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Nihil addendum
par al.jes

Le Jeu vidéo est-il un art ?

Récemment, l’un de mes enseignants prit sur lui de nous expliquer que nous, ludiciens, ne sommes pas des artistes, au prétexte qu’il faut payer les factures à la fin du mois, que l’industrie vidéoludique est, eh bien, une industrie, et autres arguments du même acabit. Cet enseignant ayant fait toute sa carrière dans l’industrie avant de venir dans l’école où j’étudie, je n’ai guère été étonné. Après tout, on parle bien de la même industrie où un directeur artistique a en charge… les graphismes, et les graphismes seuls. Concrètement, cette industrie considère que les musiciens, et scénaristes qui travaille pour elle ne sont pas des artistes, alors un métier qui n’existait pas il y a peu encore et peine à faire reconnaître son statut artistique, vous pensez bien 1

En revanche, mon parcours à l’Université, où le jeu vidéo commence justement à être traité comme art à part entière, m’a donné une tout autre vision. Pour commencer, l’art est, en quelque sorte, une transmission d’idée. C’est bien entendu infiniment plus complexe que cela, mais la transmission d’une idée reste au fondement d’une définition sérieuse de l’art. Dès lors, on comprend aisément la vision caricaturale de l’artiste comme idéaliste qui oublie facilement devoir payer ses factures à la fin du mois : on ne fait pas de l’art pour de l’argent.

Néanmoins, croire qu’un objectif économique (comme payer ses factures et avoir de quoi manger) ne puisse être compatible avec un objectif artistique est indubitablement erroné 2. À vrai dire, ces objectifs économiques et artistiques sont plus que souvent complémentaires : quel meilleur moyen de répandre une idée que de créer une œuvre pour le grand nombre, et donc dont on peut tirer un important revenu ?

Par ailleurs, le jeu vidéo est indiscutablement un support pour l’art. Je vais vous donner l’exemple d’un projet sur lequel je travaille actuellement. Le projet en question est un jeu de plateformes pour enfants où l’héroïne, une jeune fille, part à la recherche de son petit frère. En route, l’histoire du jeu l’amène à faire une découverte qui changera la vision que son peuple se fait du monde qui les entoure. L’idée que je souhaite véhiculer avec ce jeu est que la curiosité est une bonne chose.

Là, les plus attentifs d’entre vous devraient me répondre que c’est l’histoire qui supporte cette idée, et que donc c’est l’écriture qui sert de support à l’art, non le jeu en lui-même. En effet, avec le peu d’informations que je vous ai données, vous auriez bien raison. Mais… et si, maintenant, je vous expliquais que le passage d’une plateforme à l’autre requerrait de déplacer tel bloc de pierre, d’activer tel mécanisme… et que ces éléments ne seraient pas placés de façon évidente ? En vérité, suivre le chemin évident serait difficile, voire impossible, tandis que la recherche d’une autre solution serait récompensée. Là, on a un gameplay qui porte en lui-même notre idée directrice. Là, on a une œuvre d’art sous forme vidéoludique.

J’irai plus loin. Alors que j’étudiais le cinéma, j’ai suivi un cours sur l’idée wagnérienne d’art total. Wagner avait essayé, avec l’opéra, de synthétiser en un seul support l’ensemble des arts : théâtre, peinture, sculpture, musique, littérature. La ligne directrice de ce cours était que c’était le cinéma qui s’était popularisé comme l’art total dont Wagner rêvait. Eh bien, le jeu vidéo va plus loin : en tant que média interactif, le jeu est un support artistique qui permet à son public de devenir acteur de l’œuvre, de participer à l’élaboration de l’œuvre dans sa forme finale.

Le jeu vidéo est donc non seulement un art, mais le premier art à transcender la notion wagnérienne d’art total. Non seulement permet-il de transmettre une idée, mais en plus il permet à son public de faire sienne cette idée.


  1. À vrai dire, j’ai de bonnes raisons de croire que cet enseignant croit que le marché de l’art s’arrête aux pratiques commerciales entourant la peinture. Cependant, n’allez pas croire que c’est un mauvais enseignant : il est de très bon conseil sur nos travaux et fait montre d’un savoir-faire exceptionnel, notamment en l’endroit de l’ergonomie. Il n’est tout simplement pas bon théoricien. 

  2. Sauf si l’idée en question est un rejet de la dépendance humaine à la nourriture, doublé d’une apologie du non-remboursement des dettes ;) 

Publié le 01.12.2014. Lien permanent. Retourner en haut.

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