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Nihil addendum
par al.jes

Déclaration d’indépendance du Cyberespace

Il y a vingt ans jour pour jour, le 8 février 1996, John Perry Barlow, membre fondateur de l’Electronic Frontier Foundation, est à Davos, en Suisse. Il apprend que les États-Unis viennent de passer une loi inique en vue de réguler les télécommunications. Excédé par cette nième tentative de brider Internet, il réplique. C’est cette réplique, plus d’actualité que jamais, que je vous traduis aujourd’hui.


Gouvernements du monde industriels, géants usés de chair et d’acier, je viens du Cyberespace, le nouveau domicile de l’Esprit. Au nom du futur, de vous demande à vous, qui êtes du passé, de cesser de nous importuner. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous ; vous n’avez aucune souveraineté là où nous nous rassemblons.

Nous n’avons pas de gouvernement élu, et il est peu probable que nous en ayons un jour, aussi je ne m’adresse à vous sans plus d’autorité que celle avec laquelle la Liberté elle-même parle. Je déclare que l’espace social mondial que nous construisons est naturellement indépendant des tyrannies que vous essayez de nous imposer. Vous n’avez ni légitimité à nous gouverner, ni de réelle méthode de coercition que la raison nous inciterait à craindre.

Les gouvernements dérivent leur pouvoir du consentement du peuple. Vous n’avez ni demandé ni reçu le nôtre. Nous ne vous avons pas convié. Vous ne nous connaissez pas ni ne connaissez notre monde. Le Cyberespace ne se trouve pas dans vos frontières. N’espérez pas le construire, comme s’il s’agissait d’un projet de construction publique. C’est impossible. Il s’agit d’un acte de la nature et croît de soi-même au travers nos actions collectives.

Vous n’avez ni participé à la Grande Conversation ni créé les richesses de nos marchés. Vous ne connaissez notre culture, notre éthique, ni les règles tacites qui apportent déjà à notre société plus d’ordre que ne le pourrait aucune de vos ingérences.

Vous prétendez qu’il y aurait chez nous des problèmes que vous devriez résoudre. Vous utilisez cette excuse pour nous envahir. Nombre de ces problèmes n’existent pas. Là où se trouvent les véritables conflits, où sont causés des dommages, nous les identifierons et les traiterons avec nos propres moyens. Nous érigeons notre propre contrat social. Cette gouvernance émergera de notre monde, c du vôtre. Nos mondes sont différents.

Le Cyberespace est constitué de transactions, de relations, de la pensée même, arrangée comme une onde stationnaire sur la toile de nos communications. Notre monde est partout. Notre monde n’est nulle part. Mais notre monde n’est pas où résident les corps.

Nous créons un monde que tous peuvent pénétrer, sans privilège ni préjudice de race, de classe, de force militaire ou de naissance.

Nous créons un monde où tous, partout, peuvent exprimer leurs opinions, même les plus iconoclastes, sans craindre d’être réduits au silence ou à la conformité.

Vos concepts légaux de propriété, d’expression, d’identité, de mouvement, et de contexte ne s’appliquent pas à nous. Ils sont fondés sur la matière, mais il n’y a pas de matière ici.

Nos identités n’ont pas de corps, aussi, contrairement à vous, nous ne pouvons obtenir l’ordre par la coercition. Nous estimons que c’est de l’éthique, d’un souci éclairé de l’intérêt propre et du bien commun que notre gouvernance émergera. Nos identités peuvent être distribuées sur nombre de vos juridictions. La seule loi que toutes nos cultures constitutives reconnaissent est la Règle d’Or 1. Nous espérons construire nos propres solutions sur cette base, mais nous ne pouvons accepter les solutions que vous tentez de nous imposer.

Aux États-Unis, vous avez créé aujourd’hui une loi, le Telecommunications Reform Act, qui répudie votre propre constitution et insulte les rêves de Jefferson, Washington, Mill, Madison, Toqueville et Brandeis. Ces rêves renaissent aujourd’hui, en nous.

Vous êtes terrifiés de vos propres enfants, qui sont natifs d’un Nouveau Monde où vous serez toujours des immigrés. Parce que vous les craignez, vous confiez à vos bureaucraties les responsabilités parentales que vous êtes trop lâches pour affronter vous-mêmes. Dans notre monde, tous les sentiments et expressions de l’humanité, du plus vil au plus pur, font partie d’un tout homogène, la Conversation mondiale des bits. Nous ne pouvons séparer l’air qui étouffe de l’air sur lequel les ailes s’appuient pour voler.

En Chine, en Allemagne, en France, en Russie, à Singapour, en Italie et aux États-Unis, vous essayez de confiner le virus de la Liberté en érigeant des postes de garde aux frontières du Cyberespace. Ces derniers contiendront peut-être la contagion quelque temps, mais ils ne fonctionneront pas dans un monde bientôt couvert de médias porteurs de bits.

Vos industries, toujours plus obsolètes, voudraient se perpétuer en proposant des lois, en Amérique et ailleurs, qui prétendent réguler la parole elle-même au travers du monde. Ces lois déclareraient les idées un autre produit industriel, sans plus de noblesse que de la fonte. Dans notre monde, tout ce qu’un esprit humain peut créer peut être reproduit et distribué infiniment, à coût nul. L’acheminement mondial de la pensée n’a plus besoin de vos usines.

Ces mesures de plus en plus agressives et coloniales nous placent dans la même situation que les précédents amoureux de la Liberté et de l’autodétermination qui durent rejeter l’autorité de pouvoirs éloignés et mal informés. Nous devons déclarer nos personnalités virtuelles exemptes de votre souveraineté, même si nous continuons à accepter votre loi pour ce qui est de nos corps. Nous nous répandrons à travers la planète de façon à ce que personne ne puisse stopper nos pensées.

Nous allons créer une civilisation de l’Esprit dans le Cyberespace. Qu’elle soit plus juste et humaine que le monde précédemment façonné par vos gouvernements.


  1. Ne pas faire à d’autres ce qu’on n’aimerait qu’ils nous fassent. NdT. 

Publié le 08.02.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

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