre, le jeu des jours fériés n’aidant pas, je sais que je ne pourrais pas demander mon visa plus d’une semaine avant le départ, ce qui m’oblige à recourir à la procédure en urgence. Cette procédure coûte plus cher, et surtout exige du requérant un billet d’avion aller et retour ! Je n’avais prévu que l’aller, ne sachant ni quand ni d’où je repartirai. Puisque je n’ai pas trouvé de billet remboursable ou échangeable pour dans aussi longtemps, j’ai dû prendre le billet le moins cher, sachant que je ne l’utiliserai probablement jamais. Vous imaginez ma colère.

Me voilà donc hier, présentant pour la troisième fois mon dossier au guichet du centre de demande. La fonctionnaire en face de moi a vérifié mon dossier, avant de me dire que le dossier était complet. Je paie les frais, je donne mon passeport, et j’obtiens un reçu. On me demande de revenir en fin d’après-midi pour, le cas échéant, récupérer mon visa. « Mais les visas étudiants ne sont pas toujours accordés », croit bon de me rappeler la jeune femme.

Malgré l’avertissement, je repars le cœur léger. Je trouve que cette fonctionnaire abuse un peu de sa position en jouant ainsi avec le moral des gens, mais je ne vois pas pourquoi diable ce visa me serait refusé. Je vais donc visiter la Ménagerie du Jardin des plantes (l’un des plus vieux zoos d’Occident) et me laisse charmer par les animaux avant de les quitter pour aller manger et passer le début d’après-midi avec un ami. Vers cinq heures, je retourne au centre de demande, un peu pressé, de peur d’arriver en retard, mais loin de me douter de ce qui allait arrivé.

À ce moment du récit, j’imagine que vous vous en doutez, vous. Mon visa a été refusé. L’ambassade a refusé ma requête. Et cette fois-ci, comme je n’ai pas été refoulé au guichet, le refus est officiel et restera enregistré dans leur base de donnée, ce qui veut dire que j’aurais sans doute des problèmes la prochaine fois que je demanderai un visa pour l’Inde.

La cause du refus ? La lettre de l’école mentionne la date de début des cours, mais pas celle de fin ! Après la surprise et une certaine colère, c’est assez rapidement l’abattement qui m’emporte. Je suis désespéré, me vois déjà arriver en cours avec un mois ou plus de retard. Si j’y arrive.

J’appelle ma famille, leur apprends la mauvaise nouvelle. Ils tenteront, sans succès, de me réconforter et me proposeront des voies de recours. Mon ami Gaël aura un peu plus de succès. C’est épuisé que je me couche, voulant ne jamais me relever. Dans le même temps, j’espérais sincèrement que tout cela n’était qu’un mauvais rêve, qu’au lendemain cette journée désastreuse n’aurait pas encore eu lieu.

Ce ne fut pas le cas. Au matin, j’appelais mon école, fus passé de personne en personne, avant d’obtenir le numéro du directeur, qui réagit promptement à la nouvelle. Je reçus assez rapidement une nouvelle lettre d’invitation par courriel, l’imprimai et courus au centre de demande de visa. J’expliquai alors que la date de fin se trouvait sur la nouvelle lettre, qui n’était pas un original, mais qui était accompagnée de l’ancienne lettre, originale pour sa part. La fonctionnaire au guichet —la même que la veille— accepta mon dossier, promit de plaider mon cas, mais réitéra son funeste avertissement. Je la remerciai, appelai mes parents pour les rassurer, mais restai inquiet.

L’après-midi, j’arrivai avec plus d’une heure d’avance pour le rendu des visas, et l’inquiétude monta. Au final, j’ai obtenu mon visa. J’écris ces lignes, soulagé, dans le train qui me ramène chez moi. Je pars après-demain.

Néanmoins, cette histoire n’aurait jamais dû arriver. Jamais des gens ne devraient être autorisés à jouer avec la vie d’autres individus, encore moins sur des bases aussi illégitimes que la notion de territoire. Jamais.

Je ne demande pas que l’obtention de papiers soit facilitée, je demande qu’elle soit inutile. Le monde n’appartient pas à ces gens. Les frontières ne devraient pas exister.

Publié le 21.08.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

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