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Nihil addendum
par al.jes

Aphone

Je suis aphone. Pour la seconde fois dans ma vie.

La première fois, c’était il y a deux ans, lors d’un emploi estival. Je travaillais comme ouvrier dans une usine de sidérurgie, au département qui reçoit les minerais et les mélange avec un préchauffage pour faire un ‹ gâteau › qui était ensuite envoyé aux hauts-fourneaux. Concrètement, je devais nettoyer les conduits des minerais à intervalle régulier, prélever des échantillons de matériaux agglomérés pour les placer dans une machine qui en analyse la composition et apporter mon assistance aux ouvriers permanents en cas de besoin (par exemple, si une machine tombait en panne). Je passais donc très régulièrement de la cabine de repos climatisée (que mes collègues voulaient absolument à dix-huit degrés, et pas plus) à un environnement surchauffé, avec une température avoisinant les cinquante degrés (contrairement aux hauts-fourneaux, les minerais étaient chauffés à l’air libre dans mon département). Et comme, en plus des incessants changements de température, le bruit omniprésent nous obligeait à crier pour nous faire entendre, mes cordes vocales en ont pris un coup.

On aurait pu croire que ma première année en Inde, et surtout avec des camarades de classe réglant le climatiseur sur seize degrés quand il en fait plus de trente dehors, aurait un tel effet sur moi, mais non. Allez savoir comment, mais je n’ai subi qu’un petit rhume pendant l’hiver. L’Inde a pris soin de moi. Le Ghana, c’est une autre histoire…

Un simple week-end à Kumasi (capitale de l’ancien empire Ashanti et bourgade importante du centre du pays), et j’ai reçu en cadeau et les coups de soleil, et la crève carabinée. Joie. Moins d’une semaine après, je vais globalement mieux, mais je n’ai plus de voix.

Alors je n’écris pas cela pour que vous vous apitoyiez sur mon sort… mais cette incapacité a des implications intéressantes. Deux, en particulier.

Pour commencer, je peux facilement rester des heures silencieux, j’aime le calme de la tempête intérieure, les conversations muettes que permet le texte écrit, le temps long et calme de ma propre compagnie… mais je sais aussi être sacrément bavard, quand je m’y mets. Du coup, je me sens comme un gamin qui n’aurait pas été de lui-même marcher sur la pelouse, mais en meurt d’envie parce que ça lui est interdit… Je voudrais parler de tout et de rien, raconter ma vie, deviser de questions existentielles avec quiconque aura la patience de me supporter. Mais je suis frustré. De ne pas pouvoir faire ce que je n’aurais pas voulu faire si je pouvais le faire. L’esprit humain est parfois masochiste.

L’autre implication est due à l’importance que revêt pour moi la créativité. Ceux qui comme moi ont choisi de bâtir leur vie autour de cette dernière le savent tous, il faut entretenir le monstre, l’encourager à nous donner ses idées ; l’inspiration vient très difficilement sur demande. Alors on a souvent un rituel. Pour ma part, je tourne en rond en parlant tout seul. À voix haute, je laisse vagabonder mon esprit. Je dis de grosses bêtises, parfois, mais c’est important de ne pas se corriger. Car au bout d’un moment, on passe de ma voix à celle du monstre. Mais sans voix, je ne peux plus invoquer le monstre. Sans voix, je suis moins inventif.

Frustration.

Publié le 14.08.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

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