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Nihil addendum
par al.jes

Lettre à un sans-abri

Monsieur,

Je doute que vous me lisiez. Non que vous n’ayez d’accès à Internet : je vous ai vu utiliser votre antique smartphone lorsque vous êtes monté dans le métro, et il y a suffisamment d’endroits avec du wifi gratuit dans Paris pour que vous puissiez vous passer d’abonnement. Plus simplement, je doute que vous ne veniez jamais sur ce journal-ci. Je vous écris quand même, au cas où.

Nous nous sommes croisés sur la ligne 7. Nous nous rendions tous deux à Ivry. Moi, jeune, lavé le matin, bien habillé. Vous, entre deux âges, mais vieilli par l’expérience, sale, dans des vêtements de récupération. Sans me connaître, je comprends que vous ayez vu en moi un privilégié. Pour ma part, j’ai pu m’imaginer en vous voyant que la vie n’avait pas toujours été facile pour vous. L’apparence peut se jouer de nous.

Vous êtes monté à bord de la rame où je me trouvais, et vous avez commencé à chanter. Je ne vais pas vous le cacher, c’était assez mauvais. Toujours les mêmes accords, répétés ad nauseam, pour des paroles dignes de la Fête de l’Huma —et encore, je doute que les nombreuses références religieuses plaisent à ce public notoirement athée. Après quoi, vous vous êtes lancé dans un discours, lors duquel vous affirmiez votre ambition de passer à la télévision, d’être célèbre. C’est bien d’être ambitieux. C’est bien de rêver. Mais faites attention à ne pas vous contenter de ça. La qualité des contenus télévisuels a beau être déplorable, vous avez encore beaucoup à progresser.

Vous avez fait le tour des passagers, leur demandant quelques pièces, les remerciant quand ils vous en donnaient, leur disant qu’ils verraient, un jour, ils vous verraient sur leur petit écran. Puis vous êtes arrivé à mon niveau. J’aurais pu vous mentir, comme beaucoup l’on fait, et prétendre que je n’avais pas de monnaie sur moi. J’aurais pu, comme d’autres l’ont fait, vous ignorer, tourner la tête ou vous regarder d’un air dégoûté. J’ai préféré être franc. ‹ Non ›, ai-je dit.

Vous m’avez ignoré, insisté. J’ai répété le même refus. Vous avez cru faire un bon mot, m’avez demandé quelques billets. J’ai cru halluciner. Vous avez dû le sentir dans mon regard, parce que vous avez eu un bref mouvement de recul, puis vous êtes revenu à charge. ‹ N’insistez pas. › Vous l’avez mal pris. ‹ Ça fait vingt-cinq ans, dites-vous, que je fais ça, que les riches me chient dessus… › Et j’en passe. Ça arrive de craquer, et il aura fallu que ça me tombe dessus. Soit. Je ne vous en veux pas.

Vous continuez votre tour de wagon en continuant de râler auprès de qui veut bien vous écouter, autant dire pas grand monde. Votre chanson suivante fut une improvisation sur les ‹ riches dans leur tour d’ivoire, qui ne veulent pas partager… › Puis vous rendez grâce à votre dieu, qui vous a mené là où vous êtes. Personnellement, si un dieu m’avait mené à vingt-cinq ans de misère, je doute que je lui rende grâce. Passons.

Vous repassez à mon niveau, demandant une nouvelle pièce aux passagers. Vous me regardez. ‹ J’espère que je t’ai donné une bonne leçon ! › J’étais fatigué, j’ai manqué de contrôle. J’ai ri. À gorge déployée. ‹ Une leçon ? Je ne pense pas que vous soyez en mesure d’en donner ! › C’était dur et inutile, j’en conviens. Vous vous êtes tu un moment, un regard haineux emplissant votre visage. Puis vous râlez encore auprès des autres passagers.

Pendant votre troisième chanson, j’arrive à mon arrêt, vous descendez derrière moi. M’insultez copieusement. À ce point-là, je n’ai plus la moindre patience. Je vous tourne le dos et marche vers ma destination, laissant votre ire loin derrière moi.


La vie n’a sans doute pas été facile avec vous, c’est vrai. Vous parlez de vingt-cinq ans de misère, et je ne vois aucune raison de ne pas vous croire. Là où vous faites erreur, c’est de vous placer comme victime, comme si on vous avait tout pris. Sauf que je ne vous avais jamais rencontré avant. Vous ne me connaissez pas, et considérez que je vous devrais de l’argent… Me devez-vous quelque chose ? Non. Vous ne me devez absolument rien. Ça tient aussi dans l’autre sens. Vous ne devez rien à personne, et personne ne vous doit rien.

C’est vrai, certains ont plus de chance que d’autres. On ne démarre pas tous au même point. C’est toutefois faire fausse route que de croire que c’est le point de départ qui compte. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait avec ce qu’on a. Rien d’autre. Je suis responsable de là où je suis maintenant et, oui, vous êtes responsable de là où vous vous trouvez à ce point de votre vie.

Ce sont des paroles dures. Difficiles à avaler. Surtout de quelqu’un qui vous semble privilégié. Mais je suis de ceux qui préfèrent une honnêteté brutale à un confort mensonger. Voyez-vous, la vie ne cajole personne. N’attendez pas qu’elle vous berce ou vous caresse dans le sens du poil. La vie est une pute borgne unijambiste qui vous soufflette de son gant de cuir bon marché. Elle vous fout une droite, et quand vous vous relevez, elle vous fout une gauche. Il s’agit, comme le fait si justement remarquer Mark Manson, d’apprendre à aimer la douleur. On veut un corps parfait ? Il faut aimer se lever tôt, courir des kilomètres à s’en brûler les poumons, et suivre un régime permanent. On veut s’en sortir financièrement ? Il faut aimer les boulots durs, les horaires à rallonge, et ainsi de suite. Il n’y a pas de secret. Il n’y en a jamais eu.

J’aurais pu vous donner une pièce. Faire une bonne action et soulager ma conscience et, in fine, vous encourager à continuer ainsi. Ça ne fait que forger de nouvelles mailles pour les chaînes qui vous retiennent. Ça n’est pas vous aider. Pas vraiment. Ce qui vous aiderait vraiment, ce serait de vous montrer que vous pouvez briser ces chaînes. C’est ce que j’essaie de faire, avec ce texte, même si je doute que vous le lisiez un jour. Cependant, je ne peux que vous montrer la porte.

À vous de franchir le pas.

Publié le 20.12.2016. Lien permanent. Retourner en haut.

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