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Nihil addendum
par al.jes

Du Véganisme, de l’impression cellulaire et du vocabulaire gustatif…

L’autre jour, l’ami Xavier partageait un article du Monde sur Twitter. Ce dernier parlait d’une étude comparant l’humain aux autres grands prédateurs, et concluant, sans la moindre surprise, que l’humain est un super-prédateur disposant d’un impact proprement ahurissant sur l’environnement. Xavier demandait si, maintenant que la chose est —encore une fois— démontrée, nous allions changer quelque chose à nos habitudes.

C’est cette raison écologiste qui, en premier lieu, m’a depuis longtemps fait voir le végétarisme d’un point de vue favorable. Non pas que je sois devenu végétarien moi-même —je n’ai jamais songé à sérieusement le devenir, mais j’ai globalement réduit ma consommation de viande. Concrètement, mes habitudes alimentaires peuvent être qualifiées de flexitariennes, ce qui veut dire que je ne mange pas de viande tous les jours. Pour autant, je ne revendiquerai pas ce qualificatif. Je n’ai jamais été un grand mangeur de viande, et donc ne pense pas faire un effort remarquable.

En revanche, je sais avoir un impact négatif sur notre écosystème et, si je ne culpabilise pas en mangeant de la viande, je comprends et trouve admirable l’intégrité d’une démarche comme le véganisme. Maintenant, je pense que c’est comme réduire le chauffage l’hiver et la clim’ l’été : ça ne marche que chez les gens sensibilisés. Beaucoup de gens sont au courant, mais ne changeront pas leurs habitudes.

Alors, certains se tournent vers la loi, avec l’insuccès que l’on sait. Si la loi pouvait changer les habitudes, les gens achèteraient toujours des rondelles en plastique pour écouter de la musique. D’autres développent de nouvelles technologies. Pour la température, des thermostats équipés de meilleurs algorithmes, comme en propose Nest, une filiale de Google (enfin, d’Alphabet), montrent des résultats convaincants. Dommage que cela fasse partie de l’empire Google, incluant l’indélicatesse qu’on leur connaît en matière de vie privée.

Pour l’alimentation, une autre technologie me semble bien plus prometteuse : l’impression 3D. Oui, je sais, dit comme ça, ça surprend. On imagine la machine de prototypage rapide, imprimant couche de plastique fondu sur couche de plastique. Pourtant, cette technologie, un peu modifiée, peut imprimer des cellules vivantes. On commence à observer en laboratoire des résultats particulièrement prometteurs d’impression cellulaire, surtout pour usage médical, mais aussi alimentaire. Viande artificielle, légume aux formes improbables… tout est possible.

Bien entendu, ce n’est pas immédiat. Ne comptez pas avoir du steak de mammouth pour votre déjeuner. À vrai dire, les premiers aliments imprimés auront sans doute mauvais goût. On sait pour le moment plus facilement imprimer de la fibre musculaire que du gras, pourtant très important pour le goût. J’imagine quand même les premiers produits issus de l’impression cellulaire arriver pour le grand public d’ici quelques années, et se démocratiser d’ici cinq à dix ans. Quinze à vingt, si l’on n’est pas aussi optimiste que moi.

Comme je le disais à Xavier, ce n’est peut-être qu’un fantasme de ma part, mais j’imagine volontiers une explosion d’aliments improbables, inimaginables dans la nature, et que seuls l’expérimentation, la curiosité, peut-être quelque bug… auront rendus possibles.

Là, ça me rappelle une lecture. Dans Through the Language Glass1, Guy Deutscher raconte comment notre perception du monde influence notre langage, et vice-versa. Au début de l’ouvrage, il décrit un fait curieux : Homère, dans l’Odyssée, n’utilise pas les couleurs comme nous le ferions. Partant de là, il explique comment les noms de couleurs peuvent parfois dériver d’un autre nom de couleur, que nous qualifierions de radicalement différente. Cependant, l’usage des couleurs était moindre, en moins haute définition —si je peux m’exprimer ainsi— qu’aujourd’hui, et donc le langage avait un usage moindre des noms de couleurs, un vocabulaire moins étendu, et la perception des couleurs en était affectée.

Aussi surprenant que cela puisse être, nos yeux voient les couleurs de la même façon que nos ancêtres de l’Antiquité, mais notre cerveau analyse l’information de façon radicalement différente, car nous avons une éducation aux couleurs. Eh oui, on apprend les couleurs. Je ne chercherai pas à vous en convaincre —l’ouvrage de Guy Deutscher le fera beaucoup mieux que moi—, mais voici un indice : je ne pense surprendre personne en affirmant qu’un graphiste possède une bien meilleure perception de la couleur que, mettons, un ouvrier des chantiers publics. C’est parce que son activité l’oblige à utiliser une large palette de couleur qu’il a besoin d’un vocabulaire plus étendu et apprends à percevoir plus finement certaines nuances. Vous ne voyez peut-être pas de différence notable entre le magenta et le carmin, et, pourtant, je vois un gouffre entre ces deux nuances de rouge. Parce que je suis amené à travailler avec des graphistes, tout simplement.

Quel rapport avec notre tambouille ? J’y viens : l’impression cellulaire offre une possibilité de combinaisons qui n’existait pas auparavant. En découlera logiquement une plus grande palette de goûts, pour laquelle on ne saura plus se contenter des classiques ‹ sucré ›, ‹ salé ›, ‹ acide ›, ‹ amer ›. Ni de ‹ ça a un goût de mangue ›. Du coup, je prévois une explosion du vocabulaire lié au goût.

Et ça, pour le gourmet philologue que je suis, c’est fichtrement enthousiasmant.

Oui, tout ça pour en arriver là.


  1. Guy Deutscher, Through the Language Glass, août 2010, Metropolitan Books. 

Publié le 26.08.2015. Lien permanent. Retourner en haut.

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