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Nihil addendum
par al.jes

L’Entretien

Je me gare sur le petit parking, avec quelques minutes d’avance. Je regrette déjà d’être venu. C’est du temps perdu.

Cela fait maintenant une semaine que je suis rentré en France, et mes parents m’ont poussé à prendre ce rendez-vous. Fatigué par le voyage et par le froid ambiant —auquel je ne me suis pas encore réhabitué—, j’ai accepté. Maintenant, il faut y aller.

Je sors de la voiture, et me rends dans le bâtiment. Deux personnes font la queue au guichet. Le second se retourne à mon arrivée. Il a un petit sourire résigné. Sur son visage, j’ai l’impression de lire qu’il a attendu toute sa vie…

Heureusement, ce n’est pas mon sort. Une femme d’un âge moyen, visage neutre, vient appeler mon nom. Elle a un joli accent, et son sourire est engageant quand je lui réponds. Elle me guide jusqu’à son bureau, m’invite à m’asseoir, et s’installe elle-même derrière un ordinateur d’apparence vétuste.

Le siège est inconfortable. Le bureau, en contreplaqué. La décoration, impersonnelle. Pour toute vue, la fenêtre dévoile le parking. Gris. Morne. Triste. Je suis pris d’un élan d’empathie pour cette dame, qui s’excuse par avance de potentiels cafouillages : le logiciel de l’agence a été mis à jour dans la nuit, et elle n’y est pas encore rodée.

Elle ouvre donc mon dossier, pour vérifier les données que j’avais renseignées en ligne au préalable. Elle est impressionnée par mon parcours. Me demande des précisions. Je lui présente mon curriculum vitae.

Mais… il est en anglais !

Oui, j’ai fait une partie de mes études et deux stages en entreprise dans des pays anglophones. Je ne veux pas me limiter à la France.

Elle a un temps de réflexion, puis :

C’est tout à votre honneur. Ça change ! D’habitude, les gens ne veulent pas sortir du département…

Je ne dis mot. Il n’y a rien à dire face à ça. Elle me sauve.

C’était où, vos études ?

En Inde.

Oh ! Vos stages aussi ?

Non. Le premier au Ghana, le second au Kenya.

Vous aimez voyager, vous ! Vous êtes allés dans combien de pays ?

En tout ? Une vingtaine.

Elle a un regard que j’ai déjà vu, assez fréquent chez ceux qui voyagent peu. Perdu. Halluciné. Impressionné, aussi. Un regard qui rend humble, tant il rappelle la chance insolente que j’ai.

Elle se reporte au formulaire, et entre ces nouvelles données. Elle continue de me questionner. Je détaille les tâches effectuées lors de mes stages.

Du coup, ça n’est pas vraiment un premier emploi que vous cherchez… Je veux dire, vous avez eu deux expériences, déjà.

En effet…

Elle pianote à deux doigts sur son clavier d’ordinateur. Après une pause, je reprends.

À vrai dire, je ne cherche pas vraiment un emploi…

Elle cesse de pianoter, et me regarde. Interloquée. Inquiète, même.

Et qu’est-ce que vous comptez faire, alors ?

Je souhaite créer mon entreprise.

Ah ?

Oui.

Ah…

Je détaille les démarches que j’ai déjà accomplies, celles que je prévois de faire plus tard. Elle m’écoute patiemment, avec intérêt. Quand j’ai fini, elle reprend :

Je vois que vous êtes autonome. Je ne pense pas qu’on puisse vous aider plus que ça…

Je lui souris en guise de réponse.

Je vais quand même vous proposer un atelier sur la création d’entreprises.

Ah ?

Oui.

Ah.

Ça peut peut-être vous donner des idées, on ne sait jamais.

Soit.

Elle retourne à son logiciel. Pianote. À un moment, elle fronce les sourcils. Un problème avec son logiciel. Elle appelle une collègue, qui la dépanne, et elle finit de me ranger comme elle peut dans les cases étriquées du système qui l’emploie.

Enfin, elle imprime un document récapitulatif, me le tend, et me souhaite une bonne continuation.

Bref, j’ai eu un rendez-vous au Pôle emploi.

Publié le 24.10.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

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