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Nihil addendum
par al.jes

Une Théorie sur la religion

Traduction de ‹ A Theory about Religion ›, by Scott Alexander.


La quasi-universalité de l’idée religieuse est surprenante. Nombreux sont ceux qui ont spéculé quant à comprendre l’obsession des tribus du monde entier à croire en des dieux, à leur plaire, et ainsi de suite. Plus récemment, des gens comme Dawkins ou Dennett ont ajouté leur pierre à l’édifice, à base de mèmes parasites et d’un système de détection d’agent hyperactif.

Cependant, je pense que la plupart de ces explications sont trop centrées autour d’une acception moderne de la religion. Je trouve les religions anciennes bien plus éclairantes. Je ne suis pas historien, mais, du peu que j’en sais, les religions anciennes semblent suinter dans tous les autres aspects de la vie des Anciens. Par exemple, la religion romaine était un condensé de mythologie, d’une histoire épique, de patriotisme, de jours de fête, de traditions, de superstitions, de règles de bon gouvernement, de croyances quant à la vertu, et de tentative de lire l’avenir depuis les entrailles de cochons. Excepté les entrailles de cochons, tout ça a un air de déjà vu.

La culture américaine tient beaucoup de cela aussi. Elle a sa mythologie et ses récits épiques —George Washington qui coupe le cerisier, les Pères fondateurs, auréolés de gloire et de sagesse, Abraham libérant les esclaves d’une seule main avec sa hachette— ; ses symboles patriotiques —la bannière étoilée, l’hymne national, l’Oncle Sam— ; ses jours de fête —le 4 juillet, le jour de Martin Luther King, l’anniversaire de Washington— ; ses traditions —manger de la dinde pour Thanksgiving, faire un barbecue pour le jour du Mémorial, suivre le Superbowl— ; ses superstitions —le nombre 13, les chats noirs— ; ses tabous —même certaines choses ‹ évidentes ›, comme ne pas sortir nu, doivent être considérées comme des tabous, puisque certaines cultures le font sans se poser de question— ; ses règles de bon gouvernement —les lois, mais aussi des croyances ancrées comme le bien-fondé de la démocratie, l’idée que les hommes naissent égaux, ou même des coutumes qui touchent à la gouvernance, comme le discours présidentiel sur l’état de l’Union en janvier devant les deux chambres du Congrès— ; ses croyances quant à la vertu —on devrait tous être libres, tâcher d’être indépendants, de travailler dur, et poursuivre le Rêve américain.

Certains disent que le code alimentaire juif est inhabituellement strict, mais il est important de noter la rigueur du régime moderne américain. Ne surtout pas manger d’insectes —la cacherout autorise les criquets ! Presque pas d’oiseaux en dehors des habituels poulets, canards, dindes, et oies —la cacherout autorise le pigeon ! Pas de chien, de chat, de rongeur, de cheval. Pas de reptile ni d’amphibien, quand bien même les Français essaient de nous convaincre que les cuisses de grenouilles sont bonnes [N.d.T. : ahem]. Ne pas manger de tête d’animal quand c’est trop visible, avec les yeux et tout —quand bien même des dizaines de cultures avancées le font avec délectation. Pas de produit issu du sang —comme du boudin noir. Mélanger du lait et du soda dans le même verre serait absurde et répugnant. Tout thon obtenu d’un processus qui ne peut s’assurer à 100 % qu’il n’y a pas de dauphin est impur. Et je ne parle même pas des nouveaux tabous contemporains comme le gluten, le glutamate de sodium, les acides gras insaturés, la nourriture génétiquement modifiée, etc.

Si nous demandions à une tribu de Nouvelle-Guinée de suivre les tabous alimentaires juifs une semaine, puis les tabous alimentaires américains la suivante, je ne suis pas sûr qu’ils puissent identifier un régime comme plus strict ou bizarre que l’autre. Ils auront sans doute des questions à propos de cette histoire de viande et de lait, mais se demanderont aussi pourquoi un cheeseburger est parfait pour le dîner, mais ridicule pour le petit-déjeuner.

Certains se soucient de toutes les règles bizarres du Lévitique, mais il est important de noter à quel point nos propres règles sont strictes. Les anciens Juifs auraient trouvé ridicule que les hommes doivent se raser et se laver tous les jours s’ils veulent obtenir les meilleurs emplois. Il est interdit d’uriner ailleurs qu’à la toilette —mais vous seriez surpris du nombre de Japonais impeccables qui iraient dans une allée s’il n’y a pas de toilette à proximité. On m’a crié dessus pour aller au travail sans cravate ou pour l’avoir nouée de la mauvaise façon ; porter un pantalon de survêtement au travail est inadmissible. Encore une fois, la liste s’allonge encore plus si l’on ajoute les nouvelles règles. Le lévitique en dit beaucoup sur les logements ayant des parasites, mais j’ai récemment appris que les lois sur la location en disent bien davantage.

Encore une fois, si on demande à notre tribu de Nouvelle-Guinée de suivre les standards d’hygiène juifs une semaine, et américains la suivante, ils seraient tout aussi confus pour l’une que pour l’autre.

Donc quand on pense à l’Amérique comme d’une culture parfaitement séculaire, et les Juifs comme suivant un code draconien de superstitions, nous nous contentons de dire que nos lois paraissent naturelles et évidentes, mais que les leurs nous semblent imposées. Je pense que si le roi Salomon traversait les époques jusqu’à nous, il reconnaîtrait la culture américaine comme une religion, et bien plus vite qu’il ne le ferait pour le christianisme. Ce dernier aurait l’air d’un culte initiatique barbare ayant pris des dimensions absurdes ; la culture américaine, elle, serait familière.

Si ce n’est pas évident pour ceux qui ont étudié d’anciennes religions à l’école, c’est parce que la seule chose qu’on apprend de ces dernières, ce sont les mythologies absolument dingues. Cependant, je pense que la culture américaine a montré plus d’un signe qu’elle se transforme en une mythologie absolument dingue, mais qu’elle est contenue à cause de facteurs spécifiques à la modernité. On ne peut avoir de telle mythologie parce qu’on a trop d’historiens pour nous dire comment les choses se sont vraiment passées. On ne peut avoir de telle mythologie parce qu’on a trop de scientifiques pour nous dire d’où la pluie et la foudre viennent vraiment. On ne peut pas avoir de telle mythologie parce qu’on n’a que deux cents ans d’histoire et que ces choses prennent du temps. Et surtout, on ne peut avoir de telles mythologies parce que le christianisme veille à garder sa place.

Mais si l’Amérique avait mille ans, aucune science, ni religion, ni écriture, on aurait une de ces mythologies de tarés ! George Washington prendrait la stature d’un Agamemnon ; Benjamin Franklin aurait le statut d’un Dédale. Au lieu de centaures, de satyres et de chimères, on aurait des jackalopes, des chupacabras et des extra-terrestres. Tous ces gens qui disent avec un clin d’œil et un sourire entendu que Paul Bunyan a creusé les Grands Lacs pour abreuver un bœuf géant diraient la même chose, mais sans clin d’œil ni sourire entendu. Superman serait un Zeus, résidant avec Obi-Wan Kenobi et Bigfoot au sommet du mont Whitney, aidant les vertueux et punissant les vilains. Un Hésiode américain succomberait au désir de tout systématiser, regrouperait le tout et expliquerait que George Washington est le fils de Superman et qu’il a donné l’ordre à Paul Bunyan de creuser la baie de Chesapeake pour encercler la flotte britannique, et personne ne pourrait dire qu’il a tord. Je veux dire, on a déjà Superman et Batman dans un même film, pourquoi ne pas aller plus loin ?

D’une certaine manière, notre meilleure analogie pour les religions anciennes est la culture américaine mêlée à la sorte de mythologie nationale dont on aurait hérité si on connaissait moins notre histoire. D’une autre manière, les religions anciennes étaient bien plus que ça. L’Amérique a sa culture propre, mais participe du laïcisme industriel occidental. Un Américain ne ressentira pas de choc culturel en déménageant en Grande-Bretagne, et en aurait plus en allant en Nouvelle-Guinée.

L’ancien monde avait un commerce et un réseau de transports bien moins étendu que ce que nous connaissons, et était bien moins homogène. Si vous voulez savoir ce qu’un ancien ressent à propos de sa religion, imaginez que tous vos voisins soient aussi différents de vous que le sont les tribus de Nouvelle-Guinée, les chefferies afghanes, ou le parti unique chinois. Dans un tel monde, votre identité en tant qu’Américain serait frappante, et l’essence d’être américain serait inséparable de cet ensemble complet de croyances nationales quant au 4 juillet, à l’interdit alimentaire sur les insectes, à la soif de liberté et de démocratie, et à Superman, qui vit au sommet du mont Whitney. En dehors de la communauté de gens qui croient à 100 % à toutes ces choses, il n’y aurait que des étrangers inatteignables, dont vous ne parlez pas la langue, et dont les coutumes vous paraîtraient à mi-chemin entre obscures et barbares.

C’était ça, les religions anciennes. Une culture dans un monde où ça signifiait tout. Ça n’avait rien à voir avec les religions modernes —ce qui explique pourquoi vous n’entendiez jamais les Grecs se plaindre que les Égyptiens étaient d’ignobles hérétiques qui nient la lumière de Zeus et devaient être convertis par l’épée. Les Anciens ressentaient une connexion à leur culture qui englobe les notions modernes de patriotisme, de piété, d’érudition —et l’exprimaient en performant continuellement leurs rites, fut-ce au péril de leur vie.

La question de l’origine de l’idée religieuse se résume donc à comment ces cultures ont-elles évolué pour devenir les religions clairement définies de notre temps.

Je pense qu’il s’agit pour bonne part d’ossification et de séparation du contexte. La loi juive préserve ce que tout israélite normalement constitué aurait considéré, il y a trois mille ans, comme naturel, évident, n’ayant besoin d’aucune justification —tout comme tout Américain contemporain normalement constitué considère évident de ne pas manger d’insecte. Quand la Bible fut écrite, ce n’était très certainement plus tout à fait la norme, les coutumes étrangères et inévitables changements sociaux rendant les usages anciens de moins en moins pertinents. Les érudits modernes pensent que la Bible fut écrite par une faction de prêtres conservateurs défendant l’adhésion aux traditions. L’acte d’écrire dans un livre l’ensemble des choses auxquelles certains pourraient —mais ne devraient pas— douter, et léguer ce livre à leurs enfants… c’est ça qui en fit une religion moderne, dans le sens de quelque chose de possiblement séparable de la culture, qui aurait besoin de justification. Insister sur le rôle de Dieu —ou des dieux— fournit cette justification.

La Bible hébraïque ne dit jamais qu’il n’y a pas d’autre dieu que Dieu, bien au contraire ! Elle loue constamment Dieu, comme plus fort, meilleur que les autres dieux. Il prouve sa supériorité sur les dieux d’Égypte quand le serpent qu’il envoie en aide à Moïse mange les serpents que les sorciers de Pharaon reçoivent de leurs dieux. Les israélites sont constamment mis en garde contre l’adoration d’autres dieux, non parce qu’ils n’existent pas, mais parce que Dieu est jaloux. Ce n’est pas le point de vue de quelqu’un ayant des idées fortes quant à la nature du monde et comment des êtres surnaturels s’insèrent dans cette nature. C’est celle de gens qui disent : ‹ Notre culture est meilleure que votre culture. › La Bible parle d’adorer des dieux étrangers comme d’adopter des coutumes étrangères. Puisque Dieu a un engagement vis-à-vis d’Israël, tous deux sont interdits.

Cela semble correspondre à ce qu’était la religion à l’époque classique. Je pense tout particulièrement à la conception qu’en avait Auguste, mais elle ne venait pas de nulle part. C’était en accomplissant correctement les rites dévolus aux dieux romains que vous montriez votre attachement à la culture romaine et votre loyauté envers Rome. La vision romaine de la religion peut nous sembler assez ridicule —un apport constant de nouveaux dieux et mystères en lesquels vous pouviez croire indifféremment, plus la déification occasionnelle de telle ou telle figure politique influente, suivie par sa dé-déification une fois éloignée du pouvoir. Cependant, tout au long de tout ça, se perpétuait l’idée que suivre les rites prescrits par Romulus témoignait de l’allégeance à Rome, et que faire autrement mènerait tout droit à la décadence, à la défaite, sans alternative.

Les religions plus modernes, comme le christianisme, l’islam, ou le bouddhisme, fonctionnent différemment. Bien sûr, leurs fondateurs respectifs jouent un rôle énorme, mais je ne peux m’empêcher de penser que ce qui fait d’elles des religions plutôt que de simples philosophies ou enseignements spirituels est qu’elles ont subi un processus d’ossification. Tout comme le judaïsme moderne préserve de nombreux aspects de l’Israël d’il y a trois mille ans encodés dans ses Écritures saintes, le christianisme moderne préserve de nombreux aspects du syncrétisme judéo-hélenne du premier siècle. En fait, il préserve de nombreux aspects de la pensée scolastique du treizième siècle, puisque c’est à cette époque que les chrétiens commencèrent à sérieusement formaliser et officialiser leur théologie. À l’époque, la pensée scolastique n’était pas particulièrement religieuse ; ce n’était que la compréhension qu’avait la communauté académique du monde qui les entourait. Puisque l’Église a officialisé ce canon, tout le monde a continué d’avancer, mais pas le canon.

Il est aussi possible que les premiers fidèles de ces religions se retrouvassent à former une sous-culture, avec autant de développement culturel arbitraire que pour n’importe quelle tribu. Mon expérience personnelle des sous-cultures me souffle qu’elles peuvent développer très vite des coutumes très différentes de celles de la société les entourant, avec ou sans connexion à leur point de ralliement. Ces valeurs inhabituelles d’une sous-culture devinrent alors les valeurs de la religion qui se développa par la suite.

Par chance, le lien avec le dernier billet est assez clair [N.d.T. : ‹ The Ideology is not the Movement ›, dans lequel Scott Alexander parle du processus selon lequel se créent les tribus, cultures, et divisions qui en découlent]. Au cœur, une religion est un point de ralliement qui encourage à préserver une certaine culture et fournit un mur protecteur contre le monde extérieur. Essentiellement, et malgré tout ce que j’ai dit à propos du processus d’ossification, la culture change, beaucoup : le roi Salomon reconnaîtrait sans doute le judaïsme moderne, mais à peine. Cependant, elle change à sa façon, différemment de la manière dont la culture laïque l’entourant change. D’une façon liée au texte ossificateur, afin qu’il y ait toujours une portion de cette ancienne culture préservée dans le marbre, arrivée jusqu’à nous.

Publié le 27.11.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

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