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Nihil addendum
par al.jes

L’Image de soi

Quand je me suis mis pour de bon à la photographie, je me suis vite amusé à appuyer sur le déclencheur face à des paysages, le cours des nuages, les fleurs… En somme, je me plaisais à enregistrer l’éphémère, à arrêter le temps.

Le temps passant, l’envie me pris de tirer des portraits. Après tout, plus que la Nature, c’est l’humain qui m’a toujours fasciné, d’une manière ou d’une autre… Le problème, c’est que, pour photographier les gens, il faut accepter un contrat tacite, et accepter d’être pris en photo.

Quand j’étais petit, ça ne me posait aucun problème… Je profitais encore de cette absence d’inhibition qui sied si bien aux enfants. Mais en grandissant, j’ai eu un rapport à mon corps assez désastreux. Encore maintenant, lorsque je vois les rares clichés où je figurais, je ressens comme un certain inconfort… Photographier, pourquoi pas, mais être un sujet, c’est une autre histoire.

Ce n’est que lors de ma dernière année en France que j’ai entamé la lente redécouverte de mon corps… Tout d’abord, j’ai profité d’hériter d’une jolie veste de mon grand-père pour m’essayer au vêtement classique. J’avais toujours aimé les costumes, les beaux tissus… mais je n’avais jamais osé m’y mettre. Une fois la porte du Nouveau Monde franchie, je m’y suis engouffré avec un plaisir fou. Et maintenant que j’habite en Inde, je profite des prix —dérisoires— pour acquérir de belles pièces que je ne pourrais absolument pas m’offrir en Europe : costumes en haute mesure, châles en pashmina… tout y passe.

Parallèlement à ces folies sartoriales, je me suis mis au sport. Quelques mois de musculation, pour commencer, puis je me suis mis au yoga en arrivant sur le Sous-Continent. Une heure et demie, deux fois par semaine, en moyenne. Puis, quelques mois plus tard, j’ai suivi le conseil d’un ami et ai poussé la porte d’un spa pour un massage intégral. Là aussi, c’est devenu une habitude. Peu à peu, j’apprivoise mon corps et m’y confronte. J’apprends à l’assumer.

Cependant, qu’il s’agisse des tissus, du sport ou des massages, c’est un apprentissage tactile, intime. Je ne ressens plus de gêne quand on me touche, mais je suis longtemps resté mal à l’aise à l’idée qu’on me tire le portrait.

Et là, l’Inde m’est venue en aide.

Voyez-vous, la société indienne a deux particularités intéressantes. D’une part, comme un peu partout en Asie, la photographie y est appréciée. J’ai vu des gens me demander d’être photographiés sans même espérer récupérer le cliché. Le simple fait de mitrailler semble déclencher la sympathie générale. D’autre part, l’Inde possède sa propre diversité culturelle, mais sans être un pays cosmopolite. Les étrangers n’y sont pas si courants, et une curiosité un peu invasive existe à notre égard.

Du coup, très souvent lors de mes voyages, les gens me regardent ostensiblement, m’abordent pour me demander d’où je viens ou d’être pris en photo avec moi. Ou plus simplement, ils me tirent le portrait ou me filment sans se soucier de discrétion ou de mon autorisation, un peu comme si j’étais une bête sauvage, une attraction passagère, un monstre —au sens premier du terme, quelque chose que l’on mon(s)tre du doigt…

Les premières fois, je m’en suis amusé… Après tout, pourquoi pas, et la situation peut être cocasse. Très vite, pourtant, je m’en suis lassé, puis agacé. Je suis un être humain, et je me définis par bien plus que ma couleur de peau ou mes origines ethniques, et l’idée d’être ainsi catalogué pour des critères si superficiels est malsaine…

Puis, au fil du temps, j’ai voulu me mettre au portrait. L’exercice me plaît, et le Sous-Continent semble l’endroit idéal pour s’y mettre. Alors j’ai dû accepter ce contrat dont je parlais plus haut. Il m’a fallu accepter d’être l’objet des regards, d’être un sujet, même si c’est ‹ le blanc › qui est photographié plutôt que l’individu. Il y a toujours ce côté ‹ bête sauvage ›, mais j’apprends à endosser ce rôle.

En fin de compte, l’Inde m’a appris à lâcher prise, à accepter mon image plus sereinement, et tant pis si je finis dans l’album d’un illustre inconnu. Tant pis… ou tant mieux.

Publié le 27.03.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

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